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Anatomopathologie d’une souveraineté de papier de Journal Officiel.
Le 6 juin prochain, la Sorbonne accueille le colloque “Europe, état d’urgence“ organisé par l’Association des professeurs d’histoire-géographie (APHG), dont Sans Doute est partenaire. A cette occasion Sans Doute propose à ses lecteurs une “semaine européenne“ qui permettra grâce à nos contributeurs de faire un tour des défis, inédits et inouïs à la fois, que l’Union européenne doit relever dans l’urgence, sauf à risquer la marginalisation définitive sur la scène mondiale. Troisième chapitre, la technologie.
Mai 2026 a cristallisé l’asymétrie béante des puissances mondiales. En l’espace de vingt-quatre heures, l’Union européenne a finalisé l’« AI Act Omnibus », peaufinant son architecture réglementaire. Simultanément, Google dévoilait sa nouvelle génération d’intelligence artificielle Gemini, et Meta liquidait 8 000 postes pour réinjecter plus de 115 milliards de dollars dans ses superclusters industriels. Ce télescopage temporel résume le drame géopolitique du Vieux Continent : l’Europe administre le droit ; les États-Unis et la Chine forgent la matière. Enfermée dans l’illusion que la norme juridique suffit à dicter la marche du monde, l’Union européenne subit une désindustrialisation numérique accélérée. De la mort programmée de son pilier automobile aux impasses de la régulation préventive, anatomopathologie d’une puissance défunte par un Marc Lipskier plus en verve que jamais pour les lecteurs de Sans Doute.
L’illusion d’une mondialisation neutre, régie par la seule efficience des marchés, s’est fracassée contre la brutalité géopolitique des chaînes de valeur. L’expression de « souveraineté technologique européenne » sature désormais les discours institutionnels, érigée en incantation face à l’étau de la bipolarité sino-américaine. L’Europe s’enivre de son fameux « effet Bruxelles » (sa capacité supposée à exporter ses standards juridiques), mais elle subit simultanément un effacement clinique de sa substance industrielle. Représentant à peine 4 % de la capitalisation boursière des soixante-dix plus grands géants du numérique (contre 73 % pour les États-Unis), l’Union se mue en un vaste service d’anatomopathologie réglementaire. Elle dissèque et ausculte des corps technologiques étrangers pour masquer la nécrose clinique de son propre appareil productif.
L’adjectivation de la souveraineté et la perte du pouvoir infrastructurel
Saisir la nature de la pathologie européenne exige d’abord de purger le lexique institutionnel. La souveraineté classique désigne le pouvoir suprême de l’État, sa capacité à décider en dernier ressort. Historiquement, elle incarne une autorité légitime et instituée (auctoritas), strictement limitée par le droit.
La prolifération contemporaine du terme « souveraineté », systématiquement flanqué d’adjectifs (numérique, industrielle, technologique), relève du glissement sémantique. La professeure de droit international Samantha Besson, dans son cours 2026 au Collège de France, qualifie ces invocations d’« abusives » et « non-juridiques ». Adjectiver la souveraineté masque une confusion fatale entre l’autorité publique légitime et la pure puissance économique (potestas). Le Conseil d’État confirme d’ailleurs ce diagnostic clinique : l’usage de la souveraineté sectorielle constitue un aveu de vulnérabilité. En circonscrivant le terme à des secteurs précis, l’État concède qu’il a perdu son autorité absolue, trahissant l’angoisse d’une perte de contrôle face aux interdépendances subies.
Cette abdication se comprend à travers le concept de « pouvoir infrastructurel » théorisé par le sociologue Michael Mann. La puissance d’une entité ne se mesure plus à sa force de coercition physique (pouvoir despotique), mais à sa capacité à fournir les structures essentielles qui organisent la société. En s’arrogeant le monopole des câbles sous-marins, des bases de données massives et des protocoles d’identification, en prévoyant de créer des data-centers dans l’espace, les conglomérats technologiques américains ont privatisé ce pouvoir infrastructurel. Ils agissent désormais comme des entités souveraines illégitimes, capables d’aménager l’environnement social mondial.
Sans maîtrise des couches matérielles et logicielles, la puissance normative européenne se réduit à une souveraineté de papier de Journal Officiel. Elle empile les rapports, les livres blancs, les règlements et les directives, des milliers de pages, pour masquer la désertification de son appareil productif. L’indépendance autarcique constituant une chimère dans une économie de réseaux imbriqués, la survie commande de forger une véritable « capacité d’agir » : l’aptitude à éviter toute dépendance critique envers des tiers.
