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Le 6 juin prochain, la Sorbonne accueille le colloque “Europe, état d’urgence“ organisé par l’Association des professeurs d’histoire-géographie (APHG), dont Sans Doute est partenaire. A cette occasion Sans Doute démarre aujourd’hui une “semaine européenne“ qui permettra grâce à nos contributeurs de faire un tour des défis, inédits et inouïs à la fois, que l’Union européenne doit relever dans l’urgence, sauf à risquer la marginalisation définitive sur la scène mondiale.
Tous ces articles, compte tenu de l’enjeu, seront publiés en clair. Et en guise d’introduction, voici l’analyse de notre directeur de la publication, Edouard Boccon-Gibod, convaincu que l’heure n’est plus aux demi-mesures.
Mai 2026. Le diagnostic est implacable : l’Union européenne traverse la crise existentielle la plus grave de son histoire. Assaillie à l’est par la menace russe, trahie à l’ouest par son allié américain, distancée par des puissances technologiques qui n’attendent plus ses permissions, l’Europe s’est enfermée dans un cycle d’urgences permanentes qu’elle gère mal et anticipe encore plus mal. Elle subit. Elle réagit. Elle ne décide plus.
Le Vieux Continent face à sa propre impuissance
Il y a des moments où l’histoire bascule et où il faut être présent, lucide, fort. Le printemps 2026 est de ceux-là. Et l’Europe, cette construction patiente de soixante-dix ans, regardée jadis comme le laboratoire le plus sophistiqué de la coexistence humaine, manque ce rendez-vous avec une régularité qui commence à ressembler à une vocation.
Le message américain ne souffre plus d’aucune ambiguïté : Washington exige désormais que l’Europe assume la majorité des moyens conventionnels de l’Alliance atlantique d’ici 2027. Cette date, gravée dans les calculs du Pentagone comme une échéance de crédibilité, résonne comme un ultimatum. Un mémorandum a annulé le déploiement prévu en Allemagne d’un bataillon spécialisé dans les missiles à longue portée, et ordonné le retrait du commandement européen supervisant ces capacités. La suppression de la rotation blindée en Pologne ramènerait le dispositif américain en Europe à une seule brigade de combat — un niveau proche de celui qui prévalait avant février 2022, avant l’invasion russe de l’Ukraine. L’Amérique se retire. Pas en catimini. En fanfare.
Ces ajustements reflètent la crainte profonde d’une perte de fiabilité du partenaire américain. Des doutes exacerbés par les sorties de Donald Trump, parmi lesquelles sa volonté d’acheter le Groenland, territoire du Danemark et membre de l’OTAN. Le chancelier allemand Friedrich Merz a finalement rompu avec des décennies de suivisme atlantiste, inquiet du manque de cohérence de Washington dans la guerre en Ukraine, craignant que les États-Unis confondent désormais agresseur et victime et n’agissent plus selon des principes stables. Quant à l’Ukraine, face à la menace d’un désengagement américain de l’OTAN, le président Zelensky a affirmé que les Européens devaient repenser en profondeur leur architecture de sécurité, suggérant que l’Union européenne doit s’appuyer sur des pays non-membres comme la Norvège, le Royaume-Uni, la Turquie et l’Ukraine elle-même. Le patient propose de soigner le médecin.
La grande illusion du réarmement
Qu’entend-on dès lors sur le Vieux Continent ? Des discours. Des promesses. Des chiffres. Emmanuel Macron a appelé à accélérer le réarmement et l’augmentation des dépenses de défense, proposant l‘actualisation de la loi de programmation militaire 2026-2030 avec 36 milliards d’euros supplémentaires, dont 3,5 milliards dès cette année. Le ministère de la Défense français recevra en 2026 un supplément de 6,7 milliards d’euros comparé à 2025 — une exception notable dans un État qui cherche à couper dans tous les autres secteurs. C’est courageux. C’est insuffisant.
