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On veut bien niquer, mais enfanter dans cette brocante sous anxiolytiques ?…
Le 6 juin dernier, la Sorbonne a accueilli le colloque “Europe, état d’urgence“ organisé par l’Association des professeurs d’histoire-géographie (APHG), dont Sans Doute est partenaire. A cette occasion Sans Doute propose à ses lecteurs une “semaine européenne“ qui permettra grâce à nos contributeurs de faire un tour des défis, inédits et inouïs à la fois, que l’Union européenne doit relever dans l’urgence, sauf à risquer la marginalisation définitive sur la scène mondiale. Huitième et dernier chapitre, la démographie.
Avec sa verve habituelle et sa formidable capacité à mettre en perspective les grands faits de civilisation en peu de mots, Frédéric Arnaud-Meyer nous livre son diagnostic sur la question à la fois centrale de toute société humaine et déterminante du futur de notre continent : le désir d’enfant. Quel signal peut au fond mieux résumer la crise profonde que traverse l’Union Européenne, décrite tout au long de la semaine dans Sans Doute par nos contributeurs, que la chute dramatique du taux de natalité dans l’ensemble des 27 Etats membres ? Comment remédier à cette crise civilisationnelle ? Pour notre contributeur, pas d’illusion : sermonner les adultes à coups d’incitations fiscales et de places en crèche ne servira à rien. Il faudra en revanche, et c’est beaucoup plus complexe, reconstruire une Europe qui mérite qu’on lui confie des corps nouveaux. Un magnifique épilogue pour cette semaine européenne
Il faut commencer par une vérité malpolie : l’Europe a inventé l’Occident.
Pas l’Amérique. Pas Wall Street. Pas Netflix. Pas le Pentagone.
L’Europe !
C’est ici qu’on a assemblé la machine mentale : Rome, le christianisme, la séparation du spirituel et du temporel, l’Université, le droit, la raison critique, l’État, la science moderne, l’individu, la nation, la Révolution, l’idée de progrès, l’idée même qu’une civilisation pouvait se penser comme histoire en marche. L’Amérique a fait mieux : elle a pris ce kit européen et l’a transformé en réacteur. Elle l’a emballé en puissance, en dollars, en cinéma, en campus, en rock, en cloud, en porte-avions, en storytelling planétaire. Mais la matrice reste européenne.
Autrement dit : l’Europe a inventé l’Occident, puis elle a regardé son enfant américain devenir plus grand, plus rapide, plus obscène, plus conquérant qu’elle.
Et aujourd’hui, la mère est là, assise dans sa pénombre réglementaire, à contempler les gravats élégants de sa propre invention. Pendant que les démographes entrent avec leurs tableaux et leurs voix de croque-morts sophistiqués pour demander : au fait, pourquoi ne fait-on plus d’enfants ?
Question magnifique. Question monstrueuse.
Qui veut encore procréer en Occident ?
Je ne parle pas de coucher. Ça, tout le monde veut bien. L’Occident reste une immense salle d’attente érotique avec Wi-Fi, peau hydratée et applications de rencontre. Il veut bien niquer, oui. Avec du consentement, du trauma processing, des bougies sans pétrole, des draps durables et un fond d’apocalypse climatique dans la tête. Il veut bien jouir. Mais engendrer ? Faire un enfant, c’est autre chose. C’est signer pour l’avenir dans une civilisation qui doute d’elle-même à chaque battement de marché, à chaque scrutin, à chaque canicule, à chaque thread de sociologue sous microdose.
Or, on ne fait pas des enfants dans un monde qu’on n’a plus envie de transmettre.
Ou plus brutalement : on ne lance pas une vie neuve dans une civilisation qui vous présente le futur comme une corvée logistique à 1 400 euros par mois, avec planète en surchauffe, école en crise, logement en délire, politique en bouillie, et grand-père propriétaire donnant des leçons de résilience depuis son pavillon amorti en 1987.
Le scandale, c’est que tout cela était prévisible. Car ce qu’on appelle crise démographique n’est pas seulement une baisse de la natalité. C’est une crise du désir civilisationnel.
On convoque des experts, on montre des courbes, on gémit sur “l’hiver démographique”, on pond des notes sur la parentalité, la fécondité, l’équilibre des retraites, comme si une civilisation se reproduisait à coups de crédits d’impôt et de webinaires RH. C’est grotesque. Personne ne fait un enfant parce qu’un ministère a ajouté une ligne budgétaire au chapitre famille. On fait un enfant quand le monde semble encore assez vaste, assez beau, assez stable, assez aimable pour qu’on accepte d’y jeter de l’amour en aveugle.

Et justement : que vendons-nous encore
L’Occident fut longtemps plus qu’un bloc géographique. C’était un rêve sous stéroïdes. Un package civilisationnel. L’État de droit, la science, la liberté individuelle, la mobilité sociale, l’Université, la culture populaire, le confort, l’innovation, la promesse d’avenir. L’Europe a conçu le décor et les principes ; l’Amérique a rajouté le moteur, le son, les néons et la distribution mondiale.
