Partager cet article
"De la privatisation cognitive au sursaut girondin"
Le retour de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement), l'agence fédérale américaine chargée de l'immigration, au premier plan de l'actualité, fait remonter de vieux (pas si vieux !) souvenirs. En août 2019, l'arrestation simultanée de 680 ouvriers agricoles dans le Mississippi illustrait de manière spectaculaire l'irruption des algorithmes prédictifs au cœur de la violence légitime de l'État. En s'appuyant sur les logiciels de la firme Palantir, l'ICE franchissait alors un seuil technologique historique. Sept ans plus tard, loin de se limiter à de simples prestations informatiques, la Silicon Valley impose désormais aujourd'hui une architecture propriétaire qui absorbe et privatise les fonctions régaliennes les plus fondamentales. De la « privatisation cognitive » de la justice à la transformation du citoyen en un « double statistique », ce démembrement institutionnel accéléré acte l'échec du modèle centralisateur jacobin. Face à la dépendance technologique, seule l'émergence d'un « girondinisme numérique », adossé à des infrastructures souveraines sur le modèle estonien, semble pouvoir conjurer l'avènement d'un État failli. Le deuxième volet de l'analyse de Marc Lipskier pour Sans Doute sur la crise de l'Etat moderne.
Le mois d'août 2019 marque un tournant imperceptible mais décisif dans l'histoire de la souveraineté moderne. Dans les usines du Mississippi, l'atmosphère est lourde lorsque, en l'espace de quelques heures, 680 ouvriers agricoles sont arrêtés sur leur lieu de travail. De nombreuses familles sont brutalement séparées. Cette opération a été rendue possible par un dispositif de surveillance et de ciblage s'appuyant sur des logiciels de type « FALCON », conçus spécifiquement pour croiser et analyser des bases de données massives.
Ce système de suivi, fourni par l'entreprise de la Silicon Valley Palantir, a permis à l'administration fédérale de traquer et de cibler des individus à une échelle industrielle en croisant des données publiques et privées. L'emballement de cette mécanique ne s'est pas démenti. En avril 2025, Palantir a obtenu un nouveau financement de 30 millions de dollars visant à développer « ImmigrationOS », une plateforme logistique destinée à gérer les expulsions de masse.
Des fuites internes datant de janvier 2026 révèlent par ailleurs que la firme assiste l'ICE dans la génération de pistes de ciblage automatisées, allant jusqu'à exploiter les données d'adresses siphonnées auprès du ministère de la Santé. L'État ne procède plus au simple achat de serveurs ou de lignes de code : ce sont désormais les architectures algorithmiques privées qui couvrent l'intégralité du cycle de la coercition régalienne, du ciblage à l'expulsion. Par cette délégation systémique, la puissance publique se dépossède volontairement de ce qui constitue le fondement même de son existence : le monopole exclusif de la violence légitime.
I. L'idéologie hégémonique de la Silicon Valley en armes
L'ancrage de firmes comme Palantir au cœur de l'appareil sécuritaire américain ne relève pas d'un simple opportunisme commercial ou d'une quête banale de contrats gouvernementaux. Cette ingérence technologique est le fruit d'une doctrine géopolitique idéologiquement structurée, théorisant un exceptionnalisme occidental décomplexé.
Alex Karp, président-directeur général de Palantir, détaille cette vision dans son manifeste The Technological Republic : il y postule la nécessité vitale d'intégrer et d'imposer les valeurs occidentales au sein même des logiciels, afin de prévenir la domination d'un modèle concurrent émanant de puissances rivales. Karp rejette explicitement le paradigme d'un monde pacifié. Il revendique la létalité des systèmes d'intelligence artificielle comme une nécessité stratégique et morale absolue sur le champ de bataille, indispensable pour affronter les adversaires des démocraties. Cette vision est partagée par le cofondateur de l'entreprise, Peter Thiel, qui a récemment exprimé publiquement son scepticisme radical en estimant que la liberté et la démocratie n'étaient désormais plus compatibles.
Article réservé aux abonnés
Abonnez-vous gratuitement pendant 1 mois
Profitez d'un accès illimité à l'ensemble de nos contenus en ligne et toutes nos newsletters.
Bénéficiez de votre abonnement gratuit