Partager cet article
Après vous avoir raconté Bernard Arnault, Xavier Niel et Matthieu Pigasse, il me restait à explorer un pouvoir d’un autre genre pour ce dernier portrait de la saison, consacré à Rodolphe Saadé.
Bernard Arnault, dans toute sa verticalité, incarne cette puissance industrielle qui s’étend désormais jusque dans les rédactions qu’il rachète, avec cette manière d’imposer ses choix sans plus jamais avoir besoin de hausser la voix. Une forme de rigueur autoritaire à bas bruit dont il a fait un art partout où il règne, en incarnant le véritable pouvoir en France.
Xavier Niel, longtemps perçu comme le pirate du numérique, est devenu l’un des patrons les plus installés de l’establishment dont il a pris le contrôle tout en continuant à prétendre le contraire. Un parcours d’autant plus singulier qu’il est désormais lié par la famille à Arnault, comme si même les rebelles finissaient toujours par épouser la dynastie régnante.
Matthieu Pigasse, lui, a cultivé l’influence discrète tout en cherchant constamment la lumière, une lumière qu’il allume lui-même quand elle tarde à venir. Ses ambitions présidentielles à peine voilées rappellent surtout qu’il ne s’est jamais vraiment résigné à rester dans l’ombre, et qu’il confond volontiers stratégie et mise en scène, influence et autopromotion.
Rodolphe Saadé, notre quatrième personnage, appartient à cette constellation, mais il en occupe un quadrant singulier. Il y a une image qu’il aime à cultiver, et que ses biographes officiels recopient avec une paresse touchante : celle du fils d’un bâtisseur parti de rien, arrivé comme réfugié libanais débarqué à Marseille avec un cargo et quatre salariés, devenu en deux générations le patron du troisième armateur mondial à la force du poignet. C’est une belle histoire. Elle a un léger défaut : elle est soigneusement expurgée. Son ascension n’a en réalité jamais reposé uniquement sur le travail, la fortune ou les réseaux, mais également sur une proximité constante avec l’État, dont il n’a jamais eu à rougir. À la tête de CMA-CGM, géant stratégique du commerce mondial régulièrement soutenu par la puissance publique, il avance avec une assurance que peu d’acteurs privés peuvent revendiquer, comme s’il bénéficiait d’une forme de contrat tous risques, la seule police où l’État semble toujours répondre présent. Et lorsqu’il s’est invité à son tour dans les médias, ce fut avec des acquisitions spectaculaires, des promesses ambitieuses, et des résultats économiques qui, aujourd’hui, peinent à suivre, très loin des attentes affichées au moment des rachats. Il paie cher aujourd’hui pour apprendre que les médias sont toujours exclus des conditions générales de vente des contrats d’assurance.
Ce portrait s’inscrit dans cette série qui m’est apparue indispensable en tant que directeur de la publication de Sans Doute : une exploration des hommes qui, chacun à leur manière, ont entrepris de mettre sous influence des fragments entiers de l’information française. Si l’idéologie réactionnaire et pro-russe des médias Bolloré est aujourd’hui si abondamment documentée qu’il n’est plus utile d’en détailler les mécanismes, elle ne doit pas servir d’écran à l’examen nécessaire de ce que font, eux aussi, les autres milliardaires lorsqu’ils s’emparent de la presse.
Voici donc l’histoire d’un homme qui navigue avec la République comme filet de sécurité et le contribuable comme assureur silencieux.
Une dynastie de quatre générations.
Le récit officiel commence en 1978, à Marseille, avec un seul navire. Il devrait commencer un siècle plus tôt, à Lattaquié, sur la côte syrienne, où les Saadé sont depuis des générations une famille de grands négociants chrétiens grecs-orthodoxes, propriétaires terriens et industriels, cités dès 1907 parmi les plus importantes maisons de commerce de la ville. Le grand-père de Jacques Saadé, également prénommé Rodolphe, y est un industriel et propriétaire terrien voyageant en Europe et aux États-Unis, l’image même de la grande bourgeoisie levantine.
