J’ai 61 ans. Je suis de la génération « Touche pas à mon pote ». Une autre époque. Un autre siècle. Cette génération croyait benoîtement l’antisémitisme français enseveli dans les livres d’histoire, de Drumont à Vichy, à l’exception de quelques nationalistes-révolutionnaires illuminés, de certains cercles catholiques intégristes et d’excités entourant Jean-Marie Le Pen ou Dieudonné, sans oublier bien sûr justement le fondateur du Front national. Elle croyait aussi que personne à gauche ne pouvait être antisémite depuis le ralliement de Jaurès à la cause dreyfusarde. Elle se trompait. Deux sondages Ifop de 2026 sonnent comme une alarme : chez les jeunes qui connaissent Alain Soral, ses idées ne sont plus marginales. À gauche, un tiers des personnes approuvent des propos qu’elles identifient elles-mêmes comme antisémites, autant qu’à droite. Le poison n’a pas disparu : il a changé de flacon. Extrême-droite, complotisme numérique, obsessions anticapitalistes, antisionisme parfois devenu haine des Juifs : l’antisémitisme circule, se travestit et prospère dans les aveuglements de chaque camp. Le nommer partout où il surgit, sans « mais » et sans alibi, ce n’est choisir aucun camp : c’est choisir la République. C’est pour cela que, directeur de la publication de Sans Doute, je prends à nouveau la plume sur ce sujet, au nom d’une intransigeance nécessaire sur nos valeurs.
Les violences du 17 octobre n’ont rien d’un dérapage isolé. Elles signent l’addition politique d’une extrême-gauche incendiaire, d’un État hésitant et d’un président qui aura méthodiquement vidé la Ve République de sa force. À la suite des événements gravissimes du 17 octobre partout en France, il me revient, comme directeur de la publication de Sans Doute, d’en tirer à chaud quelques leçons. Non par goût de la réaction pavlovienne, mais parce que certaines images claquent comme un diagnostic : elles disent l’état réel du pays, l’effacement de l’autorité et la faillite de ceux qui prétendent encore gouverner les événements. Le désastre est immense : pour la France, pour son image, pour sa capacité à incarner encore une nation unie alors que les périls extérieurs s’accumulent. À l’heure où l’Histoire accélère, notre pays offre au monde le spectacle d’une République qui vacille, non sous les coups du destin, mais sous le poids de ses propres renoncements.
À l’heure où les juifs du monde entier célèbrent Kippour, le jour du Grand Pardon, il est difficile de ne pas penser à la solitude dans laquelle se trouvent aujourd’hui nombre de nos concitoyens juifs. La haine en ligne ou dans la rue, la libération d’une parole que l’on croyait reléguée au passé, et plus profondément l’assignation identitaire dont ils sont l’objet rendent la situation actuelle intenable pour tous les hommes et les femmes de bonne volonté. Voilà pourquoi je prends la plume au nom de Sans Doute. Une plume tenue par un Français ni juif, ni musulman, ni catholique, ni protestant, mais élevé dans le culte des Lumières et inquiet de voir revenir, sous des habits parfois savants, de vieux obscurantismes.
Ce portrait s’inscrit dans la série que je consacre pour Sans Doute depuis quelques mois aux grands patrons qui possèdent, directement ou indirectement, une partie de la presse en France. Après Bernard Arnault, Xavier Niel, Rodolphe Saadé et Matthieu Pigasse, voici donc François Pinault, propriétaire du Point. Une précision s’impose, que je dois à nos lecteurs autant qu’à l’exigence que nous nous imposons : je n’ai jamais rencontré Arnault, Niel, Saadé ni Pigasse. J’ai en revanche dirigé, cinq ans durant, de 2014 à 2019, Christie’s France, maison que François Pinault possède depuis 1998 par le biais d’Artémis. Ce texte obéit aux mêmes exigences de sourcing que les précédents. Mais le lecteur mérite de le savoir : cette fois, l’auteur n’écrit pas en pur inconnu. Et, lorsqu’on connaît l’homme, on n’est forcément jamais tout à fait impartial.
À quatre-vingt-dix ans, François Pinault n’a plus besoin d’être partout : il a organisé le monde pour que son nom y soit déjà. Dans les vitrines de Gucci, sur les cimaises de la Bourse de Commerce, sous le marteau de Christie’s, dans les palais vénitiens et jusque dans les conversations de ceux qui décident ce qu’il faut regarder, acheter, consacrer. D’autres milliardaires collectionnent les tableaux comme ils collectionnent les propriétés. Pinault a fait mieux : il a bâti un dispositif où l’on achète les œuvres, où on les expose, où on les vend, où on écrit leur histoire et où l’on fabrique leur rareté. Le fils du marchand de bois breton est devenu un marchand de valeur symbolique. Une ascension française, donc : partie d’une scierie, passée par les difficultés des autres, arrivée au musée.
