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Sans Doute est particulièrement heureux d’accueillir parmi ses contributeurs en cette rentrée Xavier Couture, homme de culture, de médias et de communication à la carrière prestigieuse. Il est aujourd’hui, entre autres activités, président du Théâtre de la Ville après avoir dirigé plusieurs années le Châtelet. Des responsabilités idéales pour dénoncer dans sa première chronique, en termes virulents mais bien choisis, le spectacle affligeant que donnent les candidats à l’élection présidentielle. Ceux-ci, loin d’être à la hauteur des enjeux que la gravité de la situation devrait normalement imposer, paraissent prisonniers de la dictature de l’apparence dans un univers proche de la télé-réalité. Un réquisitoire malheureusement tellement convaincant.
Scène imaginaire de la rentrée : 7H12, l’écran du téléphone s’allume avant le café. Un candidat déclaré à l’Élysée épluche des courgettes en direct, tablier noué, sourire calibré, sous-titres jaunes. Quarante mille cœurs en douze minutes. Scène imaginaire et pourtant reflet de la vérité des temps. Pas un mot sur le budget, la dette, la guerre. Des courgettes, comme une caricature de tous ces accessoires minuscules qui agissent comme le périscope de la campagne de 2027 : nous n’entrons pas dans une élection, nous entrons dans une Galerie des Glaces.
Celle de Versailles, dessinée par Hardouin-Mansart entre 1678 et 1684, alignait dix-sept arcades de miroirs face à dix-sept fenêtres ouvertes sur les jardins. La nôtre a gardé les miroirs et muré les fenêtres.
Premier miroir : le trône. Il faut relire Platon, au livre VII de la République, pour comprendre ce qui se joue chaque printemps présidentiel : la cité la mieux gouvernée est celle où commandent ceux qui le désirent le moins. Nous avons bâti l’exact contraire, une monarchie élective où le désir du trône tient lieu de titre.
Ernst Kantorowicz, dans Les Deux Corps du roi, publié en 1957 et traduit chez Gallimard en 1989, montrait que le souverain médiéval possédait un corps mortel et un corps mystique, immortel, celui de la fonction. La Ve République n’a jamais rendu le second. Le fauteuil du salon doré exerce sur les ambitions une force de gravitation irrépressible, on y tombe comme on tombe amoureux, sans raison et sans retour. D’où cette cohorte de prétendants dont la légitimité repose moins sur le soutien d’une part significative, et surtout signifiante, du peuple que sur une fascination personnelle pour le siège.
Dans ses Discours sur la condition des grands, Pascal distinguait les grandeurs naturelles des grandeurs d’établissement : les premières se méritent, les secondes s’occupent. Nos candidats confondent les deux avec candeur. Max Weber exigeait de l’homme d’État trois vertus : la passion, le sentiment de la responsabilité et le coup d’œil. Il nous reste la passion, et c’est celle de soi.
Appelons cette affection par son nom : l’élyséite, maladie auto-immune de la Ve République, qui frappe de préférence les anciens Premiers ministres et les sondés à partir de 4 %. Ses victimes ne sont pas portées vers l’Élysée, elles y sont aspirées. Le trône ne se conquiert plus, il se convoite, et la convoitise est le plus mauvais des programmes.
Deuxième miroir : les écrans. Là où il n’y avait qu’un journal de 20 heures et deux débats d’entre-deux-tours, il y a désormais une infinité de surfaces réfléchissantes, chaînes d’info, podcasts, boucles Telegram, algorithmes qui récompensent l’esclandre et punissent la nuance. Guy Debord n’avait pas prévu que le rapport social deviendrait un casting.
Le 26 avril 2001, M6 lançait Loft Story et l’on s’indignait qu’on pût filmer des inconnus dans une piscine. Un quart de siècle plus tard, la présidentielle est devenue le Loft suprême : nominations hebdomadaires par sondage, confessionnal sur plateau, immunité offerte au plus clivant, élimination au buzzer. On ne juge plus un projet, on note une prestation. « Il a été bon », dit-on d’un candidat le lendemain d’un débat, comme d’un acteur, comme d’un plat.