L’asymétrie des trajectoires : l’oligopole vs. l’État-stratège
Le gouffre séparant l’Europe du duopole sino-américain se mesure à l’aune de l’accumulation capitalistique. Les projections à l’horizon 2030 révèlent une divergence de puissance alimentée par l’asymétrie du capital-risque. Dès 2019, l’Europe peinait à attirer 29 milliards d’euros de financements, un volume dérisoire face aux 114 milliards d’euros captés par l’écosystème américain. Début 2024, les start-ups de l’Union Européenne n’ont drainé que 12 % du financement mondial en capital-risque dédié à l’IA, contre 74 % pour les États-Unis. Cette atrophie financière prive l’Union de la surface nécessaire pour hisser ses entreprises technologiques à l’échelle mondiale (scale-up), la condamnant à un rôle de gestionnaire de risques face à des hyperscalers (Amazon World Service, Microsoft Azure, Google Cloud) qui contrôlent environ 70 % du marché européen du cloud.
Pékin déploie à l’inverse la brutalité méthodique de l’État-stratège. Le succès chinois ne procède d’aucun hasard, mais d’une planification géopolitique implacable articulée autour de plusieurs piliers. Le plan « Made in China 2025 », doté de 252 milliards d’euros, a orchestré une autosuffisance technologique agressive. La Chine a érigé des barrières protectionnistes (le «Grand Pare-feu») pour incuber ses champions nationaux (Baidu, Alibaba, Tencent) sur un marché intérieur captif. Elle s’octroie un accès illimité aux données de sa population, exploite le transfert forcé de technologies étrangères, et investit massivement dans ses infrastructures académiques. Les résultats imposent le respect : la Chine forme et retient désormais 29 % des chercheurs de premier plan mondial en intelligence artificielle, supplantant les États-Unis (20 %) et l’Europe (18 %).
Face à ce rouleau compresseur, l’Europe produit une recherche fondamentale d’excellence mais subit une hémorragie de ses compétences. Faute de puissance de calcul et de perspectives financières, ses chercheurs s’expatrient. L’Union européenne finance l’élite, mais la Silicon Valley la recrute.
Pour un Yann Le Cun qui revient en France après avoir quitté Meta, combien partent ? Environ 30 % des licornes européennes ont délocalisé leur siège, majoritairement outre-Atlantique, entre 2008 et 2021. L’Europe se fige dans le statut de pépinière scientifique travaillant pour l’exportation.
La pathologie bureaucratique : autopsie des naufrages industriels
L’incapacité de l’Union européenne à bâtir une infrastructure souveraine s’incarne dans une série d’échecs industriels retentissants, révélateurs d’une lésion profonde entre l’injonction politique (l’idéologie) et la réalité matérielle.
1 : L’effondrement du pilier automobile : le suicide par asymétrie normative. La ruine programmée de l’industrie automobile européenne synthétise le mal continental. Historiquement, ce secteur constitue un pilier économique vital générant 13,8 millions d’emplois. Or, il subit un déclassement foudroyant dicté par l’exigence des politiques climatiques de l’Union. Les institutions bruxelloises ont imposé une transition fulgurante vers la mobilité verte sans s’assurer que le continent maîtrisait la production des composants critiques inhérents à ces nouveaux véhicules. L’Europe a elle-même institué une asymétrie mortifère : elle soumet ses constructeurs à des normes de décarbonation que ses concurrents asiatiques ou américains ne subissent pas à la même échelle, tout en affrontant une explosion de ses coûts énergétiques. Conséquence clinique : les exportations s’effondrent, tandis que la pénétration des véhicules chinois atteint brutalement 14 % du marché intérieur.
Pour conjurer cette dépendance et sécuriser sa souveraineté verte, l’Europe s’en remettait au développement de ses propres fabricants de batteries, dont l’entreprise suédoise Northvolt incarnait la clé de voûte. Bénéficiaire de 6 milliards d’euros d’aides d’État, l’industriel s’est fracassé sur le mur de la production manufacturière. Minée par des taux de rendement catastrophiques, des défauts de qualité endémiques et une dépendance fatale aux machines de ses sous-traitants chinois, Northvolt a vu son client BMW annuler un contrat décisif de 2 milliards d’euros.