Après la Via Appia antica, la Via Popilia et le chemin normand de Palerme à Messine, j’ai repris cette année mon bâton pour traverser la Calabre à pied, de Castrovillari à Reggio de Calabre. Dix-neuf jours et 520 kilomètres à travers la Sila, les Serre et l’Aspromonte, au cœur d’une Italie secrète où se mêlent villages abandonnés, communautés albanaises, monastères, légendes de brigands, souvenirs du Risorgimento et paysages sauvages. Une traversée qui devient peu à peu une réflexion sur ce que la marche permet de retrouver : une histoire encore vivante, mais aussi les traces d’un monde rural et humain qui, sous nos yeux, est en train de disparaître. Voici donc le douzième épisode de mes aventures pédestres, à suivre à quatre kilomètres/heure de moyenne.
Après vous avoir raconté Bernard Arnault, Xavier Niel et Matthieu Pigasse, il me restait à explorer un pouvoir d’un autre genre pour ce dernier portrait de la saison, consacré à Rodolphe Saadé.
Bernard Arnault, dans toute sa verticalité, incarne cette puissance industrielle qui s’étend désormais jusque dans les rédactions qu’il rachète, avec cette manière d’imposer ses choix sans plus jamais avoir besoin de hausser la voix. Une forme de rigueur autoritaire à bas bruit dont il a fait un art partout où il règne, en incarnant le véritable pouvoir en France.
Xavier Niel, longtemps perçu comme le pirate du numérique, est devenu l’un des patrons les plus installés de l’establishment dont il a pris le contrôle tout en continuant à prétendre le contraire. Un parcours d’autant plus singulier qu’il est désormais lié par la famille à Arnault, comme si même les rebelles finissaient toujours par épouser la dynastie régnante.
Matthieu Pigasse, lui, a cultivé l’influence discrète tout en cherchant constamment la lumière, une lumière qu’il allume lui-même quand elle tarde à venir. Ses ambitions présidentielles à peine voilées rappellent surtout qu’il ne s’est jamais vraiment résigné à rester dans l’ombre, et qu’il confond volontiers stratégie et mise en scène, influence et autopromotion.
Rodolphe Saadé, notre quatrième personnage, appartient à cette constellation, mais il en occupe un quadrant singulier. Il y a une image qu’il aime à cultiver, et que ses biographes officiels recopient avec une paresse touchante : celle du bâtisseur parti de rien, fils d’un réfugié libanais débarqué à Marseille avec un cargo et quatre salariés, devenu en deux générations le patron du troisième armateur mondial à la force du poignet. C’est une belle histoire. Elle a un défaut : elle est fausse, ou du moins soigneusement expurgée. Son ascension n’a en réalité jamais reposé uniquement sur le travail, la fortune ou les réseaux, mais sur une proximité constante avec l’État, dont il n’a jamais eu à rougir. À la tête de CMA-CGM, géant stratégique du commerce mondial régulièrement soutenu par la puissance publique, il avance avec une assurance que peu d’acteurs privés peuvent revendiquer, comme s’il bénéficiait d’une forme de contrat tous risques, la seule police où l’État semble toujours répondre présent. Et lorsqu’il s’est invité à son tour dans les médias, ce fut avec des acquisitions spectaculaires, des promesses ambitieuses, et des résultats économiques qui, aujourd’hui, peinent à suivre, très loin des attentes affichées au moment des rachats. Il paie cher aujourd’hui pour apprendre que les médias sont toujours exclus des conditions générales de vente des contrats d’assurance.
Ce portrait s’inscrit dans cette série qui m’est apparue indispensable en tant que directeur de la publication de Sans Doute : une exploration des hommes qui, chacun à leur manière, ont entrepris de mettre sous influence des fragments entiers de l’information française. Si l’idéologie réactionnaire et pro-russe des médias Bolloré est aujourd’hui si abondamment documentée qu’il n’est plus utile d’en détailler les mécanismes, elle ne doit pas servir d’écran à l’examen nécessaire de ce que font, eux aussi, les autres milliardaires lorsqu’ils s’emparent de la presse.
