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Cette semaine, pour sa chronique bimensuelle, notre troubadour corrézien est d’humeur moins légère que d’habitude. Jean Brousse, est comme chacun d’entre nous, glacé par l’affaire Lyhanna qui agit comme un révélateur de l’impuissance publique dans un pays ou pourtant les habitants sont habitués à l’idée que l’Etat peut tout. Mais il est également soucieux de partager avec les lecteurs de Sans Doute sa peine avec la disparition quasi concomitante de Bernadette Chirac et d’Edgar Morin qui, chacun à leur manière, remplissaient sa vie d’intellectuel corrézien. Un texte pour se souvenir.
On se souviendra longtemps d’elle, arpentant avec assurance les si belles et bien sinueuses routes de Corrèze, d’Egletons à Tulle, entre forêts, collines et grands espaces, au volant de sa petite 205 rutilante, rouge vif. Elle battait avec plaisir la campagne, souvent bottée, visitant fermes, commerces, mairies, marchés de pays, fêtes votives ou foires primées, écoles et Ehpad, inaugurant et commémorant sans relâche, à la rencontre des gens du pays, des vrais gens, de tous bords et de toutes conditions, ces gens qu’elle avait appris à aimer sincèrement, à sa manière. Conseillère départementale affutée, attentive et impliquée, elle « faisait le boulot » et au-delà, fustigeant ses confrères parfois désarmés. Rien ne lui échappait, elle connaissait bien sûr Sarran, sa commune, la Corrèze était devenue son territoire, son terrain de jeu, le lieu d’exercice de sa liberté et son indépendance.
La 205 est aujourd’hui exposée au musée Jacques Chirac, rassemblant les cadeaux reçus par le Président durant ses deux mandats, des santiags offertes par Bill Clinton au coelanthe, poisson des iles Comores, du kitch au magnifique, du symbolique à l’émouvant.
Bernadette Chirac s’en est allée discrètement, au son des cloches de Sarran. Les titres de la presse la racontent parfaitement, comme tous l’avaient connue : « entre ombre et lumière … Une grande dame, de cœur et de pouvoir … Plus qu’une première dame, une femme engagée, une femme de caractère … Sérieuse influenceuse … Politique au bon sens du terme ». Pour La Montagne, son quotidien local « la dame de fer de la Corrèze » ! Son époux l’affirmait, elle était sa « conscience corrézienne ». Un soir où nous dinions au Lonzac, en compagnie de son fidèle directeur de cabinet, Gérard de Pablo, avec un antiquaire qu’elle avait convaincu de reprendre l’usine de menuiserie du village, le chef lui signale un appel. Elle prend la communication en cuisine et revient avec un sourire assez satisfait, nous informant : « C’était mon mari, il ne peut pas se passer de moi ». Bernadette, comme on l’appelle au pays restera longtemps dans les mémoires, et chacun, au café du matin, y va de son anecdote. Tous la connaissaient ou l’avaient rencontrée à quelque occasion.
Mais l’actualité féroce ne désarme pas : le terrible crime de Fleurance, dans le Gers, nous a glacés. Evidemment, nos départements se ressemblent, et parents et grands-parents se réveillent devant l’inacceptable : la malheureuse Lyhanna aura été victime de l’inattention coupable et du laisser-aller désinvolte de son entourage, de l’éducation, nationale ou pas, de la chaine judiciaire peut-être, de l’Etat trop loin des gens, du monde et de la société tristement inconscients. Halte aux soirées pyjama !

Le monde ne va pas mieux non plus. Donald Trump, entre deux pas de valse-hésitation, la guerre ou le deal, allez savoir, se préoccupe essentiellement de sa soirée d’anniversaire. La Coupe du monde de football a démarré aux États-Unis, au plus grand dam des lycéens « footX » penchés sur leurs copies du baccalauréat. L’étonnant Président, après un super show de MMA sous « la Griffe » installée sur la pelouse de la Maison Blanche, se retrouve enfin roi du Monde … footballistique, espérant ainsi oublier et faire oublier ses errements Moyen-orientaux. On n’a pas fini de le voir et de l’entendre, plus que Poutine en 2018. Business is business !
Pendant les jeux, la guerre continue ici, en Ukraine et ailleurs. Pour distraire le bon peuple, nous aurons eu Roland Garros et le Grand Prix de Monaco. Nous préparons activement le passage le Tour de France en Corrèze, et malgré un climat capricieux, nous songeons aux vacances d’été qui approchent. La Montagne nous donne rendez-vous aux jardins de Colette et nous apprend qu’Andros, le géant confiturier local, nourrit Sophie Adenot dans l’ISS, de quoi se réjouir. Ainsi un clou chasse inlassablement l’autre dans un environnement d’une complexité étouffante.
Complexité !
Son imperturbable décrypteur vient lui aussi de s’éteindre : le sociologue Edgar Morin, « autodidacte touche à tout buriné par la guerre » tire sa révérence à quelques cent quatre ans. Pas mal, direz-vous, mais nous le regretterons sans doute, à juste titre, lui qui, dans l’introduction de son discours sur « La Méthode » (Le Seuil, 1977), nous alertait : « je suis convaincu que les concepts dont nous nous servons pour concevoir notre société sont mutilés et débouchent sur des actions inévitablement mutilantes » et affirmait : « On n’est pleinement humain que si l’on a gardé de l’enfance les curiosités et les jeux et de l’adolescence les aspirations ».
Edgar Morin aimait le sud, et se plaisait à contempler sereinement la Méditerranée, comme j’aime les perspectives de mes collines, forêts et pâtures où paissent de langoureuses limousines aux cils aguicheurs.
L’horizon apaise, peut-être parce qu’il nous échappe à mesure que nous tentons de nous en approcher.

Chaque jour Sans Doute vous donne accès à de nouvelles manières de voir les choses, accueille la diversité des points de vue, cultive la nuance comme exigence et vous ouvre de nouvelles perspectives quitte, sans doute, à déranger les repères habituels et les idées reçues.
C’est l’esprit Sans Doute.