Premier coup du sort : en 1963, le coup d’État baasiste nationalise les terres et les entreprises syriennes, dont celles des Saadé. La famille perd tout et se replie sur Beyrouth. C’est là que naît Rodolphe, en 1970, fils de Jacques qui reconstruit alors un négoce maritime. Second coup du sort, douze ans plus tard : la guerre civile libanaise éclate, et en 1978 Jacques Saadé choisit de s’exiler une seconde fois, direction Marseille, où il fonde la Compagnie maritime d’affrètement (la CMA) avec son frère Johnny. La légende dorée retient l’aventurier Jacques Saadé qui recommence à zéro. L’histoire complète retient une famille de marchands centenaire, chassée deux fois par la géopolitique, qui a simplement changé de port franc, et qui, à chaque escale, a su recomposer très vite un capital et des réseaux que la plupart des exilés mettent une vie à reconstituer.
Deux fois sauvé, jamais coulé.
Premier épisode, 1996, et le mécanisme mérite d’être détaillé, car il est plus édifiant que le simple mot « soutien ». Après avoir été évincé en 1991 du groupe Delmas-Vieljeux par une OPA sauvage de Vincent Bolloré, Tristan Vieljeux, capitaine d’industrie déchu mais toujours connecté aux réseaux gaullistes historiques, devient le conseiller de Jacques Saadé et lui ouvre les portes de l’administration de la marine marchande.
Au même moment Bernard Pons, ministre RPR des Transports, lui confie officiellement une « mission » sur la privatisation de la Compagnie générale maritime (CGM) en fort mauvais état. Le maire de Marseille Jean-Claude Gaudin et le député RPR Renaud Muselier apportent leur soutien local. Et surtout, ce qui va aider le clan Saadé, Syriens chrétiens naturalisés libanais, c’est la proximité de notoriété publique entre Rafic Hariri, alors chef du gouvernement libanais et Jacques Chirac. Hariri serait intervenu personnellement en faveur des Saadé, contre l’avis du ministre des Finances de l’époque, Jean Arthuis.
Le résultat de ce lobbying en cascade : l’État, qui venait d’injecter cinq milliards de francs dans la CGM entre 1992 et 1996 pour la remettre à flot, la cède le 19 novembre 1996 à la CMA de Jacques Saadé pour 20 millions de francs. Le concurrent malheureux, Jean-Jacques Augier, avait pourtant proposé le double. Il défendra toujours une intervention présidentielle en faveur des « amis d’Orient » du Président Chirac. La version officielle de la CMA, elle, n’a jamais varié : le plan de reprise aurait simplement été le plus crédible et son développement depuis 30 ans le prouverait à l’envi.
Deuxième épisode, 2009. La crise des subprimes menace d’emporter l’armateur, plombé par une dette de plusieurs milliards et des commandes de bateaux beaucoup trop importantes. Nicolas Sarkozy vient de créer le Fonds stratégique d’investissement, doté de 20 milliards d’euros, censé sécuriser les entreprises jugées stratégiques. Bercy pousse alors très fort pour que les banques et l’État volent au secours de CMA CGM, au bord du dépôt de bilan. C’est finalement le groupe turc Yıldırım Holding qui entrera au capital pour sauver l’armateur dont Bpifrance détient néanmoins toujours 3 % du capital aujourd’hui.
Deux présidents de sensibilité différente, deux « soutiens » à quinze ans d’écart, un seul bénéficiaire. On pourra épiloguer sur le hasard des rencontres….
Le clan au grand complet
Chez les Saadé, la gouvernance n’a pas besoin de se cacher derrière les apparences d’une société cotée : CMA CGM est un groupe privé, contrôlé par la famille via la holding Merit, et son conseil d’administration reflète cet équilibre réel du pouvoir. Rodolphe Saadé cumule la présidence du conseil et la direction générale. Sa sœur, Tanya Saadé Zeenny, est administratrice et directrice générale déléguée. Elle supervise notamment l’image du groupe, les relations institutionnelles, la responsabilité sociale et environnementale, l’administration et l’immobilier. Leur mère, Naïla Saadé, siège également au conseil. Véronique Albertini-Saadé, épouse de Rodolphe Saadé et présidente de CMA Media, y figure aussi depuis que le groupe a fait des médias l’un de ses nouveaux territoires d’influence. À leurs côtés siègent des représentants d’actionnaires ou de partenaires, dont Yıldırım, Bpifrance et Merit France, des administrateurs indépendants reconnus, ainsi que deux administrateurs représentant les salariés.
