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Sylvain Lévy a choisi pour les lecteurs de Sans Doute de tordre le cou à la dernière idée reçue à la mode : malgré une profusion de nouveaux moyens mis à leur disposition, les artistes de ce XXIème siècle n’auraient rien produit de notable, de remarquable, voire simplement d’inédit. Fadaises pour notre contributeur qui voit dans ce jugement à l’emporte-pièce, la paresse des élites culturelles inquiètes de perdre leur monopole, comme autrefois les scribes…un texte au ciseau du sculpteur !
On nous annonce, avec la gravité des grandes liquidations, que le premier quart de ce siècle n’aura rien produit. Un livre paraît — Blank Space, de W. David Marx — qui dresse l’acte de décès de la création : vingt-cinq années sans rupture, sans avant-garde, sans rien de neuf.
Audrey Wollen, dans The Yale Review, lui répond que pleurer la nouveauté perdue est le plus vieux genre littéraire du monde. Avant Marx, il y eut Fisher ; avant Fisher, Reynolds ; et avant eux, quelque scribe d’Alexandrie déplorant qu’on n’écrive plus comme du temps des pyramides. La nostalgie du neuf n’est pas neuve. C’est notre plus fidèle tradition.
Or jamais, peut-être, le diagnostic n’aura été aussi faux. Pendant qu’on rédige des certificats de décès, l’art digital invente des formes que nul pinceau n’avait permises, l’intelligence artificielle devient l’atelier le plus étrange de l’histoire de la création, la réalité virtuelle ouvre des expériences que Duchamp lui-même n’aurait pas osé rêver.
Et surtout : il est né, à côté de l’homo sapiens, un jumeau — l’homo numericus. Toute une génération crée, remixe, publie, expérimente avec une aisance que les avant-gardes du siècle dernier auraient enviée. Picasso collait des journaux jaunis sur du papier peint ; un adolescent d’aujourd’hui dialogue avec une machine pour faire surgir des mondes. Le geste est le même : s’emparer de l’outil que personne ne prend au sérieux. C’est toujours ainsi que l’art commence.

D’où vient alors cette impression de creux ?
Non de l’époque, mais de ceux qui la jugent. Les élites culturelles ressemblent à ces dinosaures de Jurassic Park : majestueux, certifiés authentiques, et soigneusement maintenus en vie dans un parc clôturé dont ils sont à la fois les pensionnaires et les gardiens. On ne déclare pas volontiers vivant ce qui menace votre statut de dernier vivant.
Le critique qui ne voit rien de neuf ressemble à l’astronome qui, cherchant une comète, conclut que le ciel est vide parce qu’il n’y voit que des étoiles — à ceci près que notre astronome, ici, a quelque intérêt à ce que le ciel reste vide : c’est lui qui vend les lunettes.
Accordons pourtant à Marx ce qui lui revient — et retournons l’objection contre l’enthousiasme lui-même. L’abondance des outils ne garantit rien : un million d’images générées par jour peut produire un océan de platitude, et la facilité est à la création ce que le sucre est à la cuisine — séduisante, et mortelle à haute dose.
L’homo numericus devra prouver qu’il sait faire autre chose que produire ; il devra apprendre à choisir, à refuser, à durer. Mais c’est précisément un travail de vivant, non de fantôme. Le siècle n’est pas vide. Il est simplement né dans une maternité où les vieux maîtres refusent d’entrer — de peur, sans doute, d’y reconnaître leur héritier.

Chaque jour Sans Doute vous donne accès à de nouvelles manières de voir les choses, accueille la diversité des points de vue, cultive la nuance comme exigence et vous ouvre de nouvelles perspectives quitte, sans doute, à déranger les repères habituels et les idées reçues.
C’est l’esprit Sans Doute.