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« J’ai passé sept soirs devant les chaînes d’information et j’ai fini par comprendre que le vrai treillis, c’était le mien. » Un nouveau diagnostic sans concession de Frédéric Arnaud-Meyer pour Sans Doute qui dénonce, non pas tant la présence des généraux à la retraite sur les plateaux des chaines info, que l’envahissement du vocabulaire militaire dans tous les domaines de la vie publique. Le régime de la caserne n’est pourtant ni compatible avec les aspirations légitimes des citoyens, ni avec les exigences d’une démocratie en bonne santé. Clémenceau doit se retourner dans sa tombe.
Le mot qui tue
Le 16 janvier 2024, en direct de l’Élysée, Emmanuel Macron a prononcé deux mots qui auraient dû faire tomber les lustres : « réarmement démographique ». Il annonçait un grand plan de lutte contre l’infertilité destiné à permettre ce « réarmement démographique » qui rendrait « la France plus forte ». Deux mots, un utérus transformé en site industriel, une politique familiale coulée dans le vocabulaire de l’Etat-major des armées. Moi, j’ai posé mon crayon.
La formule a provoqué quelques indignations, puis elle s’est installée. Six mois plus tard, elle paraissait presque banale. Le scandale n’était déjà plus dans le mot, mais dans le fait qu’on ne l’entendait plus. C’est là qu’a commencé mon enquête. Pas dans les casernes, dans les phrases.
J’ai passé sept soirs devant les chaînes d’information, carnet noir sur les genoux, whisky japonais tiède, télécommande pour seul compagnon. Je cherchais des généraux. J’ai trouvé bien pire : le civil qui parle militaire sans même s’en apercevoir. Le véritable treillis n’est pas le képi d’un ancien officier invité sur un plateau. C’est celui que porte l’éditorialiste qui commente le budget de la Sécurité sociale comme une bataille rangée. C’est celui du ministre qui veut « mobiliser » l’école, « armer » les citoyens, « conquérir » des marchés ou « gagner la guerre » contre le chômage. C’est le mien. C’est peut-être le tien. Quelque part sur sa dalle de Mouchamps, Clemenceau tousse dans sa moustache blanche.
Six pièce à conviction
Un mot isolé peut passer pour une figure de style. Six mots alignés commencent à ressembler à une doctrine.
Pièce n° 1 : l’économie de guerre. Le 13 juin 2022, au salon de l’armement Eurosatory, Emmanuel Macron déclare que la France entre dans une « économie de guerre » et qu’il faudra s’organiser durablement dans ce nouveau régime. La formule concernait d’abord l’industrie de défense. Elle a rapidement débordé son périmètre pour désigner une disposition générale du pays. Le mot avait quitté l’usine d’armement ; l’imaginaire entrait dans les foyers.
Pièce n° 2 : le réarmement démographique. La naissance n’est plus seulement une affaire intime, familiale ou sociale. Elle devient une capacité stratégique. L’enfant cesse imperceptiblement d’être une promesse pour devenir une ressource.
Pièce n° 3 : le réarmement civique. La formule entre dans le discours gouvernemental au début de l’année 2024 pour désigner le retour de l’autorité, du respect de la loi et des valeurs républicaines, notamment à l’école. Le civisme, cette vertu patiente qui consiste à apprendre à vivre avec les autres, devient une opération de force. On ne transmet plus : on réarme.
Pièce n° 4 : le kit de survie de soixante-douze heures. En novembre 2025, le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale invite chaque foyer à préparer de quoi tenir trois jours : eau, nourriture, médicaments, radio, lampe, argent liquide, copies des papiers d’identité. Le conseil est raisonnable. Les inondations, les tempêtes, les pannes électriques et les cyberattaques existent. Mais le lexique fait son œuvre : la maison devient un poste de repli et le citoyen un réserviste de sa propre survie.
Pièce n° 5 : la résilience nationale. Le mot vient de la physique, passe par la psychologie et le management, puis rejoint le vocabulaire stratégique de l’État. Tout doit désormais être résilient : les enfants, les hôpitaux, les entreprises, les réseaux électriques, les territoires, la nation. La résilience semble être une qualité. Elle contient pourtant une injonction discrète : le choc est considéré comme acquis, il ne reste plus qu’à apprendre à l’encaisser.