Après le licenciement de 20 % de ses effectifs, l’entreprise a acté sa faillite en mars 2025. La dépossession s’est parachevée en août 2025 avec le rachat des actifs par l’américain Lyten, laissant le marché européen des batteries sous le contrôle absolu des conglomérats sud-coréens (LG, Samsung) et chinois (CATL, BYD). L’Europe a confondu la régulation du marché avec la maîtrise de l’appareil productif. Le recul est tel que, le 20 mai 2026, Stellantis (Peugeot, Citroën, Fiat, Opel, Alfa Roméo, etc…) a confirmé devoir laisser le chinois Dongfeng produire un véhicule électrique sur le site de La Janais, à Chartres-de-Bretagne pour sauver l’usine de la fermeture. C’était déjà le cas du chinois Leapmotor et des usines espagnoles du groupe Stellantis.
2 : Le cloud et la dilution de GAIA-X. Les effondrements historiques des projets Andromède (2014) et Quaero n’ont pas purgé le logiciel bureaucratique européen. L’initiative GAIA-X, censée briser l’hégémonie de Microsoft et AWS, s’est abîmée dans une suraccumulation de spécifications techniques. Au lieu de forger une infrastructure matérielle, GAIA-X a muté en un forum institutionnel paralysé par les contradictions politiques. L’erreur stratégique a culminé avec l’autorisation accordée aux fournisseurs de cloud américains d’intégrer la gouvernance du projet. Ces acteurs dominants ont manœuvré pour édulcorer les exigences de souveraineté. L’hyper-complexité normative engendrée par GAIA-X avantage structurellement ces géants, seuls capables d’absorber les coûts de conformité. La puissance publique européenne, dépendante à 93 % des prestataires américains, subit de plein fouet l’extraterritorialité du US CLOUD Act.
3 : Le silicium et l’entêtement géologique de Magdebourg. Le naufrage de l’usine géante d’Intel à Magdebourg, en Allemagne, sanctionne les limites de la réindustrialisation subventionnée. Soutenu par 10 milliards d’euros pour imprimer des puces sub-5 nanomètres, le projet a percuté le principe de réalité topographique. L’extraction imprévue d’une épaisse couche de «terre noire» (black soil) a imposé des travaux de fondation abyssaux. Face à l’absence de commandes d’une industrie automobile européenne consommatrice exclusive de puces de géométrie mature, et confronté à ses propres turpitudes financières, Intel a définitivement annulé le chantier en juillet 2025, privant l’Europe de toute capacité de gravure de pointe.
Cette fragmentation industrielle paralyse également l’innovation militaire. Dans le domaine des drones et de la robotique, où la Chine capte désormais 51,1 % des installations de robots industriels, l’Europe gaspille ses forces. Tandis que les États-Unis déploient le projet Maven — fusionnant les géants technologiques et la puissance militaire pour le traitement des données —, l’Europe finance des programmes de recherche redondants et concurrents au gré des égoïsmes nationaux, empêchant l’émergence d’acteurs de taille critique. Pendant ce temps l’Ukraine, en raison de la guerre, devient un concepteur et fabricant de drones de première grandeur. La production de drones est aujourd’hui nettement plus élevée en Ukraine qu’en Europe, surtout en volume militaire. Côté européen, on voit surtout des sites capables de produire quelques milliers de drones par mois avec des capacités industrielles dispersées, voire 10.000 par an selon les projets. Mais l’Ukraine de son côté a déclaré avoir produit en 2025 plus de 4 millions de drones. Sa production couvre à la fois les drones terrestres, les drones aériens, les drones marins et sous-marins, les drones FPV bon marché, les drones de reconnaissance et les drones d’attaque à longue portée ; ce qui donne à l’Ukraine une base industrielle très flexible. En pratique, l’Ukraine est aujourd’hui le centre de gravité de la production de drones militaires en volume, tandis que l’Europe devient un lieu de duplication, de relocalisation et d’extension industrielle.

La tension normative : la régulation comme barrière à l’innovation
L’effacement européen est intimement lié à sa culture juridique. La doctrine communautaire postule que l’imposition de standards éthiques stricts (Brussels Effect) protégera le marché intérieur en forçant les acteurs étrangers à s’aligner. Cette hypertrophie normative agit pourtant comme un garrot sur l’innovation endogène.