Le verrouillage, sans ressembler totalement à une table familiale fermée à double tour, est bien réel. L’architecture du pouvoir reste limpide : le président-directeur général préside aussi le comité des nominations et des rémunérations, où siègent sa sœur et une administratrice indépendante. La famille contrôle l’actionnaire de référence, et les décisions stratégiques les plus sensibles remontent, in fine, au même noyau. L’avantage d’un groupe non coté n’est pas l’absence totale de contre-pouvoirs, mais leur moindre exposition publique : pas d’actionnaires minoritaires à convaincre à chaque trimestre, pas de marché à sanctionner immédiatement une acquisition trop chère, pas de gouvernance dispersée capable d’imposer durablement une autre ligne. Dans ce cadre, acheter Altice Media au prix fort, investir dans La Provence, La Tribune ou Brut, puis réduire les coûts lorsque les pertes apparaissent, relève moins d’un caprice familial que d’un pouvoir patrimonial assumé : celui d’engager l’argent, l’image et l’influence du groupe selon une stratégie décidée au sommet, avec des garde-fous réels mais rarement déterminants. Le système Saadé ne fonctionne pas hors des règles. Il fonctionne précisément dans l’espace que laisse une grande entreprise privée quand son capital, sa direction et une partie de sa légitimité restent concentrés entre les mêmes mains.
Une niche plus rentable que la flotte elle-même
Une entreprise française ordinaire paie l’impôt sur les sociétés sur ses bénéfices réels. CMA CGM, elle, paie bien de l’IS, mais pas sur l’intégralité de ses profits maritimes. Depuis un dispositif instauré en 2002 et reconduit pour dix ans en 2023, les armateurs peuvent opter pour la « taxe au tonnage » : pour l’activité maritime éligible, le bénéfice taxable n’est plus calculé à partir du profit effectivement dégagé par les navires, mais selon un forfait lié à leur capacité. Le groupe reste donc imposé au droit commun sur certaines activités non couvertes par ce régime, notamment logistiques, financières, immobilières ou médiatiques, mais l’essentiel de la rente maritime échappe à l’imposition ordinaire lorsque les taux du fret s’envolent.
Le résultat donne le vertige. En 2022, année de bénéfices historiques pour l’armateur marseillais, 23,5 milliards d’euros, le plus gros résultat annuel jamais réalisé par une entreprise française, la Cour des comptes estime le manque à gagner fiscal à plusieurs milliards d’euros. En 2023, CMA CGM n’aurait acquitté qu’environ 180 millions d’euros d’impôts sur ses résultats, non parce que le groupe ne paierait aucun impôt sur les sociétés, mais parce qu’une part déterminante de ses profits maritimes relève du régime forfaitaire de la taxe au tonnage. Selon la Cour des comptes, l’application du droit commun aurait représenté 5,61 milliards d’euros supplémentaires. En 2024, sur 5,17 milliards d’euros de bénéfices, le groupe s’acquitte finalement de 462 millions d’euros d’IS : moins de 9 % de son résultat, très loin de ce qu’aurait supporté une entreprise dont l’ensemble des profits serait imposé au régime ordinaire. La tendance est donc claire : même lorsque les profits refluent après les années folles du fret, le régime fiscal de l’armateur continue de protéger l’essentiel de sa rentabilité maritime. En pleine crise des finances publiques, au moment où l’État cherche des milliards dans les budgets sociaux, les collectivités, les services publics ou les poches des contribuables ordinaires, le contraste devient politiquement explosif : l’un des groupes les plus puissants du pays peut afficher des profits de multinationale tout en bénéficiant d’une imposition largement décorrélée de sa fortune réelle en mer.
