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Quelle place reste-t'il à l'homme pour exprimer son intelligence à l'heure de l'IA ? Peut on encore être un expert ? Transmettre quelque chose ? Et si au fond la seule chose que la machine ne nous volera jamais c'était le pouvoir de douter et de dire non ? Sans Doute est très fier d'être à la pointe de la réflexion sur ce monde envahi par l'Intelligence Artificielle et les conséquences sur le fonctionnement de nos sociétés, grâce aux analyses de nos brillants contributeurs parmi lesquels Sylvain Lévy. Celui-ci nous propose de réfléchir aujourd'hui à ce monde où la machine ne doute pas. Si elle interpole, complète, s'ajuste, elle n'a jamais pourtant d'angle mort parce qu'elle n'a pas de point de vue. Et un monde qui ne doute pas est un monde éminemment dangereux. Un article en forme de plaidoyer pour les véritables experts, humains, forcément humains.
Sapiens 1.0 invente le langage et raconte. Sapiens 2.0 accumule, vérifie, transmet — la science, l’imprimerie, la bibliothèque, l’État, l’archive. Sapiens 3.0 commence le jour où la machine produit le signal cognitif — phrase, référence, argument, prédiction — à coût marginal nul, mieux et plus vite qu’un individu formé. Ce que l’espèce avait peiné à institutionnaliser sur trois siècles — le savoir comme stock vérifié — devient commodité. La signalisation cognitive cesse d’être une signature humaine. Reste à définir ce qui, dans l’humain, ne peut pas être délégué.
L’expertise telle que Sapiens 2.0 la pratiquait reposait sur un contrat tacite, jamais signé mais partout appliqué : le monde change lentement, le savoir accumulé reste utile, l’expert connaît ce qui est. Ce contrat tenait tant que les systèmes auxquels il s’appliquait — institutions, géopolitiques, économies, écosystèmes culturels — bougeaient à un rythme inférieur à la durée d’une carrière. L’expert pouvait apprendre, vérifier, transmettre, dans cet ordre. Les générations savaient ce qu’elles héritaient. C’était une expertise de stock, et ce stock était humain par nécessité. Personne d’autre ne pouvait le tenir.
Sapiens 3.0 a démantelé chacune de ces conditions. Climat, intelligence artificielle, géopolitique, démographie, institutions culturelles, marchés du travail, modèles d’autorité — tous bougent simultanément, et plus vite que le temps d’une formation. Le stock se déprécie en cours de constitution. L’expert formé dans les années 1990 a vu son objet muter sous ses pieds. L’expert formé en 2010 le voit muter en cours de formation. La situation n’est pas exceptionnelle ; elle est structurelle. Et dans le même mouvement, l’IA générative est venue rendre disponibles à toute personne sachant prompter les signaux qui distinguaient autrefois l’expert : la phrase bien tournée, la référence érudite, l’argument plausible. Ces signaux, coûteux à produire dans Sapiens 2.0, étaient le filtre. Dans Sapiens 3.0, ils sont produits dérivés.
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