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Quand les Etats-Unis veulent “acheter” ce que la Chine a déjà “conquis”. Vous croyez avoir tout lu sur le Groenland, Trump et ses ambitions impériales ? Détrompez-vous. Dans un article puisé aux meilleures sources techniques, notre contributeur Frédéric Arnaud-Meyer avec son talent habituel de conteur, vous explique ce qui se joue réellement autour de ce territoire qui a fait irruption dans la géopolitique contemporaine sans que personne ne l’ait anticipé en Europe. Il détient pourtant la clé de notre avenir de pays souverains
Haiku d’ouverture
Sous la glace blanche
Brillent les métaux du futur
Trump voit l’or caché

I. Le mensonge originel : ce n’est pas le Groenland, ce sont les entrailles
Arrêtons de parler géographie. Parlons chimie.
Le Groenland n’est pas un territoire. C’est un coffre-fort géologique qui contient exactement ce dont l’Amérique a désespérément besoin pour ne pas s’agenouiller devant Pékin : du néodyme pour les aimants des éoliennes et des missiles, du dysprosium pour les moteurs électriques, du terbium pour les écrans, du lithium pour les batteries. Selon le « US Geological Survey », le Groenland détient 43 des 50 minerais critiques considérés comme vitaux pour la sécurité nationale américaine [^1].
Quand Trump parle d’« acheter le Groenland », il ne fantasme pas sur des fjords. Il voit les rapports géologiques qui cartographient Kvanefjeld, Kringlerne, Tanbreez — des gisements qui pourraient court-circuiter le monopole chinois. Kvanefjeld à lui seul contient 1,72 million de tonnes de terres rares (TREO), dont 200 000 tonnes de terres rares lourdes stratégiques [^2]. Le gisement de Kringlerne, basé sur les kakortokites de l’intrusion d’Ilímaussaq, recèle plus de 4,7 milliards de tonnes de minerai avec 0,5% de terres rares légères et 0,15% de terres rares lourdes.
La Chine n’a pas conquis son monopole par hasard. Elle l’a construit méthodiquement pendant que l’Occident délocalisait joyeusement ses mines sales. Résultat : aujourd’hui, Pékin contrôle environ 60% de la production mondiale de terres rares et surtout 90% du raffinage, donnant à Beijing un levier stratégique considérable [^3]. Pour les terres rares magnétiques — néodyme, praséodyme, dysprosium, terbium —, la Chine produit environ 60% de l’extraction mondiale et raffine près de 99,9% du dysprosium traité [^4].
Le paradoxe nu : l’Europe veut sauver le climat, mais pour fabriquer ses éoliennes propres, elle doit importer des minerais extraits dans des conditions écologiques catastrophiques en Mongolie intérieure. L’Agence internationale de l’énergie (IEA) prévoit que la demande en minerais critiques devra tripler d’ici 2030 et quadrupler d’ici 2040 pour atteindre les objectifs climatiques [^5]. Pour le lithium spécifiquement, la demande pourrait croître de plus de 40 fois d’ici 2040[^6].
II. L’Europe face au miroir : militante écolo, accro aux métaux sales
Regardons-nous en face. L’Union européenne s’est construite une virginité morale magnifique : Green Deal, neutralité carbone 2050, taxonomie verte. Magnifique storytelling. Sauf que…
Sauf que selon la Commission européenne, pour atteindre ses objectifs climatiques, l’Europe doit multiplier par cinq sa consommation de lithium, par quinze celle de cobalt, par trente celle de terres rares d’ici 2050[^7]. Et aujourd’hui, elle n’extrait quasiment rien sur son sol. Elle importe tout. De Chine, du Congo, du Chili.
Le Groenland, territoire associé au Danemark, possède l’un des plus grands gisements inexploités au monde. Et devinez quoi ? Les Groenlandais ne veulent pas vraiment le miner. En avril 2021, le parti de gauche écologiste Inuit Ataqatigiit a remporté les élections sur une plateforme anti-mines, avec 37% des voix [^8].
En novembre 2021, le nouveau gouvernement groenlandais a voté l’interdiction de l’exploration et de l’extraction d’uranium, bloquant de facto le projet Kvanefjeld de Greenland Minerals [^9].
Pourquoi ce refus ? Parce que Kvanefjeld contient aussi de l’uranium (jusqu’à 303 ppm de U₃O₈ dans certaines zones [^10]). Parce que l’extraction polluerait les fjords. Parce que la population inuite, 56 000 âmes réparties sur deux millions de km², a encore un rapport au territoire qui n’est pas uniquement extractiviste.
Mais voilà que Trump revient. Et cette fois, ce n’est plus une blague de 2019. Dès janvier 2025, il a déclaré que l’acquisition du Groenland était “une nécessité absolue” pour la sécurité nationale, refusant d’exclure l’usage de la force militaire [^11]. Le Pentagone a lancé une initiative majeure dotée de 7,5 milliards de dollars pour sécuriser l’approvisionnement en minerais critiques [^12].