Auditionné au Sénat sur ce régime, Rodolphe Saadé a défendu bec et ongles ce qu’il présente comme une nécessité de compétitivité face à ses concurrents européens et asiatiques, tout en acceptant une contribution exceptionnelle de solidarité, à condition qu’elle ne se renouvelle pas…. La niche, elle, a survécu à tous les débats budgétaires, plafonnée mais jamais remise en cause. Ce serait le prix à payer pour la défense du pavillon français au niveau mondial. L’économie d’impôt sur les sociétés pour CMA-CGM aide en tout cas de faire des emplettes :
Depuis la fin du Covid, CMA-CGM a connu une métamorphose spectaculaire, moins par une croissance organique patiente que par l’utilisation méthodique des profits exceptionnels générés par la flambée du fret maritime. Les années 2021 et 2022 ont offert à l’armateur marseillais une rente historique, née des congestions portuaires, de la désorganisation des chaînes d’approvisionnement et de l’explosion des taux de transport. Le groupe affirme avoir réinvesti massivement ces résultats dans ses actifs industriels, sa flotte, ses terminaux, la logistique et la transition énergétique.
Mais le véritable tournant est ailleurs : Rodolphe Saadé a profité de cette parenthèse dorée pour transformer CMA-CGM en conglomérat diversifié, beaucoup moins dépendant du seul cycle maritime. Avec CEVA Logistics, renforcée par les acquisitions d’Ingram Micro CLS, de GEFCO, puis surtout de Bolloré Logistics pour 4,85 milliards d’euros en 2024, CMA CGM s’est hissée parmi les tout premiers acteurs mondiaux de la logistique, capable de proposer une chaîne complète allant du transport maritime à l’aérien, au routier, à l’entreposage et au dernier kilomètre. Cette stratégie répond à une logique simple : convertir les surprofits du Covid en positions durables dans des métiers moins cycliques que le conteneur. Mais elle raconte aussi une autre histoire, celle d’un groupe qui, une fois enrichi par une crise mondiale, a accéléré tous azimuts : logistique, fret aérien, ports, intelligence artificielle, comme si l’urgence n’était plus seulement de transporter des marchandises, mais de bâtir un empire d’influence avant que la mer ne redevienne basse. Pour les médias, la haute mer est encore loin, malgré l’acquisition d’une véritable escadre.

BFM, ou l’art de surpayer une chaîne info
En juillet 2024, Rodolphe Saadé rachète à Patrick Drahi le groupe Altice Média : BFMTV, RMC, BFM Business, RMC Story, RMC Découverte et une dizaine de chaînes locales, pour 1,55 milliard d’euros, financés à 80 % par CMA-CGM et à 20 % par la holding familiale Merit France. Le montant, quatorze fois l’excédent brut d’exploitation 2023 de la cible, avait alors fait tousser jusque dans les salles de marché. Du côté vendeur, on se félicitait discrètement qu’une influence politique n’ait pas de prix. Rodolphe Saadé, lui, avait le sien : exorbitant.
C’est le genre d’opération qu’on appelle en finance « payer très cher un bien dont la valeur est surtout affective ». Sauf que l’affection, à ce tarif-là, est un luxe que même les milliardaires devraient s’interdire.
Moins de six mois après l’opération, les comptes du groupe intègrent une première dépréciation de 250 millions d’euros sur la valeur de RMC BFM. L’histoire ne s’arrête pas là. Dix-huit mois après le rachat, la dépréciation cumulée atteint 464 millions d’euros : la valeur comptable des titres, inscrite à environ 1,2 milliard d’euros à l’acquisition, tombe à 730,4 millions d’euros fin 2025. Soit une perte de valeur de près de 40 % en moins de deux ans, pendant que l’armateur continue de rembourser plus de 384 millions d’euros d’emprunts contractés pour financer l’opération. Et alors que sous l’ère Drahi, BFM était profitable, voici deux années consécutives désormais que la chaîne affiche des pertes : 15 millions en 2025, en progression de 33 % par rapport à 2024. La rentabilité, elle, a pris le large.
Entre-temps, la bataille des audiences des chaînes d’info a tourné au chemin de croix. CNews a détrôné BFMTV dès mai 2024, avant de dominer sans interruption le classement de janvier 2025 à février 2026. BFMTV a repris la tête depuis mars 2026 et vient d’enchaîner un quatrième mois consécutif en juin, avec 2,9 % de part d’audience contre 2,8-3,0 % pour la chaîne de Vincent Bolloré selon les semaines — un mouchoir de poche. LCI, elle, grignote patiemment du terrain, seule chaîne d’info à progresser sur un an, à 2,4 % en juin 2026, pendant que CMA Média a dû annoncer un plan d’économies de 20 millions d’euros, assorti de départs volontaires et de la mise en vente des chaînes locales. Reprendre la première place un mois sur deux, pour 1,55 milliard d’euros et une dépréciation de près d’un demi-milliard : le grand œuvre médiatique de Rodolphe Saadé ressemble de plus en plus à un porte-conteneurs qui gagne à peine quelques nœuds en se vidant lentement de sa cargaison.
Dernière escale de cette croisière médiatique : Brut. En septembre 2025, CMA Media finalise l’acquisition du média social fondé en 2016 et s’offre une machine à audience taillée pour les moins de trente ans : présence dans plus de 100 pays, premier média d’information européen sur TikTok et Instagram, environ 500 millions de spectateurs mensuels sur les grandes plateformes, près de 250 salariés et un retour à la rentabilité annoncé depuis fin 2023. Mais le prix refroidit l’enthousiasme : 247 millions d’euros selon la presse spécialisée, après une première entrée au capital d’environ 16 % pour près de 43 millions d’euros en 2024. Autrement dit, Rodolphe Saadé paie presque un quart de milliard pour un modèle encore suspendu aux algorithmes de TikTok, Instagram ou YouTube, à la publicité de plateforme et à la capacité très incertaine de transformer des milliards de vues gratuites en profits récurrents. Acheter le robinet à vidéos plutôt que louer l’audience peut sembler habile ; encore faut-il que l’eau se change un jour en cash. Sinon, Brut ne sera qu’une prise d’influence supplémentaire dans l’empire CMA Media, du journal local au scroll compulsif, avec toujours la même question : qui paiera la facture si l’attention ne devient jamais vraiment rentable ?
M6 et Pathé, ou l’appétit qui ne connaît pas la satiété
BFM n’était qu’un début. Après l’échec du rachat de M6 par TF1 venu s’échouer sur l’incapacité de l’Autorité de la concurrence à appréhender le véritable marché pertinent des diffuseurs dans un univers 100 % digitalisé, et bien aidée en cela par Xavier Niel, toujours partant pour mettre des bâtons dans les roues de Martin Bouygues, Rodolphe Saadé s’invite dans la partie : il achète discrètement, en Bourse, un peu plus de 5 % du capital du groupe M6, avant de rejoindre un temps un consortium mené par le producteur Stéphane Courbit pour racheter la participation de 48 % détenue par l’allemand RTL Group. RTL a finalement renoncé à vendre. Qu’à cela ne tienne : Rodolphe Saadé, coopté au conseil de surveillance de M6 début 2023, a continué depuis à grignoter le capital sur les marchés, mois après mois, sans jamais faire d’offre officielle : 8 % fin 2022, 10,25 % un an plus tard, 10,27 % à l’été 2025. Un rachat par appartements, dans le seul but affiché d’être en position d’acheteur naturel si Bertelsmann, actionnaire historique, finit un jour par céder.
En mai 2025, changement de registre : ce n’est plus la Bourse mais l’appel direct qui fonctionne. Pathé, joyau du cinéma français fondé en 1896, contrôlé par la famille Seydoux, ouvre son capital à la famille Saadé, via la holding Merit France, pour 20 % du groupe et un ticket d’entrée estimé à 300 millions d’euros. Et sans oublier surtout une clause restée discrète qui donne déjà à Rodolphe Saadé un droit d’agrément sur tous les films produits par Pathé au budget supérieur à 7 millions d’euros, soit la totalité de la production de la Major française. Gageons qu’il saura exercer ce droit lorsqu’il devra également agréer les comptes 2026 de Pathé qui prendront en compte les pertes nettes qui s’annoncent considérables sur « La bataille de Gaulle » : 4 millions d’entrées potentielles en salle au cumul pour les deux films à ce jour, un chiffre très largement insuffisant pour amortir le budget du film annoncé à 75 millions d’euros mais en réalité beaucoup plus proche du chiffre fou de 100 millions, hors dépenses de promotion.
