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La semaine dernière, mon éditorial consacré à Bernard Arnault, incarnation du véritable pouvoir dans la France d’aujourd’hui, n’est pas passé inaperçu. Cette semaine, en tant que directeur de la publication de Sans Doute, il m’a paru intéressant de consacrer ce portrait à une autre figure du capitalisme français : Matthieu Pigasse, homme qui cherche aujourd’hui la lumière médiatique avec autant d’insistance que le patron de LVMH s’en tient éloigné.
On a parfois voulu faire de Matthieu Pigasse un « Bolloré de gauche ». La formule est commode, mais elle rate sa cible. Vincent Bolloré a bâti, à partir de l’entreprise familiale, un empire industriel devenu machine d’influence ultra-conservatrice. Matthieu Pigasse, lui, appartient à une autre espèce du capitalisme hexagonal : celle des hauts fonctionnaires passés par l’État, enrichis dans la banque d’affaires, puis revenus dans le débat public par les médias, la culture et la politique. Il n’a ni la masse financière d’Arnault, ni la profondeur industrielle de Bolloré. Mais contrairement au patron de LVMH, qui préfère l’ombre portée de son empire à la lumière des plateaux, Matthieu Pigasse semble chercher depuis quelque temps l’exposition maximale : interventions publiques, confidences politiques, groupe de presse mobilisé, ambition présidentielle à demi avouée. Son pouvoir tient moins à la possession d’un empire qu’à sa capacité à circuler entre les guichets de l’État, les dettes souveraines, les rédactions, les festivals et les ambitions présidentielles. C’est précisément ce qui le rend plus intéressant que Bolloré : non parce qu’il serait plus puissant, mais parce que sa trajectoire dit quelque chose de plus intime sur le capitalisme français.
Le fils de la République qui a fait fortune
Matthieu Pigasse a appris l’art délicat de la dette publique à la direction du Trésor, qu’il rejoint à sa sortie de l’ENA. Ce savoir-faire, il le revendique dès 2002. Conseiller technique de Dominique Strauss-Kahn, puis directeur adjoint du cabinet de Laurent Fabius, il quitte Bercy après la défaite électorale de la gauche pour rejoindre Lazard. Le passage est emblématique : un haut fonctionnaire formé à négocier au nom de l’État bascule du côté de la banque appelée à négocier face à lui. Chez Lazard, l’ascension est fulgurante. Vice-président de Lazard Europe en 2005, codirecteur général délégué de Lazard France en 2009, il devient responsable mondial des fusions-acquisitions et du conseil aux États en 2015. Entre-temps, il s’impose comme l’homme que les États en difficulté sollicitent. Son premier grand coup d’éclat remonte à la restructuration de la dette argentine, après le défaut de Buenos Aires au début des années 2000 ; suivront l’Irak, l’Équateur, Chypre, puis surtout la Grèce, où Lazard accompagne Athènes dans la renégociation de plus de 200 milliards d’euros de dette, et l’Ukraine, que la banque conseille au moment où le pays cherche à réaménager ses engagements financiers. Dans le même temps, Matthieu Pigasse ne se limite pas aux États en crise : il intervient aussi sur quelques grands dossiers de fusions-acquisitions, de la fusion Suez-Gaz de France au rapprochement Caisse d’Épargne-Banque populaire, en passant par la vente du PSG ou certains dossiers industriels français. C’est ce double registre — dette souveraine et grandes opérations privées — qui fait de lui l’un des banquiers d’affaires les plus en vue de Paris.
Il démissionne de Lazard fin 2019, officiellement pour lancer un projet entrepreneurial. Selon plusieurs récits de presse, son départ s’inscrit aussi dans un climat de tensions internes, nourries par son exposition médiatique croissante. Un an plus tard, il rejoint Centerview Partners, banque américaine où il importe la même spécialité : le conseil aux gouvernements, activité qu’il vient de pousser à son point culminant au Venezuela.
Le Venezuela : le pari trumpien d’un banquier « de gauche »
L’épisode le plus révélateur de la carrière récente de Matthieu Pigasse s’est en effet joué dans un décor que personne n’aurait osé imaginer. Le 3 janvier 2026, des forces spéciales américaines capturent le président Nicolás Maduro au cœur de son propre palais. Quatre mois plus tard, Matthieu Pigasse débarque à Caracas en jet privé pour décrocher le contrat de restructuration de la dette vénézuélienne : 150 à 200 milliards de dollars, l’une des plus grosses opérations de dette souveraine de l’histoire récente.
Aucun appel d’offres formel ne semble avoir précédé sa nomination. Le Trésor américain a dû, au préalable, autoriser les autorités vénézuéliennes à recourir à des conseillers financiers internationaux, signe du verrou que le régime de sanctions faisait encore peser sur le pays. Dans ce climat opaque, Pigasse obtient son mandat à l’issue d’une opération de lobbying attribuée à Mauricio Claver-Carone, ancien émissaire de Donald Trump pour l’Amérique latine, qui aurait plaidé sa cause auprès de la vice-présidente Delcy Rodriguez.