L’apprentissage des modèles d’intelligence artificielle requiert l’ingestion de volumes de données colossaux. Or, le Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD) érige des murs qui brident l’entraînement des algorithmes. Face à la complexité des jurisprudences nationales et à la menace de sanctions pénales punitives (comme l’illustrent les craintes des développeurs italiens), les développeurs européens optent pour l’autocensure ou s’adossent aux infrastructures étrangères pour survivre. La régulation devient un instrument de protection d’un marché qu’elle ne parvient plus à alimenter par ses propres forces.
Le rapport Draghi dresse un diagnostic impitoyable : l’Europe souffre d’un excès de normes fragmentées et d’une « mentalité de petit État ». L’injonction au « reset réglementaire » exige de cesser l’empilement législatif au profit d’un contrôle ex-post de la concurrence. L’Europe doit abandonner sa culture du risque zéro. Dans une économie régie par la loi des rendements croissants, l’échec industriel n’est pas une anomalie, mais un coût inhérent au cycle de l’innovation. Sans des règles paneuropéennes homogènes favorisant la consolidation des opérateurs de télécommunications et du cloud, aucune résilience ne sera possible.
La riposte thérapeutique : le matériel ouvert et l’indispensabilité
La capitulation actée sur le marché du cloud généraliste et des grands modèles d’IA force l’Union à redéfinir sa ligne de front. Le réveil stratégique commande de cibler des leviers matériels exclusifs, esquissant une véritable « souveraineté de réalisation ».
Le premier impératif réside dans la reconquête de la couche architecturale matérielle. La perte de la société britannique ARM a tragiquement amputé l’Europe de sa propriété intellectuelle dans le design de microprocesseurs. La domination américaine sur ces architectures propriétaires impose des coûts de licence prohibitifs. Le soutien massif au standard RISC-V offre une alternative systémique. Fondamentalement, le RISC-V n’est pas un composant physique, mais une architecture ouverte de conception de puces (open-source hardware). Contrairement aux modèles propriétaires qui exigent le paiement d’une rente à des entités tierces, ce standard libre fournit une grammaire universelle accessible à tous. En s’emparant de cette norme, l’Europe s’affranchit des licences étrangères, abaisse drastiquement les barrières à l’entrée pour ses ingénieurs et brise le verrouillage technologique (vendor lock-in). Plutôt que de s’épuiser dans une compétition manufacturière ruineuse sur les usines de gravure face à Taïwan ou la Corée du Sud, l’Union utilise cette architecture libre pour reconstruire une capacité de conception souveraine et niveler les règles du jeu.
Sur le plan de la connectivité, la maîtrise des brevets 5G par Ericsson et Nokia constitue l’ultime rempart matériel du continent. Mais face au sur-déclaratif abusif de brevets (spoofing) pratiqué par les industriels asiatiques et aux investissements massifs de Pékin dans la 6G entamés dès 2008, l’Europe doit sanctuariser ce duopole par des financements foudroyants.
L’informatique quantique incarne l’une des rares fenêtres d’opportunité stratégiques encore ouvertes avant un déclassement définitif. Contrairement aux batailles déjà perdues dans le domaine du cloud ou des modèles structurants d’intelligence artificielle, cette industrie demeure à un stade embryonnaire.
Sur ce terrain naissant, l’Europe n’accuse pas le retard structurel qui la paralyse ailleurs. Elle affiche une recherche fondamentale d’excellence la plaçant à parité avec la Chine et dans le sillage immédiat des États-Unis. Cette dynamique s’appuie sur un écosystème de jeunes pousses particulièrement vigoureux, permettant au continent de capter 58 % du capital-risque mondial dédié à ce secteur en 2019. Toutefois, cette avance scientifique porte en elle le germe d’une rechute clinique.
L’Union s’expose au risque foudroyant de répéter le scénario tragique des semi-conducteurs si elle échoue, d’ici 2030, à convertir le fruit de sa recherche en véritables parts de marché. La viabilité de cet espoir repose exclusivement sur un investissement massif et immédiat dans la fabrication des infrastructures matérielles quantiques. Sans le financement de ce passage à l’échelle, l’Europe se contentera une fois de plus de subventionner l’élite académique pour voir ses innovations captées par des acteurs étrangers capables d’en assurer l’industrialisation.
L’urgence revêt un caractère existentiel : évalué à peine à 500 millions d’euros en 2019, ce marché devrait atteindre les 65 milliards d’euros à la fin de la décennie. Surtout, la maîtrise quantique s’imposera comme la condition absolue de la future cybersécurité. Si l’intelligence artificielle industrielle appliquée (B2B), la 6G ou le déploiement de l’architecture ouverte RISC-V dessinent d’autres fronts de survie, la technologie quantique s’affirme néanmoins comme le point de bascule ultime qui dictera la capacité de l’Europe à protéger ses données et à refuser la vassalisation géopolitique face à la coercition sino-américaine.
