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Sans Doute était partenaire du colloque organisé le 6 juin dernier par l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie (APHG) à la Sorbonne intitulé “L’Europe en état d’urgence !”. Notre contributeur Sylvain Kahn, professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (Sciences Po), a clos les débats de cette journée de travail devant un amphithéâtre comble par une conclusion inspirée des travaux présentés par les différents intervenants au travers d’une communication remarquée. Sans Doute est heureux de la publier ici, en point d’orgue de tous les articles de nos différents contributeurs sur ces questions européennes mis en ligne depuis le 28 mai dernier. Une manière de garder espoir dans un futur bien sombre que la décision de Donald Trump intervenue ce week-end d’interdire à tout ressortissant non américain l’accès aux dernières versions de Claude développées par Anthropic ne fait que confirmer.
Pour répondre à cette question “L’Union européenne est-elle armée pour affronter le monde tel qu’il est ?”, il parait indispensable de sortir de l’alternative binaire entre «l’Europe impuissante» et «l’Europe puissance».
Ce colloque a en effet diagnostiqué que :
L’état d’urgence pour l’Europe est confirmé
Sur le registre de l’économie, le décrochage de l’Union Européenne (progressivement depuis 2008 – crise des dettes + choc du covid + impacts de l’invasion de l’Ukraine) est documenté et confirmé.
Sur le registre de la défense, il est urgent de faire des choix tranchés, car la situation de l’Europe a changé du tout au tout depuis 2022 et 2025.
Soyons précis ; la situation de l’Union Européenne n’est pas tant “faiblesse” que “vulnérabilité”, en raison d’une triple dépendance : militaire, énergétique, industrielle ; ainsi que du vieillissement.
Pour autant, les différentes interventions ont témoigné des atouts, des ressorts et des ressources de cette entité européenne. Grand marché, capacité de polarisation et de mise en réseau mondiales, capacité d’emprunt et de financement, tissu industriel, éducation et culture, souci de l’environnement et de l’interdépendance. L’Union Européenne en tant que telle, avec sa vie politique, sa parlementarisation et son État léger, en est une. Elle est l’émanation de la société européenne. La mobilisation de ces ressources pour donner à l’Union Européenne sa robustesse est une question de volonté collective et générale.
Du point de vue resserré sur l’analyse géopolitique, l’Union européenne est en train d’inventer une forme de réponse singulière qu’il faut appeler la « robustesse ».
I. Le constat : La fin des illusions et la « triple coercition »
Nous devons d’abord poser un diagnostic lucide sur notre environnement. L’Europe fait face à ce que l’on peut appeler une triple coercition : russe, chinoise et, c’est la nouveauté radicale de 2025, américaine.
- L’impérialisme russe : Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, la Russie s’est affirmée comme un « État mafieux » qui érige la violence en principe de gouvernement. Elle conteste vitalement le modèle européen fondé sur le droit et le pluralisme. Tandis que la Russie occupe l’Est de l’Ukraine et bombarde chaque jour les villes et les civils qui sont à l’arrière du front, les Européens les soutiennent financièrement, par l’envoi d’armes et par l’accueil de réfugiés. L’Union européenne partage près de 2300 kilométres de frontières avec la Russie, et près de 1300 kilométres avec l’Ukraine.
- La rivalité chinoise : La Chine est désormais un « rival systémique ». Elle utilise des pratiques de concurrence déloyale pour créer des dépendances critiques, menaçant des pans entiers de notre industrie, comme l’automobile.
- Le choc du « Trumpisme II » et l’emprisme américain : C’est le point le plus perturbant. Depuis le retour de Donald Trump en 2025, nous devons acter le décès de l’atlantisme. Les États-Unis ne nous considèrent plus comme des alliés, mais comme des « parasites » ou des « gisements de ressources ».
J’ai déjà développé ici pour les lecteurs de Sans Doute le concept d’« emprisme » pour qualifier la politique américaine actuelle : ce n’est pas l’impérialisme guerrier de Poutine, mais une emprise qui transforme notre interdépendance historique en une dépendance contrainte. Quand Washington suspend l’accès au renseignement pour nous forcer à accepter des droits de douane injustes, nous ne sommes plus dans un partenariat, mais dans une forme de chantage.
II. La singularité européenne : Une puissance par la norme et la robustesse
Face à ces géants, l’Europe semble démunie si on la mesure aux critères du XXe siècle (canons et chars). Mais l’Union Européenne est une « étaticité multiterritoriale ». Elle ne cherche pas la puissance de coercition, mais la puissance de régulation.
Depuis 1950, l’Europe s’est construite contre l’esprit de puissance classique qui avait mené au suicide du continent. Nous avons substitué le droit à la force. C’est ce que Zaki Laïdi appelle la « puissance par la norme ». Par l’« effet Bruxelles », l’Union Européenne impose ses standards (RGPD, normes environnementales, IA) aux géants mondiaux, car l’accès à notre marché est vital pour eux.
Mais aujourd’hui, la norme ne suffit plus. Il nous faut de la robustesse. Qu’est-ce que la robustesse ? C’est la capacité d’un système à encaisser des chocs, à rester libre et autonome dans un environnement hostile sans renier son identité juridique. C’est préférer la « vulnérabilité choisie » et la diversification à la dépendance subie.

III. Les Européens sont-ils parés ? L’inventaire des outils
Alors, sommes-nous prêts ? Si l’on regarde les faits, l’Union Européenne a montré une capacité surprenante à « passer à l’acte » sous la pression.
