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Hommage à Edgar Morin
L’une des missions de la psychanalyse n’est-elle pas de nous faire grandir ?... C’est le sentiment premier qui vient à l’esprit à lire le nouveau texte de Marie-Victoire Chopin pour Sans Doute. Un texte qui cherche à nous libérer de nos peurs quand on cherche le changement et accepter l’inconfort d’être, par moment, dans un certain vide. Le prix à payer quand on veut changer, car nous sommes les enfants du paradoxe, oui : avides de liberté et amoureux de nos cages, épuisés par le contrôle et terrifiés par l’abandon. Mais mieux vaut lire ce texte magnifique pour comprendre qui nous sommes vraiment, au prisme de la pensée complexe défendue par Edgar Morin.
Il y a, dans le moment très bref où le corps quitte un trapèze sans avoir encore saisi l’autre, quelque chose qui ressemble exactement à notre façon contemporaine d’exister : suspendus entre le désir de lâcher et la terreur de tomber. Pendant une fraction de seconde, il n’y a plus de prise, plus de sol, plus de preuve que le geste était une bonne idée. Il y a seulement le vide, le flou, l’élan accumulé, la mémoire encore chaude du point d’appui que l’on vient d’abandonner et la promesse incertaine de celui que l’on espère attraper.
C’est peu, une fraction de seconde, mais c’est assez pour que tout le système nerveux se soulève, pour que le corps comprenne avant la pensée ce que signifie réellement lâcher : non pas proclamer son désir de liberté, non pas s’identifier à une esthétique du courage, non pas aimer l’idée du changement, mais consentir à cet intervalle nu où l’on n’a plus rien à montrer, rien à tenir, rien à contrôler.
On dit parfois qu’il faut apprendre à lâcher prise, comme si la formule suffisait, comme si le corps, l’histoire personnelle, les fidélités invisibles, les ambitions anciennes, les stratégies de protection, les angoisses de déclassement et les peurs bien dressées allaient docilement s’incliner devant une phrase imprimée sur un carnet. Mais lâcher prise, en réalité, ressemble moins à un conseil qu’à une traversée. Cela suppose d’accepter un moment où le monde cesse de répondre à nos demandes de garantie, où l’identité n’est plus confirmée par les signes habituels de la réussite, où l’on ne peut plus tout à fait revenir en arrière, sans savoir encore si l’on saura atterrir. Entre deux trapèzes, il n’y a pas de statut. Il n’y a qu’un corps en mouvement.
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