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De manière particulièrement brillante et synthétique, Dominique Schnapper livre aux lecteurs de Sans Doute un tableau de la situation contemporaine du « modèle » occidental, triomphant après 1945 et désormais attaqué de toutes parts. L’occasion en ce 8 mai, date anniversaire de la victoire contre l’Allemagne du IIIème Reich, de se poser la question de ce que les démocraties européennes sont prêtes aujourd’hui à sacrifier, pour garantir leur existence et donc prendre en main leur défense. L’ère de la paix à l’abri de l’oncle Sam est terminée. Il reste donc à trouver les conditions du maintien de celle-ci et de la défense de nos valeurs, remises en question aujourd’hui à l’ouest, à l’est et au sud du continent européen. Un texte à méditer.
Les « Occidentaux », l’expression est devenue injurieuse ou obsolète. La Seconde Guerre mondiale avait consacré sous ce terme la domination du monde « anglo-saxon » (Royaume-Uni et Etats-Unis soutenus par les pays du Commonwealth), auquel le génie politique de de Gaulle avait réussi à arrimer la France qui s’était pourtant effondrée en 1940.
Depuis 1945, les Occidentaux, c’est-à-dire les Etats-Unis, dominaient le monde. Le « siècle américain » a comporté des guerres dans le monde, en Afrique, en Asie et en Amérique latine, parfois dans des interventions absurdes ou illégitimes, mais l’Europe, à l’abri de la protection états-unienne, a pu jouir, depuis la fin de la guerre, de la liberté de détester et de critiquer son protecteur tout en bénéficiant, grâce à cette protection, d’une paix qui a permis la reconstruction rapide, le développement de l’État-providence sans précédent et l’économie des dépenses militaires.
Pour les générations nées depuis les années 1950, la guerre est devenue un horizon inconnu et impensé. L’implosion de l’URSS et la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989 ont achevé de les convaincre qu’elles pouvaient continuer à profiter des « bénéfices de la paix » tout en dénonçant la politique de leur protecteur. Les crédits militaires servaient de variables d’ajustement et autorisait la croissance continue de l’État providentiel aux dépens de l’État régalien.
Le projet européen consacrait la fin des guerres du Vieux monde. Les nations européennes qui s’étaient épuisées dans les guerres monstrueuses de la première moitié du XXe siècle ont construit, avec l’appui des Etats-Unis, une Union fondée sur la paix entre elles, le respect du droit, le commerce et les négociations. Elles refusent la violence pour régler leurs conflits, invoquent les droits de l’homme et le libéralisme des mœurs.
De fait, elles ont augmenté le bien-être de leurs membres et présidé à une prospérité matérielle et à une liberté inconnue dans l’histoire. L’antisémitisme ne pouvait se manifester sans provoquer une condamnation générale qui le marginalisait politiquement. En même temps, elles refusaient de penser ce qu’elle devait à la protection que les Etats-Unis leur apportaient pour contrer l’impérialisme soviétique.
Ceux de ma génération se souviennent que l’égale distance et l’égale critique des Etats-Unis et de l’URSS, mises sur le même plan, l’adhésion à la nécessité d’une « troisième voie » entre les Deux Grands ont longtemps caractérisé la position dominante du tout-Paris intellectuel ; même parmi ceux qui n’étaient pas communistes.
Il n’était pas bon d’être d’un « anticommunisme primaire ». Je me souviens encore du mépris exprimé par des bourgeois suisses dans un hôtel cossu au nom de leur « civilisation » à l’égard de ces « grands enfants » peu civilisés et peu cultivés, les GI’s qui avaient libéré l’Europe. Nous savons depuis Monsieur Perrichon que la reconnaissance n’est pas un sentiment spontané, il est humiliant de devoir son confort aux autres.
C’était le monde de l’après-guerre. Quelles que fussent les critiques, dans cet empire qu’on peut qualifier de bienveillant, les États Unis étaient liés aux Européens par l’histoire et les valeurs communes du monde démocratique, même si elles n’étaient pas toujours respectées.

Depuis la chute du mur de Belin le 9 novembre 1989 et la grande déception de la décennie suivante, nous sommes progressivement sortis de ce monde de l’après Seconde guerre mondiale. Les Européens ne sont plus au centre du monde. Les États-Unis s’en détournent. Le président Barack Obama n’a pas traversé l’Atlantique pour célébrer à Berlin l’anniversaire de la chute du Mur en 2009. Le Vice-Président J. D. Vance en 2024 a exprimé avec vigueur tout son mépris des Européens dans un discours à Munich qui entrera dans l’histoire. Le président Donald Trump ne comprend pas le sens politique de la guerre que mènent les Ukrainiens contre l’impérialisme russe.
