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À l’heure où les juifs du monde entier célèbrent Kippour, le jour du Grand Pardon, il est difficile de ne pas penser à la solitude dans laquelle se trouvent aujourd’hui nombre de nos concitoyens juifs. La haine en ligne ou dans la rue, la libération d’une parole que l’on croyait reléguée au passé, et plus profondément l’assignation identitaire dont ils sont l’objet rendent la situation actuelle intenable pour tous les hommes et les femmes de bonne volonté. Voilà pourquoi je prends la plume au nom de Sans Doute. Une plume tenue par un Français ni juif, ni musulman, ni catholique, ni protestant, mais élevé dans le culte des Lumières et inquiet de voir revenir, sous des habits parfois savants, de vieux obscurantismes.
Ce lundi, mes amis juifs jeûnent. Certains iront à la synagogue toute la journée, d’autres y passeront une heure, d’autres resteront chez eux, sans pratique et sans foi, mais fidèles à quelque chose qu’ils ne sauraient pas nommer. Certains sont attachés à Israël, d’autres le critiquent, d’autres s’en sentent loin. Ils ne votent pas de la même façon et se disputent entre eux avec la vigueur de toute bonne famille française qui se respecte.
Depuis le 7 octobre 2023, depuis l’horreur du massacre perpétré par le Hamas puis la guerre menée par Israël à Gaza et son interminable cortège de victimes civiles palestiniennes, quelque chose s’est déplacé dans notre espace public. Non pas le débat. Le débat est légitime et nécessaire dans une démocratie. Non pas la critique d’un gouvernement. Elle est un droit fondamental. Mais la frontière qui sépare la critique politique de la désignation d’un peuple s’est dangereusement brouillée.
Pour beaucoup de Français juifs, la question n’est plus de savoir ce qu’ils pensent d’Israël, de son gouvernement ou de sa politique. La question est qu’on présume désormais qu’ils en sont comptables.
Qu’ils mangent du saucisson pur porc comme mon ami Philippe, ou qu’ils ne touchent pas à la lumière le samedi comme mon ami Marc. Qu’ils soient de gauche, du centre ou de droite. Qu’ils aient de la famille en Israël ou n’y aient jamais mis les pieds. Qu’ils soutiennent ou contestent violemment la politique du gouvernement israélien. La nuance n’importe plus. Leur identité précède leur parole.

L’époque affectionne les catégories. Elle simplifie. Elle désigne. Elle assigne.
Dans certaines manifestations, sur certains réseaux sociaux, parfois dans certains cercles intellectuels ou militants, le mot « sioniste » n’est plus utilisé pour désigner une conviction politique particulière. Il devient une étiquette globale, un marqueur identitaire, comme une culpabilité ultime. Comme si l’on pouvait résumer plusieurs siècles d’histoire faite de persécutions, des millions de trajectoires individuelles et toute la diversité du judaïsme contemporain à un slogan lancé dans la rue.
L’essentialisation est toujours le premier pas vers l’injustice. Elle consiste à nier ce que chaque être humain porte d’irréductible. Elle transforme des citoyens en symboles, des personnes en catégories, des visages en causes abstraites. Or les Français juifs ne sont pas une opinion. Ils ne sont pas un parti. Ils ne sont pas un gouvernement étranger. Ils sont nos concitoyens, nos amis, nos voisins, nos collègues. Ils ont, comme tous les Français, le droit de vivre sans être sommés de se justifier pour des événements qui se déroulent à des milliers de kilomètres de chez eux.
Dans une République digne de ce nom, nul ne devrait avoir à répondre d’autre chose que de ses propres paroles et de ses propres actes. C’est précisément ce rappel qui paraît aujourd’hui nécessaire. La lutte contre l’antisémitisme n’implique pas de renoncer à la compassion pour les victimes palestiniennes. De même, la solidarité avec les civils de Gaza ne saurait justifier la stigmatisation des juifs. Opposer ces deux exigences morales est une faute intellectuelle autant qu’une impasse politique.
En ce jour de Kippour, qui invite chacun à l’examen de conscience, nous gagnerions collectivement à nous interroger sur la légèreté avec laquelle nous acceptons désormais les amalgames. Sur les silences qui accompagnent certaines dérives. Sur cette tentation croissante de juger les individus non pour ce qu’ils disent mais pour ce qu’ils sont supposés représenter.
Le pardon, au cœur de Kippour, suppose d’abord la vérité. Et la vérité est simple : aucun combat pour la justice ne sort grandi lorsqu’il expose des hommes et des femmes à la vindicte en raison de leur identité. À nos amis juifs, qui se sentent parfois incompris, parfois isolés, parfois abandonnés, nous voulons simplement dire ceci : nous vous voyons. Nous entendons vos inquiétudes. Et nous refusons que la peur, l’assignation identitaire et la haine deviennent la nouvelle norme de notre vie commune.
Parce qu’une société qui habitue les uns à devoir se justifier d’exister finit toujours par fragiliser la liberté de tous.
Parce que l’antisémitisme commence précisément lorsque l’on ne regarde plus un juif comme un individu, mais comme le représentant supposé d’une collectivité, lorsque son identité est transformée en programme politique ou idéologique.
L’Histoire nous a suffisamment appris où conduit cette mécanique : elle ne commence jamais par une chambre à gaz. Elle commence beaucoup plus tôt. Elle commence lorsque des êtres humains cessent d’être regardés comme tels pour devenir des juifs.
Gmar Hatima Tova. Puissions-nous être inscrits, ensemble, du côté de la dignité, de la justice et de la paix.

Chaque jour Sans Doute vous donne accès à de nouvelles manières de voir les choses, accueille la diversité des points de vue, cultive la nuance comme exigence et vous ouvre de nouvelles perspectives quitte, sans doute, à déranger les repères habituels et les idées reçues.
C’est l’esprit Sans Doute.