Pièce n° 6 : le service national universel, finalement abandonné en 2026. Uniforme bleu marine, lever du drapeau, salut au chef de centre, déplacements en rang. Ses défenseurs parlaient de cohésion, de brassage social et d’engagement. Ses adversaires dénonçaient une militarisation de la jeunesse. Le dispositif cherchait à produire du commun, mais il ne trouvait pour l’incarner que les formes anciennes de la caserne.
Prises séparément, ces six pièces se défendent. La natalité décline. L’industrie militaire doit produire davantage. Les crises exigent une préparation collective. La jeunesse peut chercher du sens, des rites et une appartenance. Chacun de ces arguments mérite d’être examiné. Mais, assemblés, ces mots ne décrivent plus seulement des politiques publiques. Ils dessinent une grammaire. Et une grammaire, mes amis, c’est déjà une pensée, une manière de découper le monde, de désigner les dangers et de distribuer les rôles. Notre forme de vie, en 2026, parle militaire.
Les képis à l’écran, symptôme et non cause
Tout est parti d’une phrase entendue au comptoir d’un café parisien : « Les généraux envahissent les plateaux de télévision. Clemenceau doit se retourner dans sa tombe. » J’ai voulu vérifier. J’ai noté les sujets, les bandeaux, les invités, les grades. J’ai regardé les mêmes cartes du front défiler d’une chaîne à l’autre, les mêmes flèches rouges traverser les mêmes plaines, les mêmes experts annoncer une percée, un enlisement ou un basculement historique.
La guerre et le réarmement sont devenus l’un des grands récits des chaînes d’information. Non parce que les menaces seraient imaginaires, mais parce qu’une menace réelle peut aussi devenir un système narratif. Pour alimenter ce récit, il faut des voix qualifiées. Le casting s’est donc stabilisé : généraux, amiraux, anciens officiers, consultants en stratégie militaire. Certains sont excellents et possèdent une connaissance du terrain très supérieure à celle des éditorialistes qui les interrogent. Le problème n’est pas leur présence. Il commence lorsque leur manière de voir devient la seule manière sérieuse de regarder le monde.
Une chaîne n’achète pas seulement une expertise. Elle achète aussi une tonalité, une posture, une atmosphère. À force de passages, l’ancien officier devient une figure familière. Sa lecture stratégique cesse d’être une interprétation parmi d’autres ; elle devient le décor naturel de l’époque.
Cette atmosphère s’est cristallisée le 18 novembre 2025. Ce jour-là, le chef d’état-major des armées, le général Fabien Mandon, ne s’adresse pas à des soldats, mais aux maires de France réunis en congrès. Évoquant la possibilité d’une confrontation avec la Russie à l’horizon de quelques années, il déclare : « Si notre pays flanche parce qu’il n’est pas prêt à accepter de perdre ses enfants […] et de souffrir économiquement parce que les priorités iront à de la production de défense, alors on est en risque. »
La phrase provoque une véritable polémique. Jean-Luc Mélenchon conteste la légitimité du général à adresser une telle injonction aux élus. Le Rassemblement national dénonce une faute. Des responsables de droite s’inquiètent de voir les maires placés devant une perspective guerrière présentée comme imminente. François Hollande rappelle que « les enfants ne sont pas des soldats ». À l’inverse, la ministre des Armées défend le chef d’état-major et Emmanuel Macron lui renouvelle sa confiance.
Les politiques ont donc réagi. Mais la polémique s’est principalement concentrée sur la brutalité de la formule. Fallait-il dire « nos enfants » ? Parlait-il des soldats ? Avait-il voulu effrayer les maires (et les mères) ? Une question plus profonde est restée à l’arrière-plan : qui doit demander à une population d’accepter le prix humain et économique d’un conflit possible ? Celui qui prépare la guerre ou celui qui, au nom des citoyens, pourrait décider de l’engagement du pays ?
Le général Mandon est dans son rôle lorsqu’il évalue les menaces, prépare les armées et alerte le gouvernement. Mais demander à la société d’accepter par avance ses morts relève d’un autre registre. C’est une parole politique. Or elle a surgi de la bouche du plus haut gradé français devant l’assemblée des élus locaux, avant d’être reprise, contestée ou nuancée par le pouvoir civil.