Car le problème n’est pas d’abord budgétaire. Il est structurel, industriel, politique. L’Allemagne, malgré ses 108 milliards de budget de défense en 2026, souffre de deux handicaps fondamentaux que l’argent ne peut pas acheter à court terme. Un déficit capacitaire industriel d’abord, son industrie de défense, atrophiée depuis des décennies de sous-investissement, est incapable d’absorber rapidement des commandes massives, les délais de production se comptant en années, non en mois. Un déficit de culture stratégique ensuite, quatre-vingts ans de pacifisme constitutionnel ont laissé des traces profondes dans les mentalités, les doctrines et la formation des officiers, que nul budget supplémentaire ne peut effacer d’un trait de plume.
La France, de son côté, a prévu d’emprunter 310 milliards d’euros sur les marchés en 2026, un montant record pour financer le déficit public, représentant 10,1 % du PIB. Elle veut le rang de grande puissance militaire avec les finances d’un État sous perfusion. Si le programme d’avion de combat franco-allemand SCAF s’effondre — ce qui est aujourd’hui probable à moyen terme —, c’est toute la philosophie de l’autonomie stratégique européenne portée par Macron depuis 2017 qui s’écroule avec lui.
Plus révélateur encore : l’hypothèse d’une fin négociée du conflit ukrainien en 2026 ouvrirait mécaniquement une phase de régénération pour les forces russes. En offrant à Moscou le temps de reconstituer ses stocks, l’Europe verrait la pression s’intensifier à ses frontières si, d’ici là, sa dissuasion conventionnelle n’a pas été suffisamment renforcée. Or le réajustement industriel et opérationnel européen prend des années. La Russie, elle, a déjà réorienté son économie vers l’effort de guerre.
Draghi avait raison. Personne ne l’a écouté.
En septembre 2024, Mario Draghi remettait à Ursula von der Leyen quatre cents pages de diagnostic sans appel sur la compétitivité européenne. Un rapport lucide, courageux, qui posait les vraies questions avec la rigueur d’un ancien banquier central qui n’a plus rien à perdre. Il chiffrait le besoin à un minimum de 750 à 800 milliards d’euros d’investissements annuels supplémentaires pour combler le retard accumulé sur les États-Unis et la Chine. Il proposait 170 recommandations. L’Europe a applaudi. Et puis ?
Selon le décompte effectué par le groupe de réflexion European Policy Innovation Council en septembre 2025, sur l’ensemble des recommandations ciblées, seulement un peu plus de 11 % d’entre elles ont commencé à être mises en œuvre. Onze pour cent. En un an. Pour un rapport qualifié d’urgent. Il y a clairement un risque de retard pour l’Europe : les efforts de la Commission sont encourageants, mais ils ne compensent pas encore l’avance prise par les États-Unis, avec des investissements massifs privés et publics, une plus grande agilité dans les régulations et les incitations.
Mario Draghi avait lancé une mise en garde : l’Europe doit entreprendre des réformes radicales sous peine d’entrer dans une spirale de déclin. Un an après, ses successeurs intellectuels à Bruxelles publient des feuilles de route, lancent des boussoles de compétitivité, inaugurent des pactes pour une industrie propre. La bureaucratie répond à l’urgence par des documents. Les capitales répondent à l’ambition collective par des intérêts nationaux. Et pendant ce temps, l’écart se creuse.

La vassalité numérique : une souveraineté de papier
Si la dépendance militaire est visible, la dépendance technologique est peut-être plus insidieuse encore, parce qu’elle ne se voit pas. Elle s’accumule, silencieusement, transaction par transaction, clic par clic.
Le Parlement européen a constaté que le pouvoir est de plus en plus concentré entre les mains d’entreprises non européennes, ce qui limite la capacité de l’Europe à innover, à être compétitive et à garder le contrôle de son économie numérique, de sa société et de sa démocratie. Les députés s’inquiètent notamment des dépendances excessives à l’égard d’acteurs non européens dans des domaines critiques tels que l’infrastructure cloud, les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle et la cybersécurité.
