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Le 6 juin prochain, la Sorbonne accueille le colloque “Europe, état d’urgence“ organisé par l’Association des professeurs d’histoire-géographie (APHG), dont Sans Doute est partenaire. A cette occasion Sans Doute propose à ses lecteurs une “semaine européenne“ qui permettra grâce à nos contributeurs de faire un tour des défis, inédits et inouïs à la fois, que l’Union européenne doit relever dans l’urgence, sauf à risquer la marginalisation définitive sur la scène mondiale. Deuxième chapitre, la géopolitique.
Un curieux parfum d’anti-américanisme flotte désormais en Europe. Curieux, car les Européens ont construit leur rapport au monde, et notamment l’Union européenne, à l’abri confortable de la puissance militaire américaine. Curieux, car si la brutalité de l’administration Trump est indéniable et inacceptable, les Européens font semblant de méconnaitre qu’au-delà de la manière, le Président américain s’inscrit dans la continuité de ses prédécesseurs, depuis au moins Barack Obama. Pour Sans Doute, Bruno Alomar rappelle que nous ne devons pas nous tromper d’amis… et d’ennemis à terme.
Les Européens reprochent à Donald Trump son « America first » et son retrait d’Europe pour se concentrer sur la Chine ? C’est pourtant Barack Obama qui a conceptualisé le « pivot » des intérêts américains vers l’Asie-Pacifique et la moindre implication de l’Amérique comme gendarme du monde au nom du « lead from behind ».
Dans ce contexte, une petite musique se fait entendre chez des dirigeants européens perdus dans le monde qu’ils ont pourtant contribué à créer : déçue par l’Amérique, l’Europe devrait se rapprocher de la Chine. Une telle musique n’est pas étonnante en France. L’anti-américanisme y est politiquement œcuménique. La gauche en particulier voit dans l’Amérique l’incarnation d’un capitalisme et d’une économie de marché qu’elle persiste à estimer incompatibles avec l’idée qu’elle se fait de l’égalité. Il y a plus généralement chez les Français un fond de gaullisme qui, au nom d’une certaine idée de la France, nourrit une méfiance instinctive à l’égard de la puissante Amérique.
La question pour les Européens se résume ainsi : face à la confrontation sino-américaine qui a tout d’une deuxième Guerre froide, sidérés par l’effondrement du monde régulé dont ils se sont crus les hérauts, devraient-ils choisir l’équidistance entre la Chine et l’Amérique ?
Les fédéralistes européens se récrieraient « l’Europe doit choisir l’Europe ! » Soit. Cet avis tranché s’entend à Paris. Il s’entend moins, voire pas du tout à Berlin, Londres, Rome ou Varsovie où l’on vit en paix et en sécurité grâce à l’Amérique. Tout le monde n’a pas la force de frappe nucléaire française. Et après ? L’Europe n’est pas la Corée du Nord. Le découplage à l’égard de la Chine ou de l’Amérique a ses limites. L’Europe doit trouver son point d’équilibre.
En fait d’équilibre, l’idée d’équidistance n’est pas nouvelle. Durant les années 1970 la politique de « détente », avait débouché sur les accords d’Helsinki de 1975, dont l’esprit était bien une forme d’équidistance entre l’Amérique et l’Union soviétique.
Le résultat ? L’Union soviétique avait continué à avancer sur tous les terrains périphériques de la Guerre froide (Angola, Mozambique, Vietnam, Afghanistan etc.), les Etats-Unis avaient laissé l’Iran devenir une théocratie en 1979, une « guerre fraîche » s’était rallumée au début des années 1980.
Pour l’Europe, les illusions de l’équidistance, auxquelles même François Mitterrand avait dû renoncer lors de son discours sur les euromissiles en 1983 devant le Bundestag, ont achevé de se dissiper en 1989. Les pays de l’Est européen n’ayant qu’une hâte : s’éloigner de l’URSS, de sa pauvreté et de sa dictature.
Qu’en est-il aujourd’hui ? La réalité c’est que, pas plus que l’Union soviétique et l’Amérique hier, la Chine et l’Amérique ne sont la même chose. Pour au moins trois cordes sensibles aux Européens.

D’abord, la démocratie.
Elle existe aux Etats-Unis, où l’alternance arrivera tôt ou tard. Et, comme dans beaucoup d’endroits en Europe, elle est très imparfaite. Mais existe-t-elle simplement en Chine, au sens où nous, Européens, l’entendons ? A l’évidence non. Il est paradoxal que les Européens, tout à leur anti-américanisme, perdent cette réalité de vue, alors que ce sont les mêmes Européens qui ont prétendu sans succès, et non sans arrogance à l’égard d’un tel pays à la culture si ancienne, convertir la Chine à la démocratie en l’intégrant à l’économie monde en 2001.
Ensuite, l’Etat de droit.
Le Royaume-Uni a donné l’habeas corpus. La France, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Pour ce qui est de l’Union Européenne, l’Etat de droit est sa valeur cardinale. Or, la décision de la Cour suprême américaine du 20 février 2026 sur les droits de douane, Cour dont l’on s’est plu à dénoncer la politisation au profit de Donald Trump, l’a spectaculairement rappelé : les Etats-Unis restent un Etat de droit. L’Etat de droit existe-t-il en Chine ? On peut se le demander. Beaucoup d’entreprises occidentales, dont le rêve chinois s’est brisé au cours des deux dernières décennies, sur une conception différente du droit de la propriété intellectuelle en Chine, ne le pensent pas. Le moins que l’on puisse dire, c’est que si la Chine applique un certain droit, les deux rives de l’Atlantique partagent une conception beaucoup plus proche de l’Etat de droit.
Enfin, la sécurité.
L’Amérique reste-t-elle notre allié ? Il est moins que jamais illégitime de s’interroger sur l’engagement américain. La France, grâce à De Gaulle, a répondu à cette question. Les Européens y sont confrontés, pris comme des lapins dans le phare d’une voiture. Mais si la solidarité de l’Amérique en cas de coup dur doit être questionnée, qui peut croire une seconde que la Chine, l’Inde ou quiconque défendrait l’Europe contre une agression ? Faut-il ici faire la liste presque sans fin des coopérations militaires qui existent entre les pays européens – et jusqu’à la France gaullienne – et les Etats-Unis, dont l’incarnation la plus forte reste, quoi qu’on en pense, l’OTAN ?
Comprenons-nous bien. Le développement de la Chine depuis 40 ans est un fait unique dans l’Histoire qui, s’il a aussi bénéficié de nos naïvetés, doit d’abord être mis au crédit du peuple chinois, de ses efforts et de son génie. Et il reste vrai que la Chine, par son histoire, démontre une volonté de puissance qui n’a pas pris de formes guerrières pour le moment.
Pour autant, l’Amérique est et doit demeurer notre allié. Un allié difficile, qui sait faire payer le prix de son soutien, auquel il faut savoir dire non. C’est l’intérêt des Européens. C’est celui de l’Amérique, même si elle peine à l’admettre. De Gaulle l’a définitivement compris et dit lors de la crise de Cuba en 1962. Il n’est pire sourd, en Amérique ou en Europe, que ceux qui ne veulent pas entendre.
A moins que les Européens ne continuent à regarder les questions géopolitiques qu’à travers le « doux commerce ».

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