Partager cet article
Il y a des hommes qu’on ne présente plus. Bernard Arnault en fait partie, et c’est bien le problème : ce silence qui l’entoure, il l’a lui-même organisé. Soixante-quinze marques de luxe, cinq médias français, un empire de près de 95 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2025— et pourtant l’homme reste un point aveugle du débat public. Alors qu’est parue en juin 2026 l’enquête d’Audrey Millet, « Bernard Arnault, son univers impitoyable » (400 pages, un millier de sources), l’occasion est trop belle de reposer la question : qui est vraiment l’homme le plus riche de France, et à quel prix a-t-il bâti son royaume ? En tant que directeur de la publication de Sans Doute, je considère que répondre à cette question est même une exigence. En effet, ni Les Echos, ni le Parisien-Aujourd’hui en France, ni Challenges, ni Paris-Match, ni Radio Classique, tous propriété de Bernard Arnault, ne feront la recension de cet ouvrage. Pas plus que Le Monde ou Le Figaro ne le feront également, car LVMH et ses filiales sont les premiers annonceurs des deux principaux quotidiens nationaux français. Et ce livre, vous ne le trouverez pas dans les boutiques Relay des aéroports et gares, car il a probablement suffi d’un coup de fil à Vincent Bolloré pour organiser cet embargo. Dans un pays comme le nôtre, il devrait être pourtant possible de créer les conditions du débat sur l’homme d’affaires le plus puissant de notre pays, d’autant plus que ce livre n’est absolument pas exempt de reproches : entre clichés et formules à l’emporte-pièce, le lecteur doit partager plusieurs révélations passionnantes avec un discours au prisme idéologique marqué qui considère l’entreprise privée, quelle qu’elle soit, exclusivement comme le lieu de la domination de l’homme par l’homme. En 2026, c’est un peu court… En attendant, voici ce que les lecteurs de Sans Doute ont le droit de savoir sur Bernard Arnault.
Un quasi franc symbolique et l’argent des autres
Tout commence par une leçon de capitalisme à la française. En 1984, un jeune promoteur immobilier de 35 ans jette son dévolu sur un mastodonte en faillite : le groupe textile Boussac Saint-Frères, qui possède entre autres Christian Dior. C’est le plus grand désastre industriel français de l’époque. Bernard Arnault n’a évidemment pas les moyens de se l’offrir seul : sa fortune familiale plafonne à 90 millions de francs, quand il en faut au moins 400 pour entrer dans la course.
C’est là que l’État entre en scène, et pas comme simple arbitre. Le gouvernement Fabius, pressé de se débarrasser d’un gouffre qui lui coûte 100 millions de francs par mois, choisit Bernard Arnault comme repreneur et met la main à la poche : l’opération se solde pour les pouvoirs publics par 380 millions de francs d’abandon de créances et 560 millions d’aides publiques nouvelles, qui s’ajoutent aux 900 millions déjà engagés par les pouvoirs publics avant même la reprise. Le banquier Antoine Bernheim, de Lazard, complète le tour de table avec Total, Elf Aquitaine et la banque Worms. Puis Arnault s’endette encore auprès du Crédit lyonnais, alors banque publique, pour racheter discrètement les parts des frères Willot et prendre le contrôle total de l’affaire.
L’accord était scellé sur une promesse sociale : un document engageait Bernard Arnault à préserver 12 252 des 16 000 postes du groupe. Quelques mois plus tard, seuls 8 700 de ces emplois garantis subsistaient. Bernard Arnault dépèce méthodiquement Boussac, ne garde que les bijoux, Dior et le Bon Marché, et revend le reste. Investissement personnel : 40 millions de francs. Trois ans plus tard, l’entreprise vaut huit milliards. L’État avait offert le tremplin, lui a fait le saut. Subventions publiques, banques nationalisées, promesses évaporées : socialisation des pertes, privatisation des profits, l’expression n’a jamais autant pris tout son sens.
Le requin des affaires qui n’aime pas qu’on le regarde
De cette naissance dans la finance à haut risque, Bernard Arnault a gardé une véritable obsession : ne jamais laisser le récit lui échapper. C’est la clé la plus fascinante du personnage, mise en exergue par Audrey Millet dès l’ouverture de son enquête : l’homme qui dirige aujourd’hui plus de 200 000 collaborateurs avait été jugé, jeune polytechnicien en stage militaire en 1970, « inapte à se voir confier un poste de responsabilités » et « n’ayant pas l’autorité suffisante pour s’imposer » par l’armée française. Cette autorité qu’on lui déniait, il l’a transformée en système de contrôle total sur son image.
Car Arnault ne se contente pas d’être discret : il exige le silence des autres. En janvier 2024, un courriel adressé au comité exécutif de LVMH révèle la méthode. Le patron y rappelle « l’interdiction formelle de communiquer des informations ou des commentaires sur la famille » et prévient que tout manquement sera considéré comme une faute grave, au sens du droit du travail. Sept médias sont visés nommément, dont Mediapart, Le Canard enchaîné et le site américain « Puck News » très en pointe sur la question de la succession de Bernard Arnault. Ces titres de presse ont en commun, comme Sans Doute, d’avoir choisi un modèle économique sans dépendance à la publicité des grands annonceurs, ce qui prive LVMH de ses moyens de pression habituels.
