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Est-ce l’ignominie faite à Thierry Breton, les foucades de Trump ou l’impunité réclamée par les géants de la Tech US ? Qu’importe, pour certains, dont font partie Sylvain Kahn, Karine Schaub, Frédéric Arnaud-Meyer et Sylvain Lévy, la coupe est pleine. Pour la première fois de l’histoire de notre média, ces quatre émérites contributeurs ont jugé la situation suffisamment grave pour rédiger une tribune collective pour Sans doute. Comme pour provoquer une étincelle. Et après ?… A vous de juger.
« Vous voyez : les Etats-Unis ne se laissent pas faire ! ». C’est l’une des punchlines de l’allocution triomphale du président américain Trump ce 3 janvier pour annoncer la capture du président vénézuélien Maduro à l’issue de l’assaut contre sa résidence. Cette action témoigne du projet de soumettre l’espace continental américain et ses ressources aux intérêts notamment énergétiques et géopolitiques des Etats-Unis, tels que les définit la famille politique MAGA au pouvoir à Washington depuis près d’un an.
S’agissant de l’Europe une autre annonce était tombée comme un coup de tonnerre le 24 décembre 2025 : « l’administration Trump a annoncé interdire de séjour et d’entrée sur le territoire américain l’ancien commissaire européen français Thierry Breton. Cette décision, qui bannit des États-Unis l’architecte du Digital Services Act (DSA), annonce une escalade majeure tant ce dernier est emblématique de la souveraineté législative numérique européenne. Pour de nombreux experts, ce geste n’est pas isolé mais traduit une volonté de soumettre l’espace numérique européen aux intérêts des Big Tech d’outre-Atlantique.
Face à l’administration américaine, qui brandit visas et sanctions comme des leviers de pression, l’Union Européenne subit une mise en demeure sans précédent. D’un côté, sous couvert de ‘liberté d’expression’, Washington cherche à éroder des régulations européennes robustes comme ce DSA. De l’autre, les géants de la tech rivalisent de rhétorique dénonciatrice pour qualifier de ‘censure’ des lois qui limitent leurs pratiques opaques.
Derrière la défense de la liberté d’expression invoquée par Washington, se cache une stratégie de protection agressive des géants de la tech américaine contre les régulations européennes.
Les dirigeants des entreprises américaines géantes du secteur du numérique nomment “censure” les lois européennes qui interdisent de promouvoir de façon opaque ou cachée non seulement des opinions politiques plutôt que d’autres mais aussi des propos et des énoncés qui tombent en Europe sous le coup de la loi. Le gouvernement américain en place depuis janvier 2025 endosse cette façon de voir et fait pression sur les dirigeants européens pour qu’ils édulcorent voire rendent insignifiant le DSA adopté par l’Union Européenne sous l’impulsion de la Commission Van der Leyen I (2019–2024) et du travail du commissaire Thierry Breton et des directions générales qu’il dirigeait en particulier. Cette manière de voir et cette manière d’agir est en ligne avec la Stratégie nationale de sécurité publiée le 5 décembre par la présidence Trump. Celle-ci énonce notamment que la démocratie n’est respectée dans les pays de l’UE que lorsque les partis de droite radicale et extrême européens accèdent au pouvoir ; il s’agit notamment des partis qui siègent au Parlement européen au sein du groupe des “patriotes pour l’Europe”.
Ce faisant, Trump, son équipe gouvernementale, sa majorité parlementaire et sa base électorale – le mouvement MAGA – retournent le principe de la liberté d’opinion contre ceux qui la défendent vraiment ; et cela se fait au profit des forces politiques qui attaquent l’Etat de droit et le pluralisme.
Une pression politique systémique au service des géants de la Tech
L’hostilité américaine s’appuie sur un alignement entre le pouvoir politique et des intérêts particuliers. Le secrétaire d’État Marco Rubio a ainsi fustigé ce qu’il appelle des « idéologues européens qui mènent des actions concertées pour contraindre les plateformes américaines à sanctionner les opinions américaines auxquelles ils s’opposent ». Cette rhétorique sert de bélier aux entreprises américaines qui ne supportent pas la concurrence des entreprises européennes ni les obligations juridiques décidées par le Parlement européen et le conseil de l’Union européenne. Ces obligations s’ imposent sur le territoire de l’Union Européenne (et pas ailleurs) à toutes les entreprises d’Europe et du monde. Le gouvernement américain dit donc faux lorsqu’il prétend se défendre contre une supposée extra territorialité des lois européennes. Comme avec la liberté d’expression, il détourne et subvertit de l’extra-territorialité, d’une part pour masquer la réalité – c’est la loi américaine qui dans les faits se dote du privilège de l’extra territorialité – d’autre part pour augmenter sa pression politique sur les Européens.
