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Le 6 juin, la Sorbonne a accueilli le colloque “Europe, état d’urgence“ organisé par l’Association des professeurs d’histoire-géographie (APHG), dont Sans Doute était partenaire. A cette occasion Sans Doute propose à ses lecteurs une “semaine européenne“ qui permettra grâce à nos contributeurs de faire un tour des défis, inédits et inouïs à la fois, que l’Union européenne doit relever dans l’urgence, sauf à risquer la marginalisation définitive sur la scène mondiale. Septième chapitre : L’Union européenne vue par l’opinion publique française.
Nouveau contributeur pour Sans doute, Alban Saint-Joigny, expert en communication stratégique et affaires publiques, revient sur le sentiment européen en France, un des plus faibles de toute l’Union européenne si on en croit le dernier Eurobaromètre. Nos concitoyens, habitants d’un pays de cocagne et refuge envié, n’en restent pas moins très fortement attachés à l’idée de construction européenne et à l’euro. Comme un désintérêt pour les institutions européennes et la bureaucratie associée, et une adhésion au destin collectif du continent.
sont plus à un paradoxe près : malheureux comme des enfants gâtés mais farouchement attachés à cette Union
Nous sommes le 15 avril 2026, Peter Magyar remporte les élections législatives en Hongrie face à Viktor Orbán. Un grand soulagement pour les démocraties européennes. C’est le retour de la Hongrie dans l’Europe peut-on lire dans les médias. Et il n’est pas un leader européen qui ne s’est pas félicité sur les réseaux sociaux de cette victoire. Comme si le retour de la Hongrie dans le jeu européen après des années de blocage et d’isolement illibéral était la promesse d’une résurrection tant attendue.
Pourtant, l’Europe (lire l’Union européenne) ne semble plus vraiment faire rêver les Européens, et encore moins les Français. Complexe, lente, amoindrie, incapable de prendre des décisions rapidement et de se positionner face aux grands enjeux géopolitiques.
Depuis le discours de J.D Vance à Munich en février 2025, acte fondateur de la rupture entre les États-Unis et l’Europe, le narratif ambiant sur une Europe faible et indécise aux valeurs démocratiques désuètes a pris un essor nouveau dans l’opinion publique française venant ainsi renforcer la défiance à son égard. Comme si J.D Vance venait donner le coup de grâce idéologique que les nationalistes de tout bord attendaient pour rompre avec le rêve européen.
Une défiance augmentée
C’est un constat que personne ne peut nier : rarement les Français ont aussi peu fait confiance à l’Union Européenne. Selon l’Eurobaromètre de février 2026, on note seulement 38 % d’opinions positives des Français à l’égard de l’Europe contre 49 % en moyenne dans le reste des pays européens. Mais que reprochent donc les Français à l’Union Européenne ? D’où provient ce désamour croissant ? Pourquoi en France plus que dans les autres pays ?
Un cocktail de plusieurs ingrédients : la gestion du COVID par l’Union Européenne a été vertement critiquée par les Français, l’organisation opaque des affaires bruxelloises, l’accumulation des normes (notamment pour les agriculteurs), le sentiment accru d’insécurité, le fait que « l’Europe est une passoire » sur la question de l’immigration comme on peut fréquemment le lire sur les réseaux sociaux, l’absence d’une véritable culture commune, l’incapacité à se mettre d’accord sur une Europe de la défense (notamment face à la menace russe), une fracture économique entre les pays du Nord et ceux du Sud et, sûrement, une forme amplifiée de pessimisme à l’égard des institutions.

Car cette défiance augmentée à l’égard de l’Union Européenne n’est que le reflet d’un mal français à l’égard des politiques et des institutions en France. Pourquoi les Français feraient-ils davantage confiance à l’Union Européenne, dont ils ne comprennent pas les agissements, plutôt qu’à leurs dirigeants politiques français ? Ainsi cette défiance conjoncturelle des Français à l’égard de l’Union Européenne serait un effet de bord de la défiance que les Français éprouvent à l’égard de leurs institutions et de leurs dirigeants. Les Français n’aiment pas l’Europe et pourtant ne veulent pas la quitter non plus. Un syndrome de Stockholm de l’attachement européen. Que l’on pourrait à juste titre rebaptiser le syndrome de Bruxelles.
Un mythe à la dent dure
C’est là tout le paradoxe de l’Union Européenne, les Français l’aiment de moins en moins et pourtant une majorité d’entre eux jugent que c’est « une bonne chose » (53 % de Français mais un score qui demeure inférieur à la moyenne européenne de 62 %). Si l’Europe n’est plus ce rêve d’unité fédérale et global, d’un continent puissant et capable de rivaliser face aux États-Unis et à la Chine, les Français ne veulent pas la quitter pour autant.
À quoi ce « je t’aime moi non plus » tient-il ?
La supériorité du principe collectif sur l’individualisme, la volonté de croire que la réussite de ce rêve est toujours possible, de finalement voir une culture commune émerger malgré les divergences de langues, de valeurs et d’histoire ? Car aujourd’hui si le rêve européen est toujours viable dans les faits, on se sent toujours davantage français qu’européen. L’inverse sera-t-il possible un jour ? On le voit : le Frexit d’un point de vue marketing politique ne fonctionne plus. Même le Rassemblement National aujourd’hui ne veut plus quitter l’Union Européenne. Même les nationalistes les plus zélés ne militent plus pour une sortie de l’UE. Il suffit d’observer les Anglais dont une majorité regrette le Brexit (59% selon un sondage YouGov de juin 2025) malgré la montée en puissance du parti populiste Reform UK de Nigel Farage. On parle du mouvement de « Bregret », terme consacré de la fusion de Brexit et Regret.
Ainsi, à la question posée en préambule, si l’Union Européenne ne fait plus rêver les Français, elle demeure ce projet commun, cette ambition partagée de rester malgré tout lié dans un monde désuni, d’être une locomotive inspirante et démocratique. Une forme de fierté inavouée. Mais pour cela, pour relancer la machine du rêve européen, encore faudrait-il partager plus que des institutions à Bruxelles ou Strasbourg et partager une culture commune. « Vaste programme » comme disait le Général de Gaulle.

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