Voilà le véritable déplacement. Le général Mandon n’a pas pris le pouvoir, il a occupé un espace que le politique avait laissé disponible. Clemenceau ne se lève pas forcément de sa tombe. Mais il ouvre un œil.

Foucault avait vu la caserne sous l’école
Ce déplacement ne date ni des chaînes d’information ni de la guerre en Ukraine. Pour en comprendre la profondeur, il faut passer par Michel Foucault, ce philosophe chauve qui avait le don de découvrir une prison derrière chaque institution bien élevée.
Dans Surveiller et punir, paru en 1975, Foucault montre comment les sociétés européennes ont importé dans leurs institutions civiles des techniques perfectionnées notamment dans les armées : répartition des corps dans l’espace, découpage du temps, répétition du geste, surveillance continue, notation des performances. L’école emprunte à la caserne le rang, la sonnerie, l’emploi du temps et l’examen. L’usine contrôle les rythmes et décompose les gestes. L’hôpital observe, classe et consigne. La prison pousse cette logique jusqu’à son point de perfection : chacun y est isolé, localisé, visible, évaluable.
Les réformes militaires de Maurice d’Orange et de Gustave-Adolphe de Suède constituent l’un des laboratoires de cette discipline moderne. Chaque mouvement du soldat est décomposé, enseigné, répété, coordonné. Le soldat ne doit plus seulement être courageux, il doit être fabriqué. Cette découverte sort rapidement des camps d’entrainement. Les institutions comprennent qu’il est possible de produire des individus à la fois plus utiles et plus obéissants.
Nous, enfants des démocraties modernes, avons donc été élevés en régiment sans tout à fait le savoir. Nous nous levions à la sonnerie, marchions deux par deux jusqu’à la cantine, occupions une place attribuée et demandions l’autorisation de parler. Plus tard, nous avons plié nos horaires aux exigences du bureau, de l’usine ou du service. La République avait retiré le képi, mais elle avait conservé une partie de la caserne.
La seconde moitié du XXe siècle a néanmoins produit un desserrement. Mai 68, dans ses effets longs plus que dans l’imagerie des barricades, fut aussi une contestation des disciplines civiles. L’école se veut moins martiale, le patient réclame le droit de comprendre, le salarié veut être consulté, la famille devient moins hiérarchique. La suppression du service national, décidée par Jacques Chirac et inscrite dans la loi en 1997, marque symboliquement cette évolution. Pour la première fois depuis des générations, la majorité des jeunes Français ne passe plus par la caserne.
La discipline n’a pas disparu. Elle est devenue plus douce, plus diffuse, plus souriante. La pointeuse s’efface, mais le tableau de bord sait à quelle heure vous avez répondu à votre premier message. Le chef ne crie plus, le logiciel mesure. Il vous tutoie, organise un séminaire sur la bienveillance, puis vous envoie vos objectifs trimestriels. Nous sommes devenus nos propres surveillants.
Depuis 2022, un autre mouvement apparaît. La matrice militaire, après s’être inscrite dans les corps puis dissimulée dans les normes et les statistiques, revient dans le langage. Le rang a quitté l’école, mais il réapparaît dans le « réarmement civique ». La mobilisation a quitté les affiches de conscription, mais elle devient le mot préféré de chaque réforme. La maison devient un poste de survie, la démographie une ressource stratégique, l’industrie un arsenal, l’école un front.
Nous ne sommes plus enrégimentés par le corps. Nous risquons de l’être par la langue. Et c’est peut-être plus efficace, parce qu’il devient difficile de contester une mobilisation lorsqu’on en a déjà adopté les mots.
Le danger n’est donc pas qu’un général apparaisse sur un plateau. Il est légitime qu’un militaire explique la guerre, surtout lorsque celle-ci se déroule aux frontières de l’Europe. Le danger commence lorsque toute question devient militaire. La démographie devient une réserve. La population devient une arrière-garde. L’économie devient une bataille. Le désaccord devient une désertion.