Le tableau est saisissant. Selon la Cour des comptes européenne, l’objectif de produire 20 % des semi-conducteurs mondiaux en 2030 ne sera pas atteint. Les coûts élevés de l’énergie, le manque de main-d’œuvre qualifiée, la dépendance aux importations de matières premières continuent de nuire à la compétitivité européenne face à l’Asie. Les semi-conducteurs sont le pétrole de notre siècle. Un expert en cybersécurité identifiait trois leviers de puissance contemporaine : l’énergie, condition de toute capacité industrielle ; les semi-conducteurs ; et la donnée, au cœur des équilibres économiques. L’Europe est dépendante sur les trois fronts.
La volonté croissante des États-Unis d’utiliser la dépendance technologique de l’Europe comme une arme pourrait produire l’effet inverse. Tant que l’Europe ne disposera pas de sa propre infrastructure numérique indépendante, elle restera exposée. Jusqu’à quel point Washington est-il encore un allié ? La question, jadis impensable, est désormais posée ouvertement dans les couloirs du Parlement européen. Les députés ont condamné fermement les interdictions de voyager imposées par les États-Unis aux dirigeants de la société civile européenne, ainsi que l’interdiction faite à l‘ancien commissaire Thierry Breton — qui avait joué un rôle clé dans l’établissement des règles numériques de l’Union. Quand un allié sanctionne vos régulateurs, il n’est plus tout à fait un allié.
L’intelligence artificielle est devenue un enjeu géopolitique majeur comparable à celui du cloud, des semi-conducteurs ou des réseaux télécoms. Or l’Europe n’a toujours pas de champion d’IA comparable à OpenAI, Anthropic ou aux géants chinois. Son écosystème est foisonnant mais encore très fragmenté. Les initiatives existent, les acteurs aussi, mais peinent à changer d’échelle, faute d’intégration suffisante. « On est trop lents, trop faibles, trop dispersés » — c’est ainsi que Bruno Le Maire s’est exprimé lors du Forum InCyber 2026 avec une franchise brutale.
La guerre commerciale : un choc de plus à absorber
À ce tableau déjà sombre, il faut ajouter la guerre commerciale déclenchée par Washington. Le 2 avril 2025, Donald Trump a soumis les importations en provenance de cinquante-sept pays à des droits de douane plus élevés. Ces droits de douane réciproques ont provoqué des représailles de certains partenaires commerciaux.
L’Europe, dont l’économie repose sur l’exportation, paie un prix lourd. Si les tarifs sont appliqués jusqu’en 2028, le PIB de l’UE pourrait être inférieur de 0,7 % par an par rapport à un scénario sans droits de douane. Ce chiffre paraît modeste. Il ne l’est pas pour des économies dont la croissance oscille déjà entre 1 et 1,5 %. Christine Lagarde, présidente de la BCE, a elle-même averti d’une crise existentielle menaçant l’Europe, marquée par une productivité atone et une fuite des investissements.
La réponse européenne ? Des négociations interminables, des contre-mesures annoncées puis suspendues, une Commission qui jongle entre la fermeté de façade et la capitulation pragmatique. L’Europe se retrouve coincée entre les velléités d’annexion du Groenland et abandon de l’Ukraine côté américain, et la pression militaire croissante sur Taïwan côté chinois, dans un contexte de géopolitique des ressources où les capacités de pression des autres pays se trouvent mécaniquement réduites. Le Vieux Continent n’est plus seulement un acteur — il est devenu un terrain.
L’impuissance politique : le péché originel
Au fond, le problème est politique avant d’être économique ou militaire. L’Union européenne a été construite pour gérer la paix, pas pour affronter la guerre — ni au sens militaire, ni au sens économique. Ses institutions sont conçues pour le consensus, la lenteur délibérative, la recherche du plus petit dénominateur commun entre vingt-sept souverainetés jalouses.
