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Combattre les idées du Rassemblement National est légitime. C’est même un devoir au vu des enquêtes des instituts de sondage, qui toutes placent les deux candidats potentiels d’un parti, dont le programme et l’idéologie sont en rupture avec notre pacte social et républicain, très largement en tête au premier tour de la prochaine élection présidentielle. C’est la mission que le banquier d’affaires Matthieu Pigasse a assigné aux médias qu’il possède, notamment le journal Les Inrockuptibles et Radio Nova. À écouter pourtant les animateurs de Radio Nova qui, sous couvert d’humour, souhaitent que l’ancien Premier ministre Gabriel Attal soit atteint d’un cancer du pancréas et appellent au meurtre contre Sophia Aram, il est permis de douter, au-delà de l’émotion légitime soulevée par de tels propos, que ce soit la meilleure manière de gagner la guerre culturelle contre le Rassemblement National. Si le visage de la gauche anti-RN est celui-ci, alors il y a même fort à parier que c’est le contraire qui se produira. Un éditorial de notre directeur de la publication, Edouard Boccon-Gibod.
“ Feu sur Léon Blum,
(…)
Feu sur les ours savants de la social-démocratie,
(…)
Feu vous dis-je.“
“(…) Le cancer, de Gabriel Attal. Je vous dis pas qu’il a un cancer. (…)Je dis juste que si on m’apprenait qu’il avait un cancer, je dirais… “Ah. Pancréas. Non ? Dommage“.(…)
Puis plus loin :
“Sophia (Aram), je te souhaite tellement de devenir daltonienne et de traverser au feu rouge. Là, baam ! Oh non, merde ! Comment va la bagnole ? Ça va, elle roule encore. Super. Alors, on repasse une fois en marche arrière. “
Même si c’est faire un honneur incommensurable à Pierre-Emmanuel Barré qui sévit une fois par semaine sur Radio Nova, de le comparer à Aragon, il est néanmoins intéressant de mettre ces citations en perspective à 95 ans d’intervalle, car elles disent quelque chose d’une époque et de l’absence de mémoire historique.
En 1931, le Parti communiste français, dont Aragon est le porte-voix, applique strictement la doctrine stalinienne du “Front contre Front“ (Qui n’est pas avec nous est contre nous“) aboutissant à l’isolement total du parti sur la scène politique française. Dans le cadre de cette politique, il faut considérer comme ennemi, sans distinction aucune, tout ce qui est à l’extérieur du parti, pour en faire les valets de l’impérialisme et assimiler ainsi authentiques républicains et fascistes.
Au vu de l’échec de cette stratégie “Front contre Front“ après l’avènement des nazis au pouvoir en Allemagne, (qui sait ce qui se serait passé si le Parti communiste allemand s’était allié aux forces démocrates lors des multiples les élections législatives de 1932, plutôt que de rester isolé ?), la III ème Internationale sous l’ordre Staline va adopter la stratégie du “Front populaire“ (“Qui n’est pas contre nous est avec nous“) permettant la formation en France de un gouvernement de gauche en 1936, 2 ans après les émeutes du 6 février 1934.

Pourquoi cette leçon d’histoire ?
Parce que les humoristes de Radio Nova, sans le savoir, répètent exactement les mêmes erreurs.
Ils prétendent combattre le Rassemblement National, mais leurs cibles sont en réalité la gauche non LFI (le même sketch suintait la haine à l’égard de François Ruffin, de Marine Tondelier, de Clémentine Autain et d’Olivier Faure) côté politique, et une personnalité humoriste qui, sans discuter de son talent, porte au plus haut une forme d’exigence morale sur le respect des valeurs universalistes républicaines. Parmi d’autres choses, Sophia Aram est donc régulièrement amenée à dénoncer la complaisance de la France Insoumise à l’égard d’une forme d’antisémitisme, comme son incapacité à critiquer les ravages de l’islamisme sur les droits humains élémentaires.
Voici donc comment en 2026 on peut souhaiter la mort d’un adversaire politique et d’une humoriste sur les ondes d’une radio.
Voilà qui en dit long sur l’état du débat politique de notre pays et sur la nature de la campagne présidentielle qui s’annonce.
Mais sans doute le plus frappant, c’est que ces saillies sont assumées, revendiquées, au nom du droit à l’humour, d’une liberté d’expression générale et absolue, par Matthieu Pigasse. On aurait pu croire, qu’au vu de l’émotion suscitée par de tels propos, quelques regrets bien vite prononcés, quelques excuses bredouillées seraient servies sur un réseau social.
Bien au contraire, le propriétaire de Radio Nova a écrit sur X : “Oui on peut rire de tout, on doit rire de tout, dans les limites de la loi. Il se revendique même d’une “gauche qui défend la liberté d’expression sans astérisque“.
Pour autant derrière ces belles paroles, qui rappellent celles de Voltaire (“Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire“) et d’Orwell (“Si la liberté signifie quelque chose, c’est le droit de dire aux gens ce qu’ils ne veulent pas entendre“), il y a un léger problème :
L’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 prescrit en effet : “La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme. Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de ces libertés dans les cas déterminés par la loi.
Or il existe bien des dispositions dans la grande loi sur la liberté de la presse de 1881 (articles 23 à 24 bis) qui punissent la provocation aux crimes et délits, et il paraît peu probable que la jurisprudence s’abrite derrière un “droit à l’humour“ pour exonérer l’auteur de propos aussi graves.
Si bien sûr l’auditeur a pu être choqué par ces propos visant Gabriel Attal, Sophia Aram, mais aussi les victimes actuelles du cancer du pancréas, l’un des plus dangereux qui soit, c’est pour autant politiquement que l’affaire est la plus catastrophique pour Radio Nova et le combat culturel qu’elle mène.
Si en effet la gauche anti-Rassemblement National, la gauche du “Eux ou Nous“ pour reprendre l’expression de Jean-Luc Mélenchon, c’est la gauche du dédain, la gauche du mépris pour les malades du cancer, et de l’incitation à la haine et au meurtre, alors il y a fort à parier que les électeurs choisiront le “Eux“ à “Nous“, marquant ainsi l’échec dramatique de ce combat.
Ou comment en un sketch raté, on peut devenir à son corps défendant les “idiots utiles“, vieux concept léniniste probablement inconnu de Pierre-Emmanuel Barré, du Rassemblement National.

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