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Il y a quelques semaines, Marc Lipskier racontait pour les lecteurs de Sans Doute dans « Contre les pilleurs de silicium », comment les géants de l’IA ont été condamnés par la justice allemande pour contrefaçon en raison de l’entrainement de leurs langages sur des livres ou de la musique sans autorisation des ayants-droit. Mais aux Etats-Unis, il a été jugé que si ces langages s’entrainaient sur des livres légalement acquis, Anthropic, la maison-mère de Claude pouvait bénéficier de la clause, bien connue des spécialistes du droit d’auteur anglo-saxon, du « fair use« . Aujourd’hui, Sylvain Lévy revient avec amusement et stupéfaction mêlées sur les conséquences pratiques de cette jurisprudence pour certains libraires. De quoi faire réfléchir à la distinction entre lettre et esprit de la loi…
Cet été, un libraire de livres anciens de Haarlem aux Pays-Bas, Pieter de Vries, a reçu commande de trois mille volumes d’une firme nommée 2077AI. À Badalona, aux portes de Barcelone, Marçal Font a vu sept commandes du même acheteur tomber en l’espace d’une minute. En Allemagne, Michael Ströter a remarqué que ses ventes à ce client se faisaient toujours entre trois et cinq heures du matin.
L’acheteur s’appelle Zoom Books, une société canadienne qui se présente comme le principal recycleur de livres d’Amérique du Nord. Ce qu’elle voulait : des traités politiques catalans, des manuels bulgares, des actes de congrès vieux d’un demi-siècle. Personne ne recycle cela pour des lecteurs de Toronto. Zoom Books affirme ne rien numériser ni détruire, et ne dira pas à qui elle revend.

Si l’affaire dépasse la curiosité, c’est à cause d’un jugement rendu en juin 2025. Le juge William Alsup, dans l’affaire Bartz contre Anthropic, a estimé qu’entraîner un modèle de langage sur des livres légalement acquis relève du fair use, à une condition : qu’aucune copie ne circule.
La méthode exposée à l’audience ferait rayer un libraire de sa corporation. On brise le dos du livre. On numérise les pages une à une. On pilonne ce qui reste. Anthropic a versé 1,5 milliard de dollars pour les copies piratées qu’elle avait téléchargées. En revanche désormais les livres pilonnés n’ont coûté que leur prix d’acquisition.
Des pièces judiciaires obtenues par le Washington Post en janvier montrent que l’entreprise a acheté, numérisé et détruit des millions de volumes. Le cahier des charges remis à son prestataire prévoyait jusqu’à deux millions de livres en six mois. Elle avait recruté pour cela, en 2024, un ancien responsable de Google Books, avec un objectif énoncé sans détour : tous les livres du monde !
Relisons le jugement.
Il ne dit pas que posséder un livre donne le droit de le livrer à une machine. Ce qu’il tolère est plus étroit : une copie numérique qui prend la place de l’exemplaire, jamais qui s’y ajoute. Lu depuis une librairie, cela revient à ceci : on peut lire le livre une fois, entièrement, à condition de cesser de le posséder.
La copie est le prix de la lecture. Le projet Gutenberg depuis 1971, Internet Archive depuis 1996, Gallica depuis 1997 ont passé des millions de pages sous des scanners comparables, chacun sous son propre régime, mais dans une seule intention : garder l’objet, libérer le texte. Le même geste, deux directions. La loi vient de bénir celle qui finit dans une benne.
NB : ce texte m’a été inspiré par l’article suivant : Les livres rares, nouvelle matière première pour l’intelligence artificielle – The Art Newspaper.

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