Voici donc l’histoire d’un homme qui navigue avec la République comme filet de sécurité et le contribuable comme assureur silencieux.
l est né dans une cité HLM de Créteil et finira peut-être propriétaire de la moitié des monuments historiques de Paris. Entre les deux, Xavier Niel aura tout traversé, les messageries roses du Minitel, une cellule de garde à vue, la révolution Free, la guerre contre Martin Bouygues, l’entrée au capital du Monde, puis l’alliage suprême avec la famille Arnault, en continuant de vendre au public le costume commode du rebelle. Après Bernard Arnault, patriarche du luxe qui a transformé l’héritage industriel en monarchie mondiale, après Matthieu Pigasse, banquier d’affaires de gauche dont les médias finissent parfois par servir ceux qu’ils prétendent combattre, Niel incarne peut-être la synthèse la plus cynique du capitalisme français contemporain : l’enfant du numérique qui a compris que le pouvoir ne se conquiert pas seulement en cassant les prix, mais en achetant les tuyaux, les journaux, les murs, les réputations et les alliances. Voilà pourquoi il fallait, en tant que directeur de la publication de Sans Doute, compléter mes deux éditoriaux précédents par le portrait de cet homme qui a transformé la transgression en marque commerciale, la respectabilité en bouclier et l’irrévérence en numéro de communication. Bref : un rebelle devenu propriétaire du système, et assez habile pour continuer à se faire applaudir comme s’il le combattait.
On a parfois voulu faire de Matthieu Pigasse un « Bolloré de gauche ». La formule est commode, mais elle rate sa cible. Vincent Bolloré a bâti, à partir de l’entreprise familiale, un empire industriel devenu machine d’influence ultra-conservatrice. Matthieu Pigasse, lui, appartient à une autre espèce du capitalisme hexagonal : celle des hauts fonctionnaires passés par l’État, enrichis dans la banque d’affaires, puis revenus dans le débat public par les médias, la culture et la politique. Il n’a ni la masse financière d’Arnault, ni la profondeur industrielle de Bolloré. Mais contrairement au patron de LVMH, qui préfère l’ombre portée de son empire à la lumière des plateaux, Matthieu Pigasse semble chercher depuis quelque temps l’exposition maximale : interventions publiques, confidences politiques, groupe de presse mobilisé, ambition présidentielle à demi avouée. Son pouvoir tient moins à la possession d’un empire qu’à sa capacité à circuler entre les guichets de l’État, les dettes souveraines, les rédactions, les festivals et les ambitions présidentielles. C’est précisément ce qui le rend plus intéressant que Bolloré : non parce qu’il serait plus puissant, mais parce que sa trajectoire dit quelque chose de plus intime sur le capitalisme français.
Il y a des hommes qu’on ne présente plus. Bernard Arnault en fait partie, et c’est bien le problème : ce silence qui l’entoure, il l’a lui-même organisé. Soixante-quinze marques de luxe, cinq médias français, un empire de près de 95 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2025— et pourtant l’homme reste un point aveugle du débat public. Alors qu’est parue en juin 2026 l’enquête d’Audrey Millet, « Bernard Arnault, son univers impitoyable » (400 pages, un millier de sources), l’occasion est trop belle de reposer la question : qui est vraiment l’homme le plus riche de France, et à quel prix a-t-il bâti son royaume ? En tant que directeur de la publication de Sans Doute, je considère que répondre à cette question est même une exigence. En effet, ni Les Echos, ni le Parisien-Aujourd’hui en France, ni Challenges, ni Paris-Match, ni Radio Classique, tous propriété de Bernard Arnault, ne feront la recension de cet ouvrage. Pas plus que Le Monde ou Le Figaro ne le feront également, car LVMH et ses filiales sont les premiers annonceurs des deux principaux quotidiens nationaux français. Et ce livre, vous ne le trouverez pas dans les boutiques Relay des aéroports et gares, car il a probablement suffi d’un coup de fil à Vincent Bolloré pour organiser cet embargo. Dans un pays comme le nôtre, il devrait être pourtant possible de créer les conditions du débat sur l’homme d’affaires le plus puissant de notre pays, d’autant plus que ce livre n’est absolument pas exempt de reproches : entre clichés et formules à l’emporte-pièce, le lecteur doit partager plusieurs révélations passionnantes avec un discours au prisme idéologique marqué qui considère l’entreprise privée, quelle qu’elle soit, exclusivement comme le lieu de la domination de l’homme par l’homme. En 2026, c’est un peu court… En attendant, voici ce que les lecteurs de Sans Doute ont le droit de savoir sur Bernard Arnault.
Mai 2026. Le diagnostic est implacable : l’Union européenne traverse la crise existentielle la plus grave de son histoire. Assaillie à l’est par la menace russe, trahie à l’ouest par son allié américain, distancée par des puissances technologiques qui n’attendent plus ses permissions, l’Europe s’est enfermée dans un cycle d’urgences permanentes qu’elle gère mal et anticipe encore plus mal. Elle subit. Elle réagit. Elle ne décide plus.