Une démocratie ne se reconnaît pas à l’absence d’armée. Elle se reconnaît à la distance qu’elle maintient avec les catégories de pensée de l’armée. Une République qui emprunte ponctuellement les mots de son Etat-major demeure une République. Une République qui ne sait plus parler autrement devient une garnison qui vote.
Ni colombe ni caserne
Je ne suis pas une colombe et il n’est pas question de se voiler la face. La Russie mène une guerre aux frontières de l’Europe. Des puissances autoritaires éprouvent nos faiblesses. Les cyberattaques visent nos infrastructures. Le terrorisme n’a pas disparu. Les alliances que nous pensions éternelles deviennent incertaines. Refuser de regarder ces menaces serait une faute. Refuser de s’y préparer serait une lâcheté.
Il faut produire davantage d’armes, reconstituer des stocks, protéger nos réseaux, renforcer notre autonomie industrielle et donner à nos soldats les moyens d’accomplir leur mission. Le mot « réarmement » est parfaitement légitime lorsqu’il désigne le réarmement de l’armée. Il devient suspect lorsqu’il s’applique aux enfants, à l’école, à la démographie ou à l’ensemble de la société.
Je ne demande pas aux généraux de se taire. Leur devoir est d’alerter, d’anticiper le pire et de préparer les forces au combat. Mais ils doivent éclairer la décision politique, jamais la définir. Un ancien militaire peut naturellement devenir député, ministre ou président. Il entre alors dans la vie civique comme citoyen et se soumet au suffrage. En revanche, lorsque l’institution militaire commence à fixer les finalités politiques, à désigner les priorités nationales et à déterminer les pertes acceptables, nous ne sommes plus dans une démocratie qui se défend. Nous entrons dans un régime de tutelle. Au mieux, le pouvoir civil gouverne sous surveillance ; au pire, cela porte un nom très ancien : la dictature.
C’est précisément parce que le péril est réel qu’il faut maintenir cette frontière. Dans les temps calmes, la primauté du civil ressemble à un principe abstrait. Dans les temps dangereux, elle devient la substance même de la démocratie. Le courage n’est pas de confier la République aux professionnels de la guerre. Le courage est de préparer la guerre, si elle doit venir, sans la laisser gouverner par avance nos esprits et nos institutions.
Je ne signerai donc aucune pétition pour interdire les généraux à la télévision. Je demande seulement que leur voix ne devienne pas notre unique horizon. Invitons aussi des diplomates, des historiens, des juristes, des chercheurs, des spécialistes de l’économie de guerre, des philosophes de la paix. Un poète, peut-être. Non pour nier le danger, mais pour empêcher le danger de devenir l’unique principe d’organisation de nos vies.
Désarmons enfin le vocabulaire courant. Ne parlons plus de réarmement lorsque nous parlons d’enfants. Ne transformons pas chaque politique publique en bataille, chaque réforme en offensive, chaque difficulté en ennemi. La langue française possède assez de mots pour que nous n’ayons pas à emprunter tous les nôtres au manuel du fantassin. On peut soutenir, préparer, protéger, transmettre, réparer, construire, rassembler, prendre soin. Ce sont aussi des verbes d’action.
Les militaires préparent la guerre. Le pouvoir civil en fixe les buts. La nation consent aux sacrifices et le Parlement contrôle l’engagement. Entre ces fonctions doit subsister un espace irréductible : le débat, le doute, le droit de demander ce que nous défendons, avec quels moyens et jusqu’à quel prix. Cet espace porte un nom : la politique.
Trois haïkus avant de refermer le carnet, parce que la brièveté est la politesse du désespoir.
Le mot « réarmer »
se glisse au fond des berceaux.
Et Clemenceau tousse.
Sept soirs sans dormir.
Les képis dans mon salon
ont bu mon whisky.
Le clairon s’éteint.
Pourtant la langue continue
de marcher au pas.
À Mouchamps, la pluie continue de tomber sur la dalle de granit. Le Tigre repose auprès de son père, sous une pierre simple, à l’écart des grands monuments. Il dort face à l’Est, dit-on, comme s’il surveillait encore la frontière. En 2026, on se demande s’il ne devrait pas se retourner. Non pour cesser de regarder Moscou. Pour vérifier, derrière lui, que nos propres studios ne sont pas devenus des Etats-majors.

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