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Deux dimanches par mois, Jean Brousse trempe sa plume légère et acérée en même temps pour le plus grand bonheur des lecteurs de Sans Doute. Il chronique le fracas du monde vu depuis son village corrézien du Lonzac avec une pertinence jamais prise en défaut et une douce impertinence pour égayer notre lecture. Cette semaine donc, notre troubadour nous parle du muguet précoce, comme toutes ces candidatures à la présidentielle de 2027 et de Trump tant obnubilé par son image qu’il veut la voir partout. A déguster sans modération.
« Joli mois de mai … Il faut que je sois content, c’est la fête du printemps … Ça s’arrose, je veux voir la vie en rose … ». Ces paroles incantatoires, il y a soixante ans, du regretté André Bourvil pourraient en inspirer plus d’un par ces temps où le monde inquiétant court vers on ne sait quoi, on ne sait où. Les plus défavorisés se battent avant de baisser les bras, et les nantis craignent pour leur confort. Guerres, crimes, racisme, réchauffement climatique et inflation rythment les jours. Le prix du diesel et du sans-plomb s’affole et affole au seuil de ce « joli mois de mai » plein de ponts, de week-ends et de jours fériés tant attendus ! Les boulangers et les fleuristes ont pu commercer dans la paix.
Les clochettes des muguets ont fleuri trop tôt cette année. Les producteurs nantais ont tout fait pour les garder vaillantes, mais dans un coin du jardin, elles courbent la tête depuis quatre ou cinq jours. Le brin cote à deux euros : tout augmente ! Les couleurs du printemps faneraient presque déjà !
Dans le village, les cantonniers – agents municipaux des services techniques – s’activent plus que jamais. Effet de la nouvelle équipe municipale, qui sait ? En tous les cas, débroussailleuses, tondeuses, souffleuses, pelles et râteaux s’emploient minutieusement à rendre pimpantes les rues du bourg. Plus une feuille de pissenlit ne dépassera, plus une brindille ne ternira les trottoirs propres comme des sous neufs. Pourvu que ça dure !
Dans les rues, les va-et-vient incessants des tracteurs rutilants annoncent les travaux du printemps. L’ensilage a démarré précocement. Les rouleaux d’herbes enrubannés sont prêts pour les moments de disettes à venir. La terre est bien sèche malgré les fortes précipitations de janvier, février et mars derniers. Nous attendrons encore les « saints de glace », les bons vieux Pancrace, Servais et Mamert avant de planter nos tomates, nos courgettes et nos géraniums.
S’il y en a qui n’attendent pas, ce sont bien nos hommes politiques qui piaffent d’impatience dans leurs box avant d’entamer pour de vrai la course à la Présidence de la République. François Hollande « se prépare », Bernard Cazeneuve « est prêt », lui, Gabriel Attal « croit savoir maintenant présider la France », Raphaël Glucksmann « y pense », Boris Vallaud vante « la démarchandisation », Édouard Philippe « attend » et l’impatient Bruno Retailleau fraichement désigné y croit dur comme fer.
Jordan Bardella se fiancerait bientôt devant les caméras, Jean Luc Mélenchon surveille ce petit monde avec gourmandise : il ira, « for sure » ! Villepin, gaullissime s’il en est, « se donne à la France » avec conviction.
De nombreux autres sont en embuscade et les partis enflammés cherchent en vain, de dimanche en week-ends, de bureaux politiques en réunions publiques la méthode infaillible pour désigner sans férir celui qui deviendra sans doute leur « meilleur perdant ». Primaire, pas primaire ? Ouverte, fermée ? Accords, pas d’accords ? Nous cabotons, selon Christophe Barbier, dans « l’archipel des egos : un roitelet par atoll », où sévit une « épidémie de présidentialité », au détriment du sérieux de l’exercice.
Les sondages à la manœuvre, pourquoi pas un tirage au sort, ou un jeu télévisé où les candidats seraient éliminés semaine après semaine ? Savent-ils qu’il ne faut pas être tout à fait « normal » pour nourrir l’envie de se présenter à l’élection présidentielle ? Qui aurait misé sur Emmanuel Macron en décembre 2016 ? Les maires et leurs cinq cent signatures seront peut-être les arbitres.

Un qui ne doute de rien, c’est le désormais inénarrable Donald Trump qui, manifestement, après s’être produit sur son réseau en Dieu et en Rambo et après avoir reçu Charles III d’Angleterre, se prendrait volontiers pour un roi ou un empereur. Il s’imagine volontiers illustrer de son auguste silhouette les passeports américains, et rêve de son buste érigé sur le Mont Rushmore. Pourquoi pas après tout, puisqu’il a gagné la guerre, de trêve en trêve, de cessez-le-feu en cessez-le-feu, et de non-négociations en non-négociations, du moins en est-il persuadé. Il en avait sans doute besoin pour s’envoler vers Pékin et son ami Xi qui ne le laissera peut-être pas redessiner le monde à son image. On avait dit « pas tout à fait normal » pour diriger un pays, il coche certes la case, et au-delà, peut-être même la déborde-t-il.
Qu’importe, les asperges nouvelles reposent sur les étals et les fraises sont en surproduction. Le restaurant du Lonzac a rouvert, et nous prenons désormais le café sur la terrasse ensoleillée du Turlot. On y aura commenté comme il convient l’exceptionnel rencontre de demi-finale de la coupe d’Europe des champions : 9 buts et du beau jeu, du jamais vu. Vivement le match retour mercredi.
Les activités printanières reprennent avec fougue : deux mille coureurs pour le trail Millevaches-Monédières au départ de Treignac. Des bruyères du Suc au May aux landes des Mille-Sources, plus de quatre mille pour les dix kilomètres de Brive. Les processions de motards, de voitures anciennes et de décapotables encombrent les routes « pollenisées » du dimanche.
Le casino de Pompadour ouvre ses portes. On reprend les travaux de restauration du retable de la vielle église menacé par quelques insectes malveillants. C’est ainsi que j’ai fait la connaissance du redoutable coléoptère « xylophage luxophobe » tout juste sorti de sa diapause.
Tout cela fera-t-il un joli mois de mai ?…

Chaque jour Sans Doute vous donne accès à de nouvelles manières de voir les choses, accueille la diversité des points de vue, cultive la nuance comme exigence et vous ouvre de nouvelles perspectives quitte, sans doute, à déranger les repères habituels et les idées reçues.
C’est l’esprit Sans Doute.