Partager cet article
L’OCDE vient de publier les derniers chiffres de l’enquête PISA. La France plafonne à 483 points en sciences, mais dégringole à 458 en mathématiques et 456 en compréhension d’écrit. Nous n’étions jamais tombés aussi bas depuis le lancement du dispositif en 2000 : seize points de perdus en mathématiques en trois ans, dix-huit en lecture. Seules les sciences limitent la casse, comme un dernier rempart qui tiendrait encore, on ne sait trop pourquoi, quand tout le reste a déjà cédé. L’analyse sans concession pour Sans Doute, de ces résultats qui nous engagent tous à des degrés divers, de notre spécialiste des questions éducatives Joëlle Alazard, qui dirige l’association des professeurs d’histoire-géographie (APHG).
Le scénario est déjà écrit d’avance : trois jours de crise d’apoplexie sur les plateaux télé, une poignée de déclarations politiques, parfois à l’emporte-pièce, comme celle d’un ancien ministre de l’économie, puis l’inertie habituelle jusqu’au prochain classement PISA. Un mauvais vaudeville dont l’École semble incapable de sortir, et qui, à force d’être joué, a fini par ressembler moins à une crise qu’à une routine, ce qui devrait, en soi, nous alarmer bien davantage que les chiffres eux-mêmes.
Et si le problème était pris à l’envers ? Si l’École n’était pas la cause du naufrage, mais simplement le lieu où pointe, avec un peu de retard, ce que nous avons déjà laissé couler ailleurs, dans nos maisons, dans nos poches, dans le creux de soirées passées le regard rivé sur un écran plutôt que sur nos enfants ?
Faut-il leur en vouloir, quand la pression économique, les horaires décalés et la surcharge de travail de nombreux parents complexifient grandement cet accompagnement quotidien, en particulier dans les milieux populaires ?
Une chose change la donne cette fois-ci : le ministère lui-même pointe ouvertement du doigt l’exposition massive aux écrans, l’invasion du smartphone dans la vie des jeunes et l’effilochage du suivi parental. Le constat est lucide. Ce n’est plus l’élève qu’on met au piquet, mais tout son écosystème familial, social, numérique, que les adultes ont abandonné, sauf exceptions, sans trop de scrupules.
Reste un tabou coriace : la reproduction sociale. L’École française demeure l’une des plus inégalitaires de l’OCDE. Pour un pays qui s’est construit sur l’émancipation par le savoir, la pilule passe mal. Mais PISA a ses limites. En évaluant des compétences hors sol, l’enquête passe à côté de notre culture disciplinaire : l’art de problématiser, la synthèse, le compagnonnage long avec les textes. PISA mesure une température, il ne fait pas de diagnostic. Pour comprendre le vrai blocage, il faut regarder plus bas, dès les premières années du primaire.
Un glissement de terrain, pas une génération sacrifiée
Les enquêtes ciblées sur le primaire disent des choses bien plus précises. PIRLS, qui évalue la lecture en CM1, montre depuis vingt ans une baisse concentrée sur l’essentiel : non pas la capacité à déchiffrer un mot, mais l’aptitude à inférer un sens, à saisir la complexité d’un texte. La légère stabilisation de la France en 2021 ne doit pas faire illusion. Un élève de CM1 chez nous comprend toujours moins bien ce qu’il lit que son voisin finlandais ou irlandais.
Côté TIMSS, le constat en mathématiques et sciences est encore plus brut : la France détient l’un des écarts les plus abyssaux entre élèves favorisés et défavorisés. Mis côte à côte, ces chiffres dessinent une réalité simple : le niveau global ne baisse pas dans le vide, l’écart se creuse dès neuf ans entre ceux qui baignent dans un bagage culturel solide à la maison et les autres.
Construire un raisonnement autonome demande du calme, du temps, du vocabulaire et un accompagnement régulier. Exactement ce que les inégalités sociales distribuent le plus violemment.
On notera aussi un détail révélateur : l’écart filles-garçons en mathématiques, quasi inexistant il y a dix ans, s’est nettement rouvert au profit des garçons, toutes classes sociales confondues. Preuve qu’aucune théorie simpliste ne suffit à résumer le quotidien d’une classe de CM1.
On a voulu croire que l’École pouvait pallier seule les carences éducatives des familles. La réalité nous rattrape : elle n’en a jamais eu le pouvoir magique, et elle a aujourd’hui moins que jamais les moyens d’inverser la vapeur sans soutien extérieur.

