Partager cet article
Après David Baverez il y a quelques jours, Sylvain Lévy revient pour Sans Doute sur la folie qui s’est emparée des marchés financiers aux Etats-Unis à l’occasion de l’introduction en Bourse de Space X. Non pas cette fois-ci pour mettre en garde l’épargnant européen contre cette bulle, encore que, mais pour interroger sur ce que dit cette opération de notre rapport à l’avenir et de sa confrontation au réel que personne ne vient jamais auditer. Une lettre persane de 2026 à la matière de Montesquieu pour s’étonner avec Usbek et Rica.
« By moving beyond the only home we have ever known, we ensure species-level redundancy and that the light of consciousness will not be tied to a single planet* », écrit SpaceX dans son prospectus. Il y a une dimension quasi mystique dans ce propos de la fusée la plus célèbre du monde maintenant.
J’ai donc lu le document qu’une compagnie de fusées a fait circuler avant de solliciter le marché à une valorisation proche de mille huit cents milliards selon les estimations du Financial Times lors de son introduction en Bourse. J’en ai compris l’essentiel : des vaisseaux qui reviennent se poser, une constellation de petits satellites, des colonnes de chiffres pour ce qui entre et ce qui sort. Puis, à l’endroit où l’on explique pourquoi le prix est le prix, j’ai trouvé une phrase sur la lumière de la conscience qui ne devait plus tenir à une seule planète. Je l’ai relue trois fois. Je croyais tenir un instrument financier. Je tenais une promesse sur le salut de l’âme.
Ce qui m’étonne n’est pas l’ambition. C’est la comptabilité. Les hommes qui fixent ces prix m’ont dit que le nombre repose sur quatre-vingt-dix fois ce que la compagnie gagne en une année — un rapport qu’ils qualifient eux-mêmes d’inhabituel. J’ai donc demandé, naïvement, ce qui remplit l’écart entre ce que l’entreprise gagne et ce qu’elle vaut. Et la réponse, autant que je puisse en juger, c’est la phrase. La distance entre le revenu et la valeur est occupée tout entière par un avenir qui n’a pas eu lieu et que nul ne peut encore examiner. On ne vend pas des fusées à ce prix. On vend un lendemain dont personne de vivant n’auditera jamais le registre.

Voici ce que je ne parviens pas à dénouer. Ce qui me trouble n’est pas une compagnie, mais une habitude que je retrouve partout dans vos cités : celle des grands édifices qui s’arrangent pour échapper au verdict qu’ils prétendent appeler.
On dit l’avenir certain, et nul ne vivra assez pour savoir s’il est advenu. On dit la promesse vérifiable, et l’épreuve est toujours remise à un lendemain qui ne vient pas. Peut-être chaque homme qui bâtit une grande chose finit-il par se rendre injugeable, et ne fait-il que choisir un prétexte différent : l’un invoque la distance des étoiles, l’autre la lenteur de l’histoire. Le mécanisme est le même ; seule change la durée de l’alibi.
Je reviens toujours à la même petite question, celle qu’un enfant pose à table et que les grandes personnes feignent de ne pas entendre. Que vaut une chose quand sa valeur ne peut jamais être vérifiée ? Dans vos cités la réponse paraît être : davantage, et non moins. Moins une promesse peut être éprouvée, plus elle commande — comme si l’incertitude n’était pas une décote mais une prime. J’observe et je note. Peut-être, quand les vaisseaux voleront, comprendrai-je enfin. Ou peut-être les vaisseaux voleront-ils et ne comprendrai-je qu’une chose : que le vol n’était pas le sujet, et que le rêve, depuis le début, était le produit.
* « En nous affranchissant de la seule planète que nous n’ayons jamais connue, nous assurons la redondance de l’espèce et que la lumière de la conscience ne soit pas liée à une seule planète ».
NDLR : le cours de l’action SpaceX a progressé de 50% depuis son introduction en bourse le 12 juin dernier. Cependant, avec un capital flottant aussi faible (-de 5%) au regard du nombre d’actions émises par la société, sa vraie valeur sera connue lorsque auront expiré les 17 délais différents opposés aux actionnaires (dont Elon Musk qui détient 46% du capital) présents avant à cette date qui leur interdisent expressément de céder tout ou partie des actions qu’ils détiennent aujourd’hui. Rendez-vous alors avec le réel.

Chaque jour Sans Doute vous donne accès à de nouvelles manières de voir les choses, accueille la diversité des points de vue, cultive la nuance comme exigence et vous ouvre de nouvelles perspectives quitte, sans doute, à déranger les repères habituels et les idées reçues.
C’est l’esprit Sans Doute.