III. La Chine, spectre invisible de la partie
Pendant que Trump tweete et que l’Europe s’offusque, Pékin joue silencieusement sa partition groenlandaise depuis quinze ans. Les entreprises chinoises ont tenté d’investir dans les infrastructures — aéroports, ports, télécommunications. Le Danemark, sous pression américaine, a fini par bloquer ces projets.
Mais observons ce qui se passe en Chine même, à Baotou, capitale mondiale des terres rares. Une enquête de la BBC en 2025 a révélé des lacs artificiels remplis de boues radioactives, des allégations de pollution de l’eau et de contamination des sols, liées dans le passé à des clusters de cancers et de malformations congénitales [^13]. Le barrage de Weikuang, un lac artificiel de 11 km construit dans les années 1950 pour déverser les déchets miniers, contient toujours de l’argile grise chargée de thorium radioactif. Des études suggèrent que ce mélange toxique pourrait s’infiltrer lentement dans les nappes phréatiques vers le fleuve Jaune, deuxième plus grand fleuve de Chine
L’extraction d’une tonne de terres rares produit environ 2 000 tonnes de déchets toxiques. En traitant les terres rares avec de l’acide pour séparer l’enveloppe chimique, du thorium radioactif est presque toujours libéré. À Baotou, il a simplement été déversé dans le lac pendant des décennies au lieu d’être stocké dans des dépôts spéciaux comme l’exige l’Occident [^14].
La stratégie chinoise est limpide : si l’Occident bloque l’extraction par moralisme écologique, la Chine sera là, patiente, prête à proposer une “coopération gagnant-gagnant” dès que l’opinion groenlandaise basculera. Et elle basculera. Parce que le Groenland a besoin de revenus pour financer son autonomie croissante. Les subsides danois représentent actuellement environ 50% du budget gouvernemental groenlandais et 20% du PIB [^15]. En 2024, la subvention s’élevait à environ 535 millions de dollars [^16].
Alors voici l’équation brutale : soit le Groenland mine ses terres rares avec l’Occident, sous normes strictes mais avec revenus partagés. Soit il attend encore dix ans, voit son modèle économique s’effondrer, et finit par signer avec la Chine des contrats léonins.
IV. Les trois voies européennes (et pourquoi deux sont des impasses)
Face à cette réalité minière brute, l’Europe a trois options. Deux sont confortables et perdantes. Une est douloureuse et gagnante.
Option A : l’indignation vertueuse
Condamner Trump, sanctuariser le droit du Groenland à ne pas être exploité, défendre la pureté écologique des territoires arctiques. C’est la ligne des Verts européens, des ONG climatiques, de la gauche morale. Noble. Suicidaire.
Parce que pendant ce temps, la Chine continuera à extraire sans scrupules. L’Europe restera dépendante. Trump trouvera un autre moyen — accords bilatéraux USA-Groenland contournant Copenhague et Bruxelles, pressions sur le Danemark via l’OTAN. Résultat : l’Europe perd l’accès stratégique tout en gardant bonne conscience. Un luxe de perdant.
Option B : l’alignement atlantiste silencieux
Laisser faire Washington, espérer que les Américains partageront l’accès aux minerais avec leurs alliés européens par pure générosité atlantique. Illusion totale. Si les États-Unis sécurisent le Groenland seuls, ils négocieront l’accès aux terres rares entreprise par entreprise, contrat par contrat, en favorisant leurs champions nationaux — pas Volkswagen, pas Airbus, pas les start-ups vertes européennes.
Résultat : l’Europe devient dépendante de Washington au lieu de Pékin. Bravo, on a changé de maître. Progrès zéro.
Option C : la contre-offensive paradoxale — l’Europe extractive responsable
Voici la seule voie viable : assumer l’extraction, mais en imposer les termes.
Le Critical Raw Materials Act européen, entré en vigueur le 23 mai 2024, établit des objectifs ambitieux : extraire au moins 10% des besoins en matières premières critiques de l’Union Européenne sur son territoire, transformer au moins 40%, et recycler au moins 25% d’ici 2030 [^20]. Mais sans le Groenland (techniquement associé à l’Union Européenne via le Danemark), ces objectifs sont irréalistes.
Concrètement : financer massivement l’extraction des terres rares groenlandaises, mais sous conditions draconiennes. Normes environnementales strictes, transparence totale des revenus, redistribution directe aux communautés locales via un fonds souverain groenlandais, co-gestion avec les populations inuites, création d’une filière de raffinage propre en Europe pour capter toute la chaîne de valeur.
Et surtout : donner au Groenland un siège permanent dans les instances européennes qui décident de la politique des matières critiques. Pas une voix consultative, une voix délibérative.
V. La manœuvre : transformer la dépendance en interdépendance
Voici comment l’Europe peut retourner le jeu.