Mais la machine se fracture.
L’Amérique continue de dominer technologiquement, tout en donnant parfois l’impression d’être devenue une centrale nucléaire branchée sur un reality show armé. L’Europe, elle, reste plus respirable, plus subtile, plus civilisée peut-être — mais aussi plus lasse, plus prudente, plus gériatrique dans ses réflexes profonds. Le résultat est terrible : le système qui prétendait organiser l’avenir est désormais perçu comme un dispositif de gestion de son propre épuisement.
Le mot juste, c’est gérontographique.
Non seulement parce que les corps vieillissent, mais parce que tout le paysage mental vieillit avec eux. L’urbanisme pense vieux. La fiscalité pense vieux. Le vote pense vieux. Le patrimoine pense vieux. Le récit collectif pense vieux. On protège les actifs, on sacralise les détenteurs, on surprotège les équilibres, on ralentit les commencements, on rend l’installation impossible, on parle sans cesse de transmission tout en bloquant matériellement et symboliquement ceux à qui l’on prétend transmettre.
Et ensuite on s’étonne que les jeunes hésitent à devenir parents.
Quelle comédie.
Quelle arnaque sénatoriale.
La vérité, la voici : nous demandons aux jeunes de produire des enfants sans leur céder le monde.
On leur cède les restes. Les loyers. Les dettes. Les normes. Les angoisses. Les ruines thermiques. Les injonctions contradictoires. Les systèmes scolaires épuisés. Les métiers précaires sous vernis cool. Et il faudrait que tout cela débouche naturellement sur un élan natal ? Il faudrait qu’un couple regarde ce champ de mines tapissé de design scandinave et se dise : oui, ajoutons un berceau ? Non !
Ce qui s’effondre n’est pas seulement la fécondité.
C’est la foi minimale dans la continuité.
Et c’est là que l’idée européenne revient comme un fantôme ironique. Car si l’Europe a inventé l’Occident, alors la crise actuelle n’est pas seulement celle d’un continent vieux. C’est la crise d’une civilisation qui ne sait plus quoi faire de sa propre invention. Elle a inventé le progrès, puis elle s’est mise à douter de tous les effets du progrès. Elle a inventé l’individu, puis elle s’étonne de son hyper-individualisme. Elle a inventé l’émancipation, puis elle découvre que des individus émancipés arbitrent aussi contre la famille, contre la transmission, contre le sacrifice. Elle a inventé le confort, puis elle voit le confort dévorer l’élan. Elle a inventé la critique, puis la critique a fini par ronger jusqu’à la confiance nécessaire pour continuer.
L’Europe ressemble parfois à une vieille déesse de la raison qui se serait réveillée dans un Ehpad de luxe en découvrant que son héritage s’était transformé en Airbnb civilisationnel pour classes créatives sous Lexomil.
Et pourtant, c’est peut-être précisément là qu’existe encore une possibilité.
Parce que si l’Europe a inventé l’Occident, elle peut aussi en inventer la sortie par le haut. Non pas en le reniant comme une honte adolescente. Non pas en répétant la vieille fable morale de sa supériorité. Mais en recommençant à produire quelque chose d’à nouveau désirable : une forme de vie avancée, habitable, techniquement solide, énergétiquement stable, démocratiquement crédible, culturellement dense, où l’enfant ne soit ni un totem réactionnaire ni un luxe de CSP+ optimistes, mais le signe banal qu’un monde reste transmissible.
Car le sujet n’est pas de sermonner les corps.
Le sujet est de refaire un monde qui mérite qu’on lui confie des corps nouveaux.
Voilà le point.
Nous ne sommes pas seulement en dénatalité.
Nous sommes en dénarration.
Nous ne manquons pas de libido ; nous manquons de futur racontable.
Nous ne manquons pas de désir sexuel ; nous manquons d’élan historique.
Nous ne manquons pas de ventres ; nous manquons d’horizon.
Et tant qu’on ne l’admettra pas, tant qu’on traitera la crise démographique comme une anomalie comptable, au lieu d’y lire le scanner moral d’une civilisation, on continuera à commenter le vide des berceaux avec le sérieux glacial de comptables du crépuscule.
L’Europe a inventé l’Occident.
L’Amérique l’a franchisé.
Et maintenant les deux découvrent qu’on ne reproduit pas une civilisation quand elle n’offre plus à ses propres enfants qu’un mélange de fatigue, de coût, de peur et de procédures.
Alors la vraie question n’est pas : comment faire remonter le taux de fécondité ?
La vraie question est infiniment plus brutale :
Comment refaire un monde auquel on ait envie d’ajouter quelqu’un ?
Haïku de fermeture :
Vieux berceau d’Europe
tu fis l’Ouest, puis le regardes
douter de demain.

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C’est l’esprit Sans Doute.