Les Etats-Unis ont cessé d’être l’allié protecteur qui inspire confiance aux Européens. Le monde du Sud profond, divisé par les rivalités et les conflits, se retrouve unanime pour dénoncer la colonisation passée, l’Europe, la démocratie et le complot des Européens et des juifs pour dominer et exploiter le monde.
L’antisémitisme se diffuse largement dans le monde, ranimé par l’interprétation du monde dans les seuls termes du colonialisme et du post-colonialisme. La mémoire de la colonisation a désormais évacué la mémoire de la Shoah. La domination américaine mondiale est remise en cause par la politique brutale et erratique d’un président qui ne respecte pas les règles et les formes de la démocratie et trouble ses alliés et ses adversaires.
Après la période de naïveté justement critiquée par les pays Baltes qui connaissent par leur expérience historique la réalité de l’impérialisme russe, l’idée que le destin des Européens est en jeu, et qu’ils en sont les seuls responsables s’impose progressivement à leurs dirigeants, ils prennent conscience que leur avenir n’est plus assuré par la protection américaine et que cette nouvelle donne impose de profonds bouleversements politiques.
Ainsi s’achève l’après Seconde Guerre mondiale et sans doute le « siècle américain » qui débuta par l’intervention de 1917 pendant la Première Guerre mondiale. Mais ce n’est pas le seul cycle historique qui se termine. Prend fin aussi l’ère ouverte par l’expansion mondiale des Européens grâce à leur supériorité scientifique et technique. Ce sont les Européens qui ont exploré et dominé l’Asie, l’Amérique et l’Afrique et non l’inverse.
Cette ère de la domination a longtemps été qualifiée, en adoptant le point de vue européen, de « Grandes découvertes ». Symboliquement, depuis 1492, les Européens ont dominé le monde grâce à l’extension dans le monde entier de la modernité scientifico-technique. Mais, on peut penser qu’outre la domination politique, ne prenne fin également, les aspirations politiques que portait, même si c’était avec des limites et des manquements, cette domination. La modernité économique née en Europe qui s’est imposée au monde n’implique pas la diffusion de la modernité politique et, encore moins, la diffusion de l’ordre politique démocratique. Il est plus facile d’apprendre à fabriquer des avions que d’intérioriser l’ethos républicain.
Les démocraties sont de moins en moins nombreuses et de plus en plus menacées par l’ensemble du monde qu’on qualifie de Sud global. L’Europe, si elle veut survivre, doit prendre en main sa défense et son existence. Il faut que les jeunes d’aujourd’hui réapprennent le sens de la volonté politique, et éventuellement la nécessité de la guerre, qu’ils admettent de payer le prix de cette volonté même aux dépens de leur confort. Si les responsables politiques de l’Europe, dans leur majorité, semblent conscients de cette nouvelle donne, ils ne peuvent négliger la force d’inertie des peuples, leur goût du bien-être et la naissance en son sein de mouvements illibéraux, qui remettent en cause la démocratie libérale et qui sont, réellement ou en tous cas objectivement et directement complices de l’impérialisme russe.
Parce qu’elles sont des sociétés « providentielles » qui se donnent pour objectif le bien-être et la protection de leurs membres, les démocraties européennes sont-elles armées pour prendre en compte la fin de l’alliance privilégiée avec le pays qui est encore la plus grande et la plus puissante démocratie du monde ?
D’autant qu’en même temps, elles doivent remettre en cause leur mode de production ; or la prise en compte des problèmes de l’écologie est nécessaire mais, en tous cas à court terme, coûteuse. Pourront-elles accepter de faire les efforts nécessaires pour consacrer une part des richesses qu’elles produisent à la défense de leur existence et de leurs valeurs qui n’est plus assurée par l’Oncle Sam ? Les comédies vaudevillesques – qui seraient drôles si elles n’étaient pas aussi conséquentes sur notre destin – lors de l’adoption du budget de l’État et, plus récemment, à propos du travail du 1ermai en France ne sont pas encourageantes à cet égard.
Disons-nous que le pire n’est jamais sûr.

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