Le slogan « plus forts ensemble » sonne désormais creux. L’UE apparaît moins comme un moteur de prospérité que comme un hospice technocratique où les États déclinent sous le poids des normes, de la désindustrialisation et de la stagnation. Le jugement est sévère. Il n’est pas sans fondement. Quand la Hongrie de Viktor Orbán bloque pendant des mois l’aide à l’Ukraine, quand la Slovaquie de Robert Fico s’aligne ouvertement sur Moscou, quand les négociations commerciales s’étranglent dans des querelles de filières agricoles, on mesure l’écart abyssal entre les ambitions proclamées et les réalités pratiques de l’Union. Reste à espérer que le changement de Premier Ministre en Hongrie aura un effet démultiplicateur pour la mise en pratique des décisions.
Sans une croissance plus forte de la productivité, l’Europe aura du mal à maintenir ses finances publiques, à renforcer sa capacité de défense, à investir dans l’innovation et à préserver son modèle social. Tout est lié. L’argent manque pour tout à la fois. Et les arbitrages politiques entre le bouclier social, la transition écologique, le réarmement et la compétitivité industrielle — arbitrages que les opinions publiques n’ont pas encore vraiment assumés — paralysent les gouvernements.
L’Europe importe l’essentiel de ses voitures électriques, panneaux solaires et batteries. Elle fixe des objectifs climatiques élevés. Pourtant, elle ne produit pas suffisamment. Cette dépendance fragilise sa souveraineté économique. Même la transition verte, dont elle avait fait sa marque de fabrique mondiale, lui échappe partiellement. Elle fixe les règles. D’autres fabriquent les produits.
Des raisons de ne pas désespérer — mais à quelles conditions
Il serait inexact de peindre l’Europe uniquement sous les couleurs de la déroute. Elle possède encore des atouts considérables : le plus grand marché intérieur du monde, un capital humain de haut niveau, une tradition scientifique et industrielle inégalée dans certains secteurs comme dans l’informatique quantique, une puissance normative qui force les géants américains et asiatiques à s’adapter à ses règles.
L’Europe, qui ne possède pas de champions numériques mondiaux, n’affirmera une souveraineté crédible et durable qu’en conjuguant réglementation ambitieuse, investissements massifs, innovation souveraine, action coordonnée et valorisation des talents. Les talents existent. Les technologies aussi. C’est la décision politique qui manque — cette capacité à choisir, à assumer, à sacrifier certains intérêts immédiats au profit d’une puissance à long terme.
Le tournant de Berlin est réel : l’Allemagne a abandonné son dogme budgétaire, refondé sa politique étrangère, assumé un réarmement sans précédent depuis 1945. La France, malgré ses finances dégradées, pousse ses dépenses militaires à un rythme accéléré. La Commission européenne, sous la pression des événements, a lancé des initiatives — boussole de compétitivité, fonds pour l’industrie propre, plans d’investissement en IA — qui auraient été impensables il y a cinq ans.
Mais l’histoire ne récompense pas les bonnes intentions. Elle récompense l’exécution. L’Europe se trouve à la croisée des chemins : soit elle demeure un marché régulé, dépendant des puissances extérieures, soit elle s’affirme comme une puissance politique et économique capable de projeter son propre modèle. Ce choix, que Draghi avait formulé avec une clarté douloureuse, reste entier. Et l’horloge tourne.
Le vieux continent a survécu à bien d’autres tempêtes. Il a reconstruit après 1945. Il a absorbé l’élargissement à l’Est. Il a traversé la crise de l’euro. Mais chacune de ces crises l’a surpris. Chacune a exigé un sursaut au dernier moment. L’Europe vit dans l’urgence permanente comme d’autres vivent dans la planification stratégique. La question posée par le printemps 2026 n’est pas de savoir si elle est capable de se sauver. Elle l’est. La question est de savoir si elle en aura la volonté avant qu’il soit trop tard.

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