- Sur le plan économique : Nous nous sommes dotés de l’Instrument anti-coercition (ACI) pour riposter aux chantages commerciaux. Nous avons lancé le Chips Act pour sécuriser nos approvisionnements en semi-conducteurs et le Net-Zero Industry Act pour notre souveraineté technologique. L’UE tente de réagir avec le « Pacte vert industriel », l’instrument anti-coercition qui permet de sanctionner des entreprises ou d’instaurer rapidement des droits de douanes exceptionnels et le « Chips Act » (loi sur les puces) pour relancer la production de semi-conducteurs et sécuriser l’approvisionnement en matières premières critiques. Le but est d’extraire en Europe 10% et de raffiner 40% des métaux rares consommés.
- Sur le plan financier : Avec le plan NextGenerationEU, nous avons créé un « proto-Trésor européen » capable d’emprunter en commun pour financer nos biens publics.
- Sur le plan de la défense : C’est le défi le plus immense. Nous devons viser l’« autosuffisance militaire ». L’Europe a découvert qu’elle produit déjà plus de munitions que les États-Unis. Mais pour être réellement parés, nous devons briser le « corporatisme nationaliste » de nos industries d’armement. Des outils comme ASAP ou EDIS sont les prémisses d’une véritable politique industrielle de défense européenne.
- Dans un monde de rivalités, l’Union Européenne a intérêt à coaliser des « puissances moyennes » pour protéger l’interdépendance contre les prédations. En 2026, le Premier ministre canadien Mark Carney a appelé explicitement, à Davos, à la mise en réseau de ces États pour peser ensemble (commerce, normes, sécurité économique). D’une certaine façon, Mark Carney propose d’étendre bien au-delà du petit territoire européen (ce cap…écrivait Paul Valéry) la boîte à outils, le bricolage et l’assemblage que mettent en œuvre, sans tambour ni trompette ni fierté particulière, les Européens depuis trois générations. Vu sous cet angle, la Communauté politique européenne, révèle au grand jour l’existence d’un système territorial européen (l’expression est de Pascal Orcier sur Géoconfluences) que polarise et anime l’Union Européenne : l’UE et tous ses associés, de la Turquie (union douanière) au Canada (Ceta), en passant par l’Espace économique européen, Schengen, le Voisinage, le Royaume-Uni (accord de commerce et de coopération) et les pays candidats à l’adhésion.
Conclusion : Une autonomie praticable
En conclusion, les Européens ne sont pas parés au sens où ils ne sont pas devenus une puissance guerrière capable d’occuper l’espace international.
Cependant, ils développent une autonomie robuste. L’Union Européenne agit comme une « puissance d’architecture » : elle codifie l’interdépendance et stabilise le monde par le droit.
Ce qui peut donner à l’Union Européenne de la puissance, elle qui n’est pas une puissance car les Européens n’y aspirent pas depuis trois quarts de siècle, – elle n’est pas une puissance d’occupation de l’espace international – c’est d’agir comme une puissance d’architecture : elle codifie l’interdépendance, stabilise les anticipations par le droit, arme le marché commun contre la coercition, finance des biens publics et industriels lorsque la paix l’exige. Autrement dit, elle transforme sa puissance normative en autonomie robuste. Toutefois, pour que ces orientations et ces outils soient suffisamment opérationnels face à la triple coercition russe, américaine et chinoise, il convient qu’ils soient mis en œuvre de façon prioritaire et accélérés. Ce sera le cas s’ils répondent à une demande sociale et citoyenne, c’est-à-dire à une mobilisation et à une pression des sociétés pour que l’offre politique les prennent en charge dans ces termes. La robustesse de l’État des Européens dépend des Européens eux-mêmes.
Repères bibliographiques
- Badie B. (2021), Puissances mondialisées. Repenser la sécurité internationale, Odile Jacob.
- Faure S. et Zurstrassen D. (2024), « Stratégie industrielle européenne de défense », Le Grand Continent.
- Hérodote n°199, « L’Europe vers la puissance ? », La Découverte, 2025.
- Kahn S. (2024), L’Europe face à l’Ukraine, PUF.
- Kahn, Sylvain (2024). « La guerre d’Ukraine révélateur du choix de l’UE pour l’influence contre la puissance », L’Information géographique, 88(1), p. 90‑105.
- Kahn S. (2025), L’atlantisme est mort ? Vive l’Europe !, Éditions de l’Aube/Fondation Jean Jaurès.
- Kahn, Sylvain (2025). « Dans une situation radicalement dangereuse, l’Europe vise la robustesse et pas la puissance », Hérodote, 2025/4 (n° 199), La Découverte.
- Kahn S. (2026), L’Europe : un État qui s’ignore, CNRS Éditions.
- Laïdi Z. (2008), La norme sans la force : L’énigme de la puissance européenne, Presses de Sciences Po.
- Manners, I., « Normative Power Europe », JCMS, volume 40, number 2, 2002, pp. 235-258
- Medvedev S. (2023), Une guerre made in Russia, Buchet-Chastel.
- Munier, F. (2025). “Introduction. Puissance et géopolitique”. Dans G. Delamotte et C. Tellenne Géopolitique et géoéconomie du monde contemporain : Puissance et conflits (p. 11-31). La Découverte.
- Nye J. (2011), “The Future of Power”, PublicAffairs.
- Nye, J.S., “The Future of Power”, Bulletin of the American Academy of Arts and Sciences , SPRING 2011, Vol. 64, No. 3 (SPRING 2011), pp. 45-52 (voir aussi : The future of power, compte-rendu par phys.orgd’une conférence donnée en 2012 https://phys.org/news/2012-03-future-power.html)
- Tilly C. (1992), Contrainte et capital dans la formation de l’Europe 990-1992, Aubier

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