L’autarcie technologique est une chimère ; la survie européenne réside dans l’indispensabilité. L’Union détient encore des monopoles absolus capables de gripper la chaîne de valeur mondiale. Les machines de lithographie aux ultraviolets extrêmes du néerlandais ASML, l’optique de précision de Zeiss ou les lasers de haute puissance de TRUMPF ne sont pas de simples succès commerciaux, mais des points de passage obligatoires (chokepoints). Assumer cette asymétrie dicte une dépendance réciproque, seule arme de dissuasion crédible contre la coercition sino-américaine.
L’exercice de ce rapport de force exige toutefois une base matérielle inviolable. Rompre l’hégémonie de Pékin sur le raffinage du lithium et du cobalt par l’unification agressive des achats européens (CRMA) s’impose comme un impératif de sécurité. La fiabilité énergétique des futures infrastructures de calcul condamne également l’Europe à faciliter le déploiement de petits réacteurs nucléaires modulaires (SMR), sous peine de paralysie systémique.
Cette architecture de survie bute fatalement sur le mur du capital. L’équation se résume à une thérapie de choc : combler un déficit d’investissement estimé entre 750 et 800 milliards d’euros par an. La fragmentation financière et législative actuelle, divisée en vingt-sept régimes nationaux distincts, fait exploser les coûts de transaction et étouffe la croissance des jeunes pousses. L’achèvement de l’Union des marchés de capitaux passe donc impérativement par l’instauration d’un « 28e régime » juridique : un droit des sociétés paneuropéen unifié et optionnel. Ce statut unique permettrait aux entreprises innovantes d’opérer et de lever des fonds instantanément à l’échelle continentale, abolissant toute friction transfrontalière. Sans ce marché intérieur intégré et sans l’émission d’une dette commune destinée à retenir l’épargne privée européenne, la reconquête industrielle restera une fiction.
Le verdict anatomopathologique est sans appel. La rivalité sino-américaine a mué la technologie en une arme de coercition géo-économique. L’Union européenne ne peut plus se réfugier derrière un exceptionnalisme éthique pour masquer l’effondrement de son appareil productif. Refuser d’adosser la puissance normative à l’acquisition d’infrastructures matérielles souveraines équivaut à accepter une vassalisation définitive. C’est se condamner à rédiger le code civil d’un monde dont le code source appartient à d’autres. Le cadavre est encore chaud. Le légiste l’a examiné :
L’Europe n’a pas été assassinée par la concurrence étrangère, elle s’est suicidée.
5 Idées-clés à emporter avec soi
- L’illusion de la souveraineté adjectivée : L’usage prolifique du terme « souveraineté numérique » ou « technologique » traduit l’aveu d’une perte d’autorité transversale de l’État. Dénué de fondement juridique strict, ce lexique masque l’absence de maîtrise de la puissance matérielle face aux interdépendances subies.
- La régulation comme entrave à l’émergence : L’obsession européenne pour la précaution juridique (RGPD, AI Act) impose des coûts de conformité massifs. Cette friction entrave l’entraînement des IA européennes, provoquant l’expatriation de l’élite scientifique et de 30 % des licornes continentales vers les États-Unis.
- Le naufrage des infrastructures souveraines : L’échec du cloud GAIA-X (embourbé dans la bureaucratie), la faillite du fabricant de batteries Northvolt (incapable d’assurer ses rendements de production) et l’annulation de l’usine de semi-conducteurs d’Intel à Magdebourg valident l’incapacité de l’Europe à reconstruire la couche physique de sa puissance.
- La voie de la souveraineté par l’indispensabilité : Face à l’impossibilité d’une autarcie technologique, l’Europe doit sanctuariser ses « points de passage obligatoires » (les machines de lithographie ASML, la 6G de Nokia/Ericsson) pour imposer une dissuasion commerciale à la Chine et aux États-Unis.
- Le traitement de choc par le quantique, le matériel ouvert et les capitaux : Pour briser les monopoles étrangers, l’UE doit dominer l’informatique quantique naissante et s’emparer de l’architecture ouverte RISC-V. En parallèle, l’instauration d’un « 28e régime » (un droit paneuropéen des entreprises) est vitale pour lever un déficit d’investissement de 800 milliards d’euros annuels.