La pression va au-delà d’une confrontation juridique. Elle est idéologique, politique et géopolitique. Elle est une déclinaison concrète et pratique de la Stratégie de sécurité nationale trumpienne. « L’administration Trump ne tolérera plus ces actes flagrants de censure extraterritoriale », a ajouté Rubio, dénonçant « un complexe industriel mondial de la censure ». Selon l’ancien président des conférences TED durant 20 ans Bruno Giussani dans Blick , il s’agit d’un véritable « Trumpisme numérique » dont l’objectif est que « la régulation et la taxation de la tech dans les pays européens soient minimales ».
Le bras de fer engagé par Washington ne consiste pas seulement à imposer aux Européens leur conception d’une restriction illibérale et populiste du pluralisme au nom la « liberté d’expression». Il vise à consolider une économie de la dépendance. L’Europe est devenue, en vingt ans, un immense marché de consommation numérique et de conformité réglementaire… mais elle reste, dans ses briques critiques, un importateur structurel.
Regardons froidement : l’enjeu n’est pas une application digitale ou un réseau social, c’est l’infrastructure. Le cloud – autrement dit, ce qui héberge les données de nos administrations, de nos banques, de nos hôpitaux, de nos enteprises – est un secteur à rendements croissants, où la taille et la puissance d’investissement font office de barrière à l’entrée. Résultat : le marché européen est massivement capté par des acteurs non-européens. Synergy Research estime qu’en 2024 le marché du cloud en Europe atteint environ 61 milliards d’euros, et que les fournisseurs européens ne pèsent plus qu’environ 15 % du marché, tandis que les principaux bénéficiaires sont Amazon, Microsoft et Google.
Et ce constat ne se limite pas à l’infrastructure. Une étude récente du Parlement européen sur les dépendances logicielles et cyber résume sans détour : environ quatre cinquièmes des dépenses européennes en cloud et logiciels iraient à des fournisseurs non-européens. Ce n’est pas qu’une question d’« autonomie » au sens noble : ce sont des flux économiques sortants, une exposition juridictionnelle et un déficit d’innovation qui, cumulés, deviennent une vulnérabilité stratégique.
La décision américaine du 24 décembre 2025 de frapper Thierry Breton (et d’autres profils européens) par des restrictions de visa est de la coercition politique ciblée : elle vise à faire peur et à intimider ; elle envoie un message qui se veut dissuasif à tous les architectes et acteurs, emblématiques ou discrets, de la régulation européenne du numérique. Avec le bannissement de Breton, l’administration fait un exemple. Et comme elle a déjà prouvé qu’elle n’hésitait pas à faire priver de vie numérique et digitale des juges de la Cour pénale internationale…A bon entendeur, salut.

Oser le rapport de force et la riposte est devenu pertinent, c’est le moment
Le 5 décembre dernier, le ministre Marco Rubio était déjà monté au front pour soutenir le jour même l’indignation et la propagande de Elon Musk (qui appelait, rien de moins, à la mort de l’Union Européenne et soutenait qu’elle était de même nature que le IIIe Reich) : « L’amende de 140 millions de dollars infligée par la Commission européenne n’est pas seulement une attaque contre @X, c’est une attaque contre toutes les plateformes technologiques américaines et contre le peuple américain par des gouvernements étrangers. L’époque où l’on censurait les Américains en ligne est révolue. »
Oui, vous avez bien lu cette déclaration du ministre des affaires étrangères du gouvernement Trump : cette amende infligée par la Commission européenne, à l’issue d’une instruction approfondie et de propositions de régularisation de la situation, à une entreprise particulière et un réseau social privé est une “attaque contre le peuple américain”. On serait donc en guerre ? Avec nos anciens alliés ?
