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L’Europe, c’est ce vieux duc en tweed qui a inventé le salon, le journal, la dispute civilisée, le bulletin de vote, et qui découvre un matin, les yeux gonflés par l’Histoire, que le vrai pouvoir s’est barré par la fenêtre avec les marchands d’attention. Pendant que les États-Unis accouchaient de Meta et de X comme on lâche des fauves dans un casino, pendant que la Chine transformait TikTok en seringue planétaire de dopamine, l’Europe, elle, s’est installée au balcon avec un carnet, des lunettes sévères et l’air de dire : tout cela devra être encadré.
Magnifique posture.
Sauf que dans l’arène, l’arbitre sans armée finit souvent couvert de poussière.
Un nouveau texte décapant de Frédéric Arnaud-Meyer pour Sans Doute et ses lecteurs impatients de retrouver les chroniques de notre contributeur gonzo.
On raconte parfois que si l’Europe n’a pas produit de grand réseau social, c’est à cause de ses vieux médias, de leurs réflexes de propriétaires, de leur proximité avec le pouvoir, de leur passion pour les meubles lourds et les hiérarchies lentes. C’est une jolie fable, pratique, presque élégante. Mais non. Le coupable n’est pas là. Les réseaux sociaux ne sont pas des journaux mutants. Ce ne sont pas des chaînes de télé sous stéroïdes. Ce sont des machines comportementales, des raffineries d’attention, des orgues numériques capables de transformer un soupir en émeute et un tic en religion. Aucun patron de presse européen n’avait vraiment les outils, l’imaginaire ni même la sauvagerie nécessaire pour empêcher ça. Le barrage n’a pas été frontal. Il a été atmosphérique. Une sorte de météo civilisationnelle.
Car l’Europe est un puzzle qui aime se faire passer pour un bloc. Vingt-sept marchés. Une jungle de langues. Des couches réglementaires comme des strates géologiques. Pour lancer une plateforme continentale, il faut déjà survivre à la traduction, à l’administration, au soupçon, à la fiscalité et à cette vieille passion européenne pour les complications raffinées. Pendant ce temps-là, dans la Silicon Valley, des types en sneakers expliquaient avec le sourire psychotique du prospecteur que le gagnant prendrait tout, qu’il fallait brûler du cash, perdre de l’argent avec panache et avaler le monde avant le petit-déjeuner. L’Europe, elle, regardait ça comme on regarde un cousin américain arriver au mariage en hélicoptère : fascinée, embarrassée, vaguement horrifiée.
Mais le plus intéressant est ailleurs, plus bas dans les nerfs, dans la mémoire osseuse du continent. L’Europe se souvient. Elle a vu ce que donnent les foules chauffées à blanc, les vérités industrielles, les emballements collectifs transformés en tragédies d’État. Elle sait, au fond de ses caves, que manipuler l’opinion n’est pas un hobby innocent. Alors forcément, l’idée de construire des machines capables d’amplifier les passions, de contourner les médiations, de polariser des nations entières en temps réel, ce n’était pas seulement un business model. C’était aussi une très mauvaise vibration historique. Là où d’autres ont flairé l’or, l’Europe a senti la fumée.
Et puis il y a eu le RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données), ce monument très européen : noble, rigoureux, protecteur, un peu casse-pieds, mais profondément cohérent. Pendant que les plateformes américaines faisaient de la donnée personnelle le nouveau pétrole, l’Europe a débarqué avec des extincteurs, des formulaires de consentement et une morale de notaire éclairé. On peut s’en moquer, bien sûr. On peut dire que ça freine, que ça complique, que ça handicape. C’est vrai. Mais c’est aussi la marque d’un continent qui, au moment où tout le monde hurlait plus vite, a osé demander : et à quel prix, exactement ?
Le drame, ou le gag noir, selon l’humeur, c’est que cette prudence n’a pas empêché le cirque. Elle a seulement empêché l’Europe d’en être le propriétaire. Les plateformes sont nées ailleurs, avec d’autres obsessions, d’autres appétits, d’autres lignes rouges, puis elles se sont installées ici comme des empires louant des bureaux dans une ville qui ne leur appartient pas. Résultat : l’Europe voulait se protéger de la manipulation de masse ; elle s’est retrouvée cliente premium de machines conçues précisément pour ça.

Est-ce un échec ? Oui, si l’on ne jure que par la taille des licornes et la brutalité des capitalisations. Non, si l’on accepte l’idée plus subtile, presque hérétique, qu’un continent peut aussi refuser de devenir totalement fou. L’Europe a choisi, consciemment ou par tempérament, la stabilité contre la vitesse, la protection contre la prédation, le cadre contre la ruée. Elle a raté la grande fête des plateformes, certes, mais elle a peut-être évité de s’y dissoudre tout entière, ivre morte au fond du jardin avec les algorithmes en train de lui fouiller les poches.
Le problème, évidemment, c’est que le monde n’attend pas les prudents. Les réseaux sociaux sont devenus des infrastructures de pouvoir, des armes d’influence, des prothèses politiques, culturelles, affectives. Ne pas fabriquer la machine ne la fait pas disparaître. Cela signifie seulement qu’elle sera importée, avec son mode d’emploi étranger, ses biais, ses intérêts, sa logique interne de casino cognitif.
Alors la vraie question n’est plus : pourquoi l’Europe n’a-t-elle pas produit ses Meta, ses X ou ses TikTok ?
La vraie question, beaucoup plus excitante, c’est : peut-elle encore inventer autre chose ? Une plateforme qui ne soit ni un supermarché émotionnel américain, ni un dispositif de contrôle à la chinoise. Une troisième voie, oui, mais pas une troisième voie molle. Une troisième voie musclée, désirable, civilisée, techniquement ambitieuse, démocratiquement adulte. Un objet numérique qui ne traiterait pas l’humain comme un hamster sous amphétamines.
Ce serait lent ? Sans doute. Complexe ? Certainement. Européen, donc.
Mais pour une fois, cette lenteur pourrait ne pas être un retard. Elle pourrait être une méthode. Une élégance stratégique. Une manière de construire non pas la machine la plus addictive, mais la moins toxique ; non pas l’empire le plus bruyant, mais l’infrastructure la plus habitable.
Et franchement, dans le vacarme actuel, ce serait déjà une sacrée provocation.
Vieux continent sobre
Pendant le bal des algorithmes
Il compte les nerfs

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