Les montants évoqués imposent leur propre commentaire. Centerview négocie un contrat d’au moins 150 millions de dollars, structuré en deux volets : un forfait mensuel de 750 000 dollars et une commission de succès de 0,1 % sur l’ensemble de la dette restructurée. Rapportée à une assiette de 150 à 200 milliards de dollars, cette seule commission représenterait entre 150 et 200 millions de dollars, un niveau que les milieux feutrés de la finance souveraine eux-mêmes jugent exceptionnel. Centerview conteste ces chiffres, invoquant un contrat non finalisé et des honoraires alignés sur le marché. Mais la fuite suffit à déclencher une contre-offensive spectaculaire de Lazard, qui propose fin juin de reprendre la mission pour 25 millions de dollars seulement, soit une décote de 83 %. L’argument est cinglant : ce montant correspond à ce que Lazard avait facturé en 2012 pour restructurer plus de 200 milliards de dollars de dette grecque, un dossier alors piloté par Matthieu Pigasse. Si 25 millions avaient suffi pour la Grèce, pourquoi 150 millions seraient-ils nécessaires pour le Venezuela ? Le gouvernement vénézuélien tranche finalement en faveur de Centerview, au nom de l’expertise de l’équipe.
Un empire médiatique aux financements croisés
Le tableau s’enrichit d’une image que Matthieu Pigasse n’a pas démentie : sa présence à une projection privée, à la Maison-Blanche, du documentaire consacré à Melania Trump, aux côtés notamment de Mike Tyson, de la reine Rania de Jordanie et de Tim Cook. Le banquier de gauche qui finance Radio Nova négocie donc, en coulisses, avec l’entourage direct de Donald Trump, dans un dossier lié au pétrole et à la recomposition géopolitique de l’Amérique latine. Le paradoxe est assez net pour que le Wall Street Journal le souligne, décrivant Pigasse comme un banquier socialiste aux liens anciens avec le Parti socialiste, sans pour autant le présenter comme étranger à l’univers MAGA.

L’argent des gouvernements, Matthieu Pigasse ne l’a jamais laissé dormir. Dès 2009, encore associé-gérant chez Lazard, il rachète Les Inrockuptibles et fonde Les Nouvelles Éditions Indépendantes, matrice de ce qui deviendra, en 2021, le groupe Combat Media. En 2010, il rejoint le trio d’actionnaires qui rachète Le Monde aux côtés de Pierre Bergé et Xavier Niel ; en 2014, le même trio met la main sur 65 % du Nouvel Observateur pour 13,4 millions d’euros. Radio Nova rejoint le portefeuille en 2015. La même année, il cofonde Mediawan avec Xavier Niel et Pierre-Antoine Capton, une société de production qui deviendra l’un des premiers fournisseurs de programmes de France Télévisions, produisant entre autres C à vous et C dans l’air.
Le dispositif repose en réalité sur deux circuits distincts, que Matthieu Pigasse n’a jamais vraiment tenus séparés. D’un côté, des gouvernements étrangers, la Grèce, l’Ukraine, aujourd’hui le Venezuela, rémunèrent son expertise en matière de restructuration de dette souveraine, à coups de dizaines, voire de centaines de millions de dollars. De l’autre, l’État français finance, via France Télévisions, l’achat de programmes à des producteurs privés pour plus d’un milliard d’euros par an : Mediawan, cofondé par Matthieu Pigasse, figure parmi les premiers bénéficiaires de ce marché. Les deux flux n’ont pas la même origine, mais ils irriguent un même écosystème, ensuite réinvesti dans un empire de presse défendant une vision où les réseaux d’État, français comme étrangers, occupent une place centrale.
L’épisode le plus explicite de cette porosité remonte à 2012. Au moment où l’État français choisit Lazard, alors dirigée en France par Matthieu Pigasse, comme banque conseil pour la création de la Banque publique d’investissement, Matthieu Pigasse est à la fois soutien affiché de François Hollande et employeur d’Audrey Pulvar, alors compagne du ministre chargé du dossier, Arnaud Montebourg. Le système français, à gauche comme à droite, a rarement fait de la séparation stricte des rôles une discipline naturelle.
Les Inrockuptibles : le magazine qui s’est progressivement contracté
L’histoire des Inrockuptibles rachetés par Matthieu Pigasse est celle d’un dégraissage continu, présenté comme une modernisation éditoriale. Lorsqu’il reprend l’hebdomadaire en 2009, celui-ci est rentable depuis six ans, réalise 13,2 millions d’euros de chiffre d’affaires et emploie 76 salariés hors pigistes. Le nouveau propriétaire promet des embauches et des moyens supplémentaires ; c’est l’inverse qui se produit.