Quand le silence ne suffit pas, l’empire sait aussi passer à l’offensive. Entre 2013 et 2016, LVMH a fait espionner le journal satirique Fakir et son fondateur François Ruffin, futur député, alors qu’il préparait le documentaire « Merci Patron !« . Pour « infiltrer » et « surveiller » la rédaction, l’ancien vice-président de LVMH Pierre Godé avait fait appel à Bernard Squarcini, ex-patron du renseignement intérieur sous Nicolas Sarkozy. Résultat immédiat : LVMH récupère un trombinoscope de l’équipe de Fakir, des échanges de mails, des informations sur la vie privée de François Ruffin, et des comptes-rendus de de ces filatures. Au total, une opération qui aurait coûté au moins 400 000 euros au groupe. LVMH a finalement payé 10 millions d’euros à l’État pour éviter un procès pénal, tandis que Squarcini a été condamné en première instance en mars 2025 à quatre ans de prison, dont deux fermes.
Le propriétaire de presse qui a du mal avec la presse
Voilà le paradoxe au cœur du système Arnault : l’homme qui interdit qu’on parle de lui possède une partie considérable de ce qu’on appelle le « quatrième pouvoir ». L’inventaire est vertigineux en 2026 : Radio Classique, Les Échos, L’Opinion, l’Agefi, Le Parisien-Aujourd’hui en France, Challenges, et enfin Paris-Match, racheté pour 120 millions d’euros en 2024 à Vincent Bolloré, soit une fortune dans l’état actuel du secteur de la presse écrite.
Posséder un journal n’est jamais un acte neutre. Bernard Arnault, auditionné devant le Sénat, assurait que ses activités de presse relevaient presque du « mécénat », et que ses rédactions disposent de solides garanties d’indépendance. Les faits racontent une autre histoire. En mars 2023, la rédaction des Échos déclenche une grève des signatures après l’éviction de son directeur Nicolas Barré, coupable d’avoir laissé publier une critique élogieuse d’un livre égratignant Vincent Bolloré. Et, depuis le rachat de Challenges en 2025, les journalistes de l’hebdomadaire économique, connu pour son classement annuel des 500 plus grandes fortunes françaises qui a le don d’irriter Bernard Arnault, s’opposent à la volonté de LVMH de ne pas respecter la charte éditoriale du journal qui garantit l’indépendance de sa rédaction. Cerise sur le gâteau : les titres de presse détenus par LVMH comptent parmi les plus gros bénéficiaires des aides publiques à la presse, avec 18 millions d’euros pour Les Echos-Le Parisien notamment, selon les derniers chiffres connus. Pas mal pour un chef d’entreprise qui ne cesse de dénoncer l’interventionnisme de l’Etat et le niveau trop important des dépenses publiques.

Les deux batailles qu’il a perdues
Il serait injuste de ne peindre Bernard Arnault qu’en vainqueur perpétuel. Son parcours compte deux défaites retentissantes.
La première s’appelle Gucci. En 1999, Bernard Arnault amasse discrètement une participation dans la maison italienne — une « prise de contrôle rampante » selon la direction de Gucci, qui riposte avec hostilité une fois la manœuvre détectée — jusqu’à dépasser 34 %. Mais son rival François Pinault lui souffle l’affaire : en une seule journée de mars 1999, Pinault s’empare de 40 % de Gucci et de la totalité de Sanofi Beauté, propriétaire d’Yves Saint Laurent. Domenico De Sole, patron de Gucci, trouve la parade juridique et émet de nouvelles actions pour diluer la participation de Bernard Arnault à chaque fois que LVMH en achète. Gucci finit dans l’escarcelle de PPR, futur Kering. Arnault attaque en justice. Il perd.
La seconde bataille, plus sombre, s’appelle Hermès. Entre 2010 et 2014, Arnault mène une offensive rampante sur le sellier du Faubourg Saint-Honoré, montant jusqu’à 23 % du capital via des instruments financiers contournant les seuils de déclaration obligatoire. L’Autorité des Marchés Financiers condamne LVMH en 2013 à 8 millions d’euros d’amende pour manquement à l’information du marché. En 2014, sous la pression de la famille Hermès, il cède ses parts.
La question qui n’a pas de réponse : et après ?
À 77 ans, Bernard Arnault règne toujours, et compte bien continuer. Lors de l’assemblée générale de LVMH du 23 avril 2026, sommé de se prononcer sur sa succession, il a botté en touche : « Vous m’avez renouvelé l’année dernière à 99 % pour les dix années suivantes. Donc, on reparlera de tout ça dans sept, huit ans, si vous voulez bien ». Un an plus tôt, l’assemblée générale avait déjà voté le relèvement à 85 ans de la limite d’âge statutaire du PDG — de quoi régner jusqu’en 2034.