Le 24 décembre 2025, les États-Unis ont donc annoncé des interdictions de visa visant Thierry Breton, accusé de ‘coercition’ contre les plateformes américaines. Réplique immédiate de Bruxelles : « Nous avons demandé des clarifications aux autorités américaines et restons engagés. Si nécessaire, nous répondrons rapidement et de manière décisive pour défendre notre autonomie réglementaire contre des mesures injustifiées. »
« La liberté d’expression est un droit fondamental en Europe et une valeur essentielle que nous partageons avec les États-Unis dans le monde démocratique. Nos règles numériques garantissent un environnement sûr, équitable et équilibré pour toutes les entreprises, appliquées de manière juste et sans discrimination. »
Pour ne pas céder à cette « intimidation et à cette coercition » dénoncées par la Commission européenne et par plusieurs de ses dirigeants nationaux membres du Conseil européen comme, ici, Emmanuel Macron, l’Europe dispose de leviers crédibles pour instaurer un rapport de force.
C’est une question de définition de la tactique la plus pertinente et de la volonté politique d’entrer dans le rapport de force. Jusqu’à présent, avec l’accord ou les encouragements des milieux économiques, les Européens ont estimé que le plus pertinent était d’éviter la confrontation et le rapport de force. C’est notamment ce diagnostic qui a motivé, côté européen, les accords euro-américains dits de Turnberry du 18 juillet. Dans ceux-ci, les Européens ont accepté une surtaxe douanière indifférenciée de 15% sur leurs exportations de biens manufacturés vers les Etats-Unis sans aucune contrepartie tarifaire. Dans leur ensemble les milieux économiques européens représentatifs ont estimé que ces droits de douanes unilatéraux seraient absorbables et moins coûteux qu’un affrontement commercial entre l’Union Européenne et les Etats-Unis ; les milieux politiques (exécutifs et législateurs) les ont d’autant plus écoutés qu’ils ont considéré qu’il était important de limiter le lâchage de l’Ukraine par le gouvernement Trump.
La pression mise par le gouvernement Trump sur la souveraineté législative et la politique numérique de l’Europe témoigne que ce gouvernement américain ne cesse d’étendre le domaine de sa lutte contre ses anciens alliés européens. C’est pourquoi il est judicieux, cette fois, de faire acte de fermeté et d’entrer dans le rapport de force – pour des raisons d’efficacité et de résultats, il paraît difficile de reconduire une nouvelle fois la tactique mise en oeuvre l’été 2025 sur les droits de douanes, cette fois dans le domaine de la souveraineté législative et numérique.
Voici des pistes et des instruments possibles que nous proposons d’explorer et de mettre en œuvre à cet effet.
1. La riposte tarifaire ciblée (La « Liste Positive ») Plutôt qu’une “guerre commerciale” ‘(selon l’expression consacrée) totale, les experts du CEPII préconisent de cibler 1 064 produits américains où l’Union Européenne pèse une part significative de débouchés, et où une réponse européenne augmente fortement le coût pour les États-Unis. Pour être efficace, l’Europe devrait appliquer aux produits américains de cette liste « positive » un droit de douane additionnel de 40 %. Une telle mesure multiplierait par trois les pertes économiques pour les États-Unis, rendant le coût de leur agressivité politique « significatif ». Le risque est réel d’un moment compliqué, mais il est temps de l’assumer.
2. L’activation de l’Instrument Anti-Coercition (IAC) L’UE peut désormais s’appuyer sur l’IAC pour répondre rapidement aux menaces. Cet outil permet de prendre des sanctions variées, allant de l’imposition de droits de douane à des « mesures de restriction sur le commerce de services ou sur des aspects liés au commerce de la propriété intellectuelle » rappelle le CEPII. Il offre une base légale pour interdire l’accès aux marchés publics européens aux entreprises des pays pratiquant la coercition. Il faut le dire simplement : l’ACI n’est pas un gadget. Entré en vigueur le 27 décembre 2023, il vise explicitement à dissuader et, si nécessaire, à répondre à des pressions économiques d’États tiers. Il ouvre un éventail de mesures possibles – tarifaires, restrictions sur certains services, aspects liés aux droits de propriété intellectuelle, et même leviers de marchés publics – précisément pour éviter que l’Europe n’ait, face à la coercition, que deux postures également stériles : l’indignation ou l’escalade totale. La riposte peut donc être calibrée, mais résolue : il s’agit de faire comprendre que l’accès au marché européen n’est pas un acquis, et que la pression et la coercition que sont en train d’exercer les gouvernants et les entrepreneurs américains se paiera au prix fort. Il s’agit de leur faire toucher du doigt de façon tangible que l’UE pèse lourd : non seulement comme marché, mais comme standard-setter.