Le problème n’est pas l’enfant, c’est l’adulte
S’imposer une attention soutenue n’a jamais été un réflexe naturel chez l’enfant. Cela s’apprend, cela s’exige, et cela a longtemps été le privilège de ceux qui en avaient le cadre. Ce qui a changé aujourd’hui, c’est que l’adulte censé transmettre cette discipline l’a lui-même perdue en l’espace de dix ans.
C’est là que se situe la vraie rupture : c’est la première fois dans notre histoire qu’on exige d’un enfant de dix ans une capacité de concentration de trente minutes, alors que l’adulte qui l’évalue ou le supervise peine à lire un article sans déverrouiller son téléphone trois fois. L’exigence pédagogique ne fonctionne pas à sens unique. On ne transmet pas ce qu’on a soi-même renoncé à pratiquer ; tout au plus en mène-t-on la comédie.
Sortir du piège du tout-numérique
L’institution scolaire souffre de la même schizophrénie. D’un côté, elle demande aux élèves de se poser, de structurer une pensée et d’emmagasiner des connaissances. De l’autre, elle pousse depuis deux décennies des équipements informatiques qui habituent le cerveau à l’inverse : le zapping, le fragment, l’information volatile.
Deux logiques cyniques se croisent ici. D’abord celle de collectivités financièrement aux abois, pour qui la tablette remplace avantageusement le coût des manuels scolaires. Ensuite, le choix idéologique de certaines régions qui ont troqué les manuels édités contre des ressources « libres » produites au rabais, sans la rigueur éditoriale nécessaire. Au final, les élèves ont moins de livres entre les mains au nom d’un dogme technologique dont l’efficacité pédagogique n’a jamais été prouvée.
Ces virages numériques initiés par le ministère sont devenus des paquebots impossibles à faire dévier. Ils s’imposent comme des certitudes morales qu’il est de mauvais ton de contester. Pourtant, la recherche en neurosciences est claire : la lecture sur écran nuit à la mémorisation et à la compréhension profonde. Et ce sont, sans surprise, les élèves les plus en difficulté qui en souffrent les premiers. On ne peut pas décemment exiger des ambitions intellectuelles tout en fournissant l’outil parfait pour le détruire.
Mettre les moyens là où tout se joue vraiment
Dire que l’École ne peut pas tout ne veut pas dire qu’elle doit baisser les bras. Elle reste le dernier bastion où l’on oblige un jeune à mener une réflexion jusqu’au bout, à supporter de ne pas comprendre immédiatement, à apprivoiser l’effort.
Encore faut-il lui en donner les moyens réels. La France affiche toujours des effectifs par classe en primaire parmi les plus lourds d’Europe. Ajoutez à cela le gel répété du point d’indice qui a essoré le pouvoir d’achat des profs, et vous obtenez des enseignants livrés à eux-mêmes dans des conditions dégradées. Le problème n’est pas qu’ils n’y arrivent plus complètement, c’est qu’on leur demande de porter seuls un niveau d’exigence que la société a abandonné.
Il faut cesser de saupoudrer et fixer des priorités claires. La bataille se gagne au début : en maternelle, au CP, au CE1. C’est là que s’installent les réflexes de la lecture, du calcul et de l’écriture. Un élève qui débarque en sixième avec des lacunes fondamentales ne rattrape presque jamais son retard.
Détecter les fragilités dès le CP ne sert à rien si personne n’est là pour prendre l’élève à part. La baisse démographique actuelle est une occasion en or : au lieu de fermer des classes pour faire des économies de bout de chandelle, gardons ces moyens pour réduire mécaniquement le nombre d’élèves par enseignant. C’est la seule façon d’offrir du temps de cerveau et du suivi individuel à ceux qui en ont besoin.
L’École ne sauvera pas seule une société qui a décidé de se laisser distraire. Mais elle peut rester un sanctuaire d’exigence, un de ces lieux rares où l’on continue de croire que l’effort forme et que la patience libère, quand tout autour semble démontrer le contraire. À condition d’arrêter de lui imposer des réformes absurdes, de mettre le paquet sur les premières années, et que les adultes recommencent, avant d’exiger de leurs enfants ce sursaut d’attention et de patience, à se le demander d’abord à eux-mêmes.
Chaque jour Sans Doute vous donne accès à de nouvelles manières de voir les choses, accueille la diversité des points de vue, cultive la nuance comme exigence et vous ouvre de nouvelles perspectives quitte, sans doute, à déranger les repères habituels et les idées reçues.
C’est l’esprit Sans Doute.