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Le sang de notre contributeur Frédéric Arnaud-Meyer n’a fait qu’un tour lorsque il a voulu essayer « Fable 5 », le nouveau modèle d’Intelligence Artificielle proposé par Anthropic, la maison mère de « Claude ». Celui-ci a beau, depuis le week-end dernier, avoir été interdit par Donald Trump pour des raisons de « sécurité nationale » (en réalité sur dénonciation d’Amazon après que Fable 5 a mis en évidence des failles importantes de sécurité dans les systèmes de protection des données du géant de l’e-commerce), ce nouveau modèle permet à Anthropic de signer le crime que tout le monde redoute : la sortie obligatoire et organisée des données des usagers des serveurs sécurisés. Le client paie donc pour être potentiellement pillé et surveillé ! La révolution de l’IA continue patiemment de mettre à bas tous les principes d’organisation de nos sociétés démocratiques. Un texte en forme de cri d’alarme en exclusivité pour Sans Doute.
J’ai cherché longtemps le visage du nouveau pouvoir. Je l’imaginais en uniforme, en badge, en câble sous-marin. Il est arrivé en facture PDF, avec une case à cocher.
Cette case porte un nom de coulisses informatiques : provider_data_share, soit « partage des données avec le fournisseur ». Trois mots de paramétrage qui valent une doctrine. Pour utiliser Fable 5, la dernière intelligence artificielle d’Anthropic ouverte à tous les clients, il faut cocher l’accord qui autorise vos questions et les réponses de la machine à quitter les serveurs sécurisés d’Amazon, à partir chez le fournisseur, à y dormir trente jours au nom de la sécurité. Pas un vol. Pas un piratage. Une clause. Et impossible de refuser : aucune option pour garder vos données chez vous, même pour les entreprises qui payaient cher cette garantie. Le scandale n’a plus besoin de cagoule, il a un fichier de réglages.
Pendant ce temps, le vrai monstre reste sous clé. Sa version la plus puissante, baptisée Mythos, conçue pour la cybersécurité et la défense biologique, Anthropic refuse de la rendre publique, elle reste réservée à une poignée de privilégiés. Et l’ironie est totale : la même maison qui a refusé au Pentagone d’utiliser ses intelligences artificielles « pour tout motif légal », comprenez la surveillance de masse des citoyens et les armes capables de tuer sans décision humaine, la même maison que l’armée américaine a placée sur liste noire et qui lui fait aujourd’hui un procès, après avoir renoncé à un contrat de deux cents millions de dollars… cette maison a installé une demi-douzaine de ses ingénieurs à l’intérieur de la NSA, l’agence de renseignement américaine, pour y brancher Mythos sur des opérations d’attaque informatique. Le quotidien Financial Times l’a révélé. Refuser l’armée par la grande porte, entrer chez les espions par la cave.

Officiellement, Anthropic ne transmet rien aux autorités sans procédure légale en bonne et due forme, c’est même écrit noir sur blanc, libre à chacun d’y croire. Mais la question n’est plus là. Elle est devenue une affaire de plomberie : qui possède le tuyau, qui paie le tuyau, qui est déjà assis au bout du tuyau.
Et c’est là que tout s’éclaire. Avec l’affaire Mythos, on découvre une vérité que vingt ans de discours sur « la donnée, nouveau pétrole » avaient soigneusement contournée : on ne paie pas pour être espionné, on paie pour faire sortir nos propres données sensibles vers un acteur déjà marié aux coulisses de l’État.
Faire sortir : il y a un mot d’informaticien pour ça, l’egress. L’évacuation des données hors d’un système, leur passage de l’intérieur vers le dehors. D’ordinaire, un egress qu’on n’a pas voulu, c’est exactement le nom qu’on donne à une fuite, à un vol. Ici, ce n’est ni l’un ni l’autre : une case que vous cochez vous-même.
Sur le devis, deux lignes se chiffrent : l’abonnement et l’usage. La troisième ne se facture pas, elle se signe : la clause qui autorise l’egress*. Vous ne la réglez pas en euros, vous la réglez en matière première, c’est-à-dire en vous. Le client devient le passeur de ses propres secrets, à ses frais, sous contrat, en toute légalité.
Récapitulons. Vos données sortent : vous l’avez signé. La sortie, c’est vous qui la payez. Et le coffre où elles dorment appartient à la maison qui a installé ses ingénieurs dans les murs de la NSA. Personne ne dit que votre conversation finit chez les espions. On dit seulement que vous financez le tuyau, et qu’à l’autre bout, quelqu’un porte déjà l’uniforme.
Le génie cynique du système, c’est qu’il inverse la honte. Avant, le surveillant se cachait. Aujourd’hui, c’est le surveillé qui passe commande, qui accepte les conditions d’utilisation, qui inscrit la dépense dans ses comptes, qui se félicite d’avoir choisi « le modèle le plus avancé ».
Le pouvoir n’a plus besoin de prendre, il vend l’abonnement au branchement. Et l’époque a trouvé sa formule la plus élégante : « en cochant cette case, vous reconnaissez avoir lu et accepté de financer la traversée. »
Pour l’Europe, la chute a un goût particulier : Fable 5 est désormais réservé aux clients américains. Ce modèle de pointe que le Vieux Continent paierait pour faire fuiter ses données, il n’y a même plus droit. La traversée à prix d’or, et la porte fermée au retour.
Reste la sagesse du Yi King, ce vieux livre chinois qui depuis trois mille ans murmure la même chose à qui veut l’entendre : quand l’eau passe au-dessus du feu, l’ordre tient ; quand le feu passe au-dessus de l’eau, tout fuit. Nous avons inversé les signes. La donnée brûle pendant que la facture coule.
Haïku de clôture, posé sur le rebord du datacenter :
Trente jours d’ombre,
nous payons à prix d’or
la fuite de nos données.
* En anglais courant, « egress » signifie l’action de quitter un lieu. Cela peut désigner une porte, un passage ou tout itinéraire permettant de quitter un bâtiment ou une zone, souvent mis en évidence dans un contexte de sécurité.

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