Ses cinq enfants — Delphine (Dior), Antoine (image et médias), Alexandre (Moët Hennessy), Frédéric (Loro Piana) et Jean (horlogerie Louis Vuitton) — ont été mis en scène l’un après l’autre devant les actionnaires, dans un exercice que le Bernard Arnault a lui-même tourné en dérision : « Bon, les enfants, bah vous les avez vus les enfants… Est-ce qu’ils ont l’air très ambitieux ? Je ne sais pas… C’est à vous de me dire ». La formule se veut légère ; elle sonne surtout comme un aveu que la partie n’est pas jouée. La famille a d’ailleurs profité de la récente baisse du cours de l’action LVMH pour consolider sa mainmise, portée à 50,01 % du capital et près de 66 % des droits de vote — un verrouillage qui garantit, succession ou non, que l’empire restera entre les mains de la famille Arnault.
L’homme qui aimait les présidents
Reste une dernière facette, révélatrice de ce que le pouvoir économique est devenu en 2026 : le rapport d’Arnault à Donald Trump. Relation ancienne car les deux hommes se sont croisés dans les années 1980, alors qu’ils étaient tous deux d’ ambitieux promoteurs immobiliers à Manhattan et devenue ouvertement politique depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche. Le 20 janvier 2025, Arnault assiste en famille à la cérémonie d’investiture, sous la rotonde du Capitole — le seul dirigeant d’entreprise européen présent, occupant un rang protocolaire de chef d’État, selon l’enquête d’Audrey Millet.
Le calcul est limpide : un quart du chiffre d’affaires de LVMH se fait aux États-Unis, et Arnault espère que cette proximité l’épargnera des droits de douane que Trump agite sans cesse contre les vins et spiritueux européens. Rentré de son voyage, il n’a pas hésité à faire pression sur son propre pays : « Aux USA les impôts vont descendre à 15 %, les ateliers sont subventionnés dans une série d’États et le président encourage ça », avant d’ajouter que les hausses d’impôts envisagées en France étaient « à peine croyables » et l’idéal pour « pousser à la délocalisation ». C’est le même homme qui a bâti sa fortune sur les largesses de la République et n’hésite pas, quarante ans plus tard, à brandir la menace du départ.
Un roi sans couronne dans sa capitale
Il y a enfin ce que la géographie parisienne révèle de l’homme, mieux qu’aucun bilan comptable. De l’Arc de triomphe jusqu’à l’Hôtel de ville en passant par le Louvre, Bernard Arnault est, dans sa capitale, un souverain à qui l’on ne refuse presque rien. Depuis 2007, LVMH et ses filiales organisent régulièrement ses défilés où le souhaite Bernard Arnault dans Paris, jusqu’à organiser des dîners privés dans la salle des Etats, sous le regard malicieux de la Joconde. Le tout grâce à un montage habile permis par la loi sur le mécénat d’entreprises : les privatisations sont généralement facturées par les musées sous forme de dons, ce qui permet ensuite une réduction d’impôt pour LVMH.
Le Louvre n’est qu’un décor parmi d’autres. LVMH a financé la restauration de plusieurs salles du château de Versailles et l’acquisition d’objets classés trésors nationaux, comme le bureau de la reine Marie-Antoinette réalisé par l’ébéniste Riesener, quand Bernard Arnault lui-même a offert 200 millions d’euros pour la reconstruction de Notre-Dame de Paris après l’incendie de 2019. Générosité réelle, mais aussi instrument redoutablement efficace : la loi Aillagon de 2003 a permis au groupe de se faire rembourser au moins 518 millions d’euros par l’État sur les 800 millions investis dans la Fondation Louis Vuitton entre 2007 et 2017, ce magnifique jardin de béton et de verre planté au cœur du bois de Boulogne. Mécénat, urbanisme, patrimoine : à chaque fois, le même mécanisme — une générosité affichée qui reconfigure, à son avantage, un peu plus l’espace public.
Un miroir plus qu’un homme
Ce qui frappe, au terme de ce parcours, ce n’est pas tant la trajectoire individuelle d’Arnault que la manière dont elle s’est appuyée, à chaque étape, sur les institutions qu’elle prétend aujourd’hui dépasser : l’État qui l’a fait roi en 1984, la presse qu’il a rachetée pour contribuer à mieux la faire taire, une Administration américaine dont il courtise ouvertement la faveur. Le titre du livre d’Audrey Millet ne dit rien d’autre : l’univers d’Arnault est impitoyable non pas parce qu’il serait exceptionnel, mais parce qu’il est exemplaire, comme le miroir grossissant d’un capitalisme à la française où la frontière entre puissance publique et fortune privée s’est petit à petit effacée.
Sources utilisées pour cet éditorial
Wikipédia, Le Temps, La Libre Belgique, Les Échos, Forbes France, Boursorama, 20 minutes, Stratégies, Next.ink, Fonds pour une presse libre, ainsi que l’ouvrage d’Audrey Millet, « Bernard Arnault, son univers impitoyable » (Éditions La Tribu, juin 2026).

Chaque jour Sans Doute vous donne accès à de nouvelles manières de voir les choses, accueille la diversité des points de vue, cultive la nuance comme exigence et vous ouvre de nouvelles perspectives quitte, sans doute, à déranger les repères habituels et les idées reçues.
C’est l’esprit Sans Doute.