3. Le renforcement de l’autonomie technologique. La résistance ne peut être uniquement juridique ; elle doit être industrielle. En effet, le cœur du sujet numérique est matérielle : si l’on veut éviter l’emprise, la réponse doit être juridique, industrielle et budgétaire. Comme pour l’industrie de défense, cela passe par une doctrine claire de commande publique (cloud, logiciels, cybersécurité), par des exigences de réversibilité et d’interopérabilité, et par la réduction de dépendances qui ne sont plus théoriques. Les statistiques d’Eurostat rappellent à quelle vitesse le cloud devient un maillon de base : en 2023, 45,2 % des entreprises de l’Union Européenne déclaraient acheter des services cloud, et une part importante se disait déjà fortement dépendante de ces services. Bruno Giussani, déjà cité plus haut, dans son dernier livre, est représentatif de ces experts du secteur numérique pour qui réduire la dépendance des européens dans le numérique signifie « retrouver des espaces d’autonomie et de choix ». Des alternatives européennes crédibles existent déjà, selon lui, comme Proton pour l’e-mail, Infomaniak ou Exoscale pour le cloud, ou encore Neural Concepts pour l’IA.
Favoriser ces solutions européennes permet de protéger les données contre l’extraterritorialité du droit américain que le gouvernement manie pour intimider les Européens et les contraindre à limiter d’eux mêmes leur souveraineté législative.
4. Le bannissement diplomatique. Le gouvernement américain prétend frapper les Européens sur le terrain du droit et de sa souveraineté législative ? Frappons sur le terrain de leur ambition stratégique la plus vulnérable : le Groenland.
Leur émissaire officiel y prône ouvertement l’annexion. C’est une provocation sans précédent depuis la création de l’Alliance atlantique et un cas d’école d’ingérence qui démasque que pour cette administration, les Européens ne sont plus des alliés mais des tributaires.
Sur ce point, la riposte doit être nette, proportionnée et aussi cinglante que l’est le bannissement d’un ancien dirigeant politique européen : le Royaume du Danemark devrait interdire l’entrée au Groenland à Donald Trump Jr., à l’émissaire Jeff Landry et à leurs principaux soutiens. L’Union Européenne devrait soutenir cette décision et les gouvernements de ses différents États-membres s’honoreraient à la prendre également, par solidarité. Cette interdiction de territoires ne sera levée que lorsque le gouvernement américain aura officiellement renoncé au projet d’annexion du Groenland.
S’il y a une leçon à tirer de la capture du président Maduro, c’est que le gouvernement Trump fait ce qu’il annonce à l’avance !
Or comme l’a montré Zaki Laïdi dans Conférence, pour l’administration Trump, le Groenland fait partie de l’hémisphère occidental devenue prioritaire et subordonnée aux États-Unis . Depuis la doctrine du président Monroe en 1824, invoquée par Donald Trump qui dit « doctrine Donroe », ce mot désigne tout le continent américain, de la Terre de Feu à l’Alaska. Ainsi pour Trump et la NSS, le Danemark, qui administre le Groenland sous forme de territoire autonome, n’a pas vocation à s’en occuper. Le Danemark est juste un membre de l’Europe, c’est à dire, précise la NSS, un “… groupe de nations souveraines alignées…” sur les intérêts des Etats-Unis.
Une Europe qui accepte le bannissement de ses dirigeants politiques, qui accepte d’être assignée à devoir s’aligner sur les intérêts américains et se voit menacée de subir l’annexion d’un territoire d’un de ses Etats membres, qui régule sans pour autant maîtriser ses dépendances technologiques s’expose à être “corrigée” en retour, par le chantage et l’intimidation économique ou diplomatique. À l’inverse, une Europe qui assume le rapport de force (avec un cadre légal (ACI), des ripostes ciblées et une stratégie industrielle de long terme) cesse d’être un marché que l’on somme de choisir entre soumission idéologique et accès aux technologies. Elle se comporte comme ce qu’elle prétend être : une puissance normative et économique qui cherche la robustesse et le souci du bien commun et non l’impérialisme et l’égoïsme particulier et nationaliste.
Dirigeants européens, économiques et politiques, il faut maintenant oser le rapport de force pour ne pas être mis sous emprise. C’est le moment.
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