« Et son programme ? Quel programme ? Il a fait deux millions de vues. » On ne demande plus au prétendant d’être présidentiable, seulement présentable. Le concours de beauté a remplacé la confrontation d’idées, le « beauty contest » s’est installée dans l’isoloir : chacun vote non pour celui qu’il préfère, mais pour celui qu’il croit que les autres préféreront. Le miroir renvoie au miroir. Nous ne choisissons plus un président, nous élisons un reflet.
Et pendant ce temps, derrière les fenêtres murées, le réel patiente avec la constance d’un huissier. Car voici le paradoxe, et il est vertigineux : jamais une campagne n’aura été aussi fragmentée, jamais le moment n’aura demandé autant d’attention, de concentration. La France emprunte aujourd’hui aux taux les plus élevés de la zone euro, elle dont la signature valait naguère celle de l’Allemagne, à un cheveu près. Le déficit s’installe à 5 % au moins, cent cinquante milliards d’euros chaque année, c’est-à-dire le budget de l’Éducation nationale et celui des Armées réunis, empruntés pour payer l’ordinaire, les intérêts de la dette menant la course de l’épreuve du budget.
Le monde, lui, a perdu son centre : le leadership s’est dispersé entre une Amérique qui se retire, une Chine qui attend et des empires régionaux qui s’essaient, sans que l’Europe ne soit parvenue à imposer sa voix autrement qu’en communiqués. Nous sommes Drogo au Désert des Tartares, à ceci près que les Tartares, cette fois, sont bel et bien là, et que le fort est occupé à répéter la parade.
Plus profond encore, le défi sociologique : la natalité s’effondre sous 1,6 enfant par femme, le niveau scolaire touche le fond des classements PISA, et le nombre d’heures travaillées par habitant nous place bon dernier de l’Europe, malgré la productivité remarquable de ceux qui travaillent.
Un pays qui fait moins d’enfants, les instruit moins bien et travaille moins que ses voisins, n’a pas un problème de conjoncture : il a un problème de désir. Et le désir, hélas, ne se décrète pas en Conseil des ministres, il se transmet, comme la langue, comme le goût de l’effort, comme la confiance dans le lendemain.
Reste le climat, où la France ne pèse que pour un pour cent des émissions mondiales et voudrait pourtant faire figure d’exemple, ce qui est honorable à condition de ne pas confondre l’exemplarité avec l’exhibition.
Las, aucun de ces sujets ne se filme bien. Une courbe de taux ne danse pas sur TikTok. La démographie n’a pas de punchlines. C’est précisément pour cela que la Galerie des Glaces est si confortable : le miroir ne montre jamais que le candidat, et le candidat s’y trouve toujours à son avantage. Une époque qui préfère les reflets aux fenêtres finit par prendre le froid des glaces pour la fraîcheur de l’air.
Et pourtant. Mansart n’avait pas conçu ses miroirs pour qu’on s’y admire, mais pour qu’ils redoublent la lumière des jardins, le miroir, chez lui, était au service de la fenêtre. Camus disait de sa génération que sa tâche n’était pas de refaire le monde mais « d’empêcher que le monde se défasse ». La nôtre a la même, avec les mêmes moyens et beaucoup moins d’excuses.
Alors exigeons des prétendants qu’ils nous parlent de la dette avant de nous parler d’eux, qu’ils nous disent combien d’heures, combien d’enfants, combien d’écoles, combien de divisions, avant de nous dire combien ils nous aiment. Éteignons le téléphone à 7H12. Rendons les fenêtres à la Galerie. Et souvenons-nous, au moment de glisser le bulletin, que l’on ne confie pas la République à celui qui se regarde le mieux, mais à celui qui regarde l’avenir.

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