Première étape : reconnaissance politique. Bruxelles doit officialiser ce que tout le monde sait déjà : le Groenland est indispensable à la souveraineté européenne. Pas en coulisses, publiquement. Un discours solennel de la présidente de la Commission, une résolution du Parlement, un sommet UE-Groenland-Danemark à Nuuk.
Deuxième étape : proposition financière historique. Un fonds de cent milliards d’euros sur vingt ans pour faire du Groenland le laboratoire mondial de l’extraction responsable. L’argent finance les infrastructures, la recherche géologique, les usines de transformation, mais aussi l’éducation, la santé, les énergies renouvelables locales. Le deal : vous acceptez l’extraction, nous acceptons que vous en soyez les premiers bénéficiaires.
Troisième étape : rupture du monopole chinois par l’innovation. L’Europe doit simultanément investir massivement dans les technologies de substitution — batteries sans cobalt, aimants sans terres rares lourdes, recyclage des métaux critiques. La diversification des sources est la vraie souveraineté.
Quatrième étape : jeu trilatéral USA-UE-Groenland. Plutôt que de laisser Trump négocier en bilatéral, l’Europe doit proposer une gouvernance tripartite. Washington obtient ce qu’il veut (sécurité d’approvisionnement), mais ne peut pas vampiriser seul la ressource.
Et là, ô miracle paradoxal : l’Europe devient indispensable à Trump lui-même.
VI. Le calendrier du possible
Trump ne sera peut-être président que jusqu’en janvier 2029. Quatre ans au maximum. Mais la bataille des terres rares se joue sur trente ans.
Six premiers mois (été 2026) : lancement d’une mission exploratoire UE-Groenland-Danemark. Géologues européens, représentants inuits, experts en droit minier, ONG environnementales. Objectif : cartographier ce qui est extractible sans détruire.
Douze mois (janvier 2027) : annonce publique du Pacte Arctique Minier Européen lors du sommet de Davos. L’Europe montre qu’elle ne subit plus, elle propose.
Vingt-quatre mois (janvier 2028) : première extraction pilote à Kvanefjeld, sous normes ultra-strictes, avec diffusion en temps réel des données environnementales. Les Groenlandais votent par référendum local sur la continuation.
Trente-six mois (janvier 2029) : première livraison de terres rares groenlandaises raffinées en Europe. Trump n’est peut-être plus là. Mais l’Europe, elle, a construit une filière qui survivra à tous les présidents américains.
VII. Verdict paradoxal : qui gouverne les entrailles gouverne le futur
L’Europe perd si elle moralise sans agir. Elle devient le musée éthique d’un monde qui s’en fout.
L’Europe perd si elle s’aligne sur Washington. Elle devient le vassal technologique d’un empire qui ne partage rien.
L’Europe gagne si elle accepte enfin la contradiction fondamentale de son époque : on ne peut pas sauver le climat en restant pur. Il faut extraire, transformer, polluer un peu pour polluer moins après. Il faut gouverner les entrailles de la terre pour gouverner le futur.
Et cette extraction doit être la moins violente, la plus redistributive, la plus transparente possible. Parce que si l’Europe construit le modèle de l’extraction juste, elle pourra l’exporter partout ailleurs.
Trump veut acheter le coffre-fort. L’Europe doit apprendre à en devenir le serrurier.
Haiku de clôture
Sous glace millénaire
Dorment les métaux du monde
Qui osera creuser ?
Post-scriptum gonzo
J’écris ces lignes depuis un bureau parisien glacé, en plein hiver, en regardant mon téléphone — bourré de terres rares chinoises. Ironie totale.
Le réel est sale. Le futur est sale. Et ceux qui prétendent le contraire sont soit des menteurs, soit des aveugles.
Trump est un salaud lucide. L’Europe est une sainte hypocrite. Le Groenland est la victime qui détient les clés.
Qui gagne ? Celui qui accepte de se salir les mains tout en gardant l’âme propre. Celui qui extrait en réparant. Celui qui prend en redonnant.
Pas sûr que ce soit possible. Mais c’est la seule voie.
Le Groenland fond. Les terres rares brillent. Le temps presse.
Sources
[^1]: E&E News (2025). “Greenland’s riches have enticed US leaders for generations.” https://www.eenews.net/articles/greenlands-riches-have-enticed-us-leaders-for-generations/
[^2]: GEUS – Geological Survey of Denmark and Greenland (2018). “The rare earth element potential in Greenland,” GO29 Report.
[^3]: International Energy Agency (2025). “With new export controls on critical minerals, supply concentration risks become reality.”
[^4]: Discovery Alert (2025). “China’s Rare Earth Processing Monopoly Explained.”
[^5]: World Economic Forum (2025). “Why we need critical minerals for the energy transition.”
[^6]: IEA (2021). “Executive summary – The Role of Critical Minerals in Clean Energy Transitions.”
[^7]: European Commission (