Les chiffres, lorsqu’on parvient à les extraire des bilans, racontent une histoire simple : Matthieu Pigasse n’a jamais réussi à rendre Les Inrockuptibles rentables et en assume depuis quinze ans le coût sur ses fonds propres.
Fin 2021, après une nouvelle réforme éditoriale manquée, la mensualisation du magazine, une partie significative de la direction du groupe démissionne dans la foulée, sur fond de dégradation commerciale. Au total, le bilan dessine le portrait d’un Matthieu Pigasse personnellement préoccupé par ses investissements dans les médias et la culture : un homme capable de négocier des mandats à 150 millions de dollars pour des États étrangers, tout en renflouant année après année un empire de presse qui n’a jamais tenu ses promesses financières.
Le contraste est saisissant avec le discours public de Matthieu Pigasse : celui d’un mécène de la presse libre, engagé dans un « combat » culturel contre l’extrême droite, alors que le bilan social de son propre journal-vitrine raconte des années de coupes, de ruptures conventionnelles et de rédactions progressivement vidées de leur substance.
« Peser » sur 2027 : l’ambition à visage découvert
Matthieu Pigasse ne dissimule plus ses intentions. Il revendique vouloir peser autant que possible sur la présidentielle de 2027 grâce à son groupe de presse, Radio Nova comprise.
En vérité, il ne les avait jamais vraiment dissimulées. Un aveu, glissé un jour à Alain Minc, résume l’homme mieux que bien des biographies officielles : il rêvait de faire de la politique et de devenir président de la République. Alain Minc racontera plus tard qu’Emmanuel Macron lui avait tenu, cinq ans après, une confidence identique. Les deux hommes se croisent d’ailleurs frontalement en 2010, lors du rachat du Monde, où Emmanuel Macron doit s’incliner devant le trio Bergé-Niel-Pigasse. Vingt ans plus tard, faute d’avoir franchi le pas électoral, Matthieu Pigasse semble vouloir peser par un autre levier : les médias.
Début juin 2026, sur RTL puis devant l’AFP, il joue l’équilibriste avec constance : non, il n’est pas candidat ; mais si la solution passe par lui, il se dit prêt.
Il avait confié avoir voté Jean-Luc Mélenchon au premier tour de 2017. En 2024, il appelle sans ambiguïté à voter pour le Nouveau Front populaire. En 2026, il dit vouloir sauver la gauche. En 2027, il pourrait se présenter si les circonstances, selon lui, l’imposent.
Dans cette même logique, Matthieu Pigasse a aussi pris soin d’occuper le terrain le plus moralement confortable du débat fiscal. En octobre 2025, dans un entretien à Alternatives économiques, il affirme qu’il « paierait volontiers la taxe Zucman », cet impôt plancher de 2 % visant les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros. La formule est habile : elle permet au banquier d’affaires, enrichi par les dettes publiques et les grandes opérations privées, de se présenter en contribuable volontaire, presque en riche repenti. Mais elle ajoute une strate supplémentaire au personnage. Car l’homme qui appelle à mieux partager les richesses est aussi celui qui a bâti sa fortune en conseillant États et grands groupes sur les mécanismes les plus sophistiqués du capitalisme mondialisé. Là encore, Matthieu Pigasse ne résout pas la contradiction : il la transforme en posture morale, comme si l’aveu d’impôt suffisait à blanchir la mécanique qui l’a rendu nécessaire.
En attendant, Radio Nova, dont il est propriétaire, prend régulièrement fait et cause pour Jean-Luc Mélenchon, multipliant les attaques contre les rivaux de gauche du candidat insoumis. Les animateurs de la radio affectionnent aussi les séquences controversées visant des personnalités qui dénoncent l’abandon de l’universalisme républicain par LFI au profit d’une stratégie électorale communautariste. Il n’est pas certain que cette ligne soit le meilleur moyen de constituer un rempart contre l’extrême droite, pourtant objectif affiché du groupe « Combat ».
En juillet 2026, le paradoxe Pigasse apparaît donc entier. Il veut se présenter en rempart contre l’extrême droite, mais alimente lui-même le soupçon qui mine une partie de la gauche : celui d’un camp toujours prompt à donner des leçons, mais beaucoup moins pressé d’examiner ses propres arrangements avec l’argent, les réseaux et le pouvoir. À force de vouloir tenir ensemble la banque d’affaires, la morale progressiste, les médias militants et les coulisses de l’État, Matthieu Pigasse ne combat plus seulement une contradiction : il en devient l’incarnation la plus commode.
Sources :
• Wikipédia
• Wall Street Journal
• Le Monde
• Le Point
• Mediapart
• Bloomberg
• Finimize
• Wall Street Oasis
• Business Wire
• Libération
• Le Nouvel Observateur
• Le Canard enchaîné
• La Lettre
• NextInpact

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