La Provence, la promesse qui a coulé la première
À l’automne 2022, Rodolphe Saadé rafle le contrôle du quotidien marseillais La Provence et de Corse-Matin, en surenchérissant sur l’offre de Xavier Niel. Il s’engage alors solennellement à ne supprimer aucun emploi et à remplacer chaque départ. La promesse tient treize mois. En novembre 2023, la direction annonce un plan visant trente postes de journalistes sur cent quatre-vingt-cinq, et soixante départs au total, au nom d’une perte d’exploitation de 12,5 millions d’euros.
Les comptes sociaux déposés confirment l’ampleur du problème : sur le seul exercice 2024, La Provence enregistre une perte nette proche de 29,4 millions d’euros, portant le report à nouveau négatif de la société à plus de 76 millions d’euros, un niveau qui contraint les actionnaires à constater que les capitaux propres sont tombés sous la moitié du capital social. Les pertes cumulées depuis la reprise sont estimées à plusieurs dizaines de millions d’euros, avec un nouveau déficit annoncé pour 2025.
Le mal n’épargne pas les autres titres de l’écurie Saadé. La Tribune, rachetée dans la foulée, perd 12 millions d’euros pour 18 millions de chiffre d’affaires en 2024, avec une dizaine de millions de pertes supplémentaires attendus en 2025.
Rodolphe Saadé dans l’industrie des médias et de la production, c’est un refrain répété en boucle, patiné par la même rhétorique généreuse : accélérer la modernisation, soutenir la production, promouvoir le rayonnement culturel français. Le résultat, lui, est plus prosaïque : un cumul de pertes sans réel espoir de changer la donne. Se serait-il fait refiler le mistigri sans l’avoir réellement encore compris ?
Le patrimoine, lui, ne connaît pas la crise
Il y a une chose que les pertes de La Provence, les dépréciations de BFM et les cadeaux fiscaux de l’État n’ont jamais entamée : le patrimoine personnel de la famille Saadé. À Marseille, le couple possède une villa dans l’un des quartiers les plus sécurisés de la ville. Sur la Côte d’Azur, depuis 2021, une autre propriété, dans le quartier ultra-chic du Capon, aux portes de Saint-Tropez : Les Oliviers, ancienne demeure du réalisateur Gérard Oury et de sa fille Danièle Thompson, acquise pour 27 millions d’euros.
L’appétit immobilier ne s’est pas arrêté là. Rodolphe Saadé s’est depuis offert un hôtel cinq étoiles à Saint-Tropez, le Yaca, une trentaine de chambres, pour un montant avoisinant les 50 millions d’euros. Puis 25 autres millions pour racheter des immeubles alentour. Entre deux plans sociaux dans ses journaux et deux dépréciations de sa chaîne d’info, l’armateur trouve toujours, lui, le temps et les moyens d’agrandir sa collection immobilière varoise.
En conclusion je vous propose de retirer le récit servi par les hagiographes de la famille Saadé. Il ne reste que les faits, et les faits racontent une dynastie de négociants qui n’a jamais cessé, en un siècle, de se faire sauver par un Président, par un fonds public, par une niche fiscale taillée sur mesure, et par une gouvernance familiale qui n’a de comptes à rendre à personne ou presque.
Un homme désormais capable aussi de perdre un demi-milliard d’euros sur une chaîne de télévision sans jamais perdre le sommeil, pendant qu’il paie sur des milliards de profits proportionnellement moins d’impôts qu’un couple de cadres parisiens, et qu’il s’achète un hôtel cinq étoiles à Saint-Tropez.
Au fond, les comptes, la généalogie, la carte de ses participations racontent la même histoire depuis Lattaquié jusqu’à la Joliette : celle d’un homme qui n’a jamais eu besoin d’apprendre à nager, et qui n’aime pas qu’on le lui rappelle.
SOURCES
— Radio France
— L’Obs
— Le Monde
— Le Point
— Public Sénat
— Stratégies
— Forbes
— L’informé
— Puremédias
— Ojim
— Marsactu
— Purepeople

Chaque jour Sans Doute vous donne accès à de nouvelles manières de voir les choses, accueille la diversité des points de vue, cultive la nuance comme exigence et vous ouvre de nouvelles perspectives quitte, sans doute, à déranger les repères habituels et les idées reçues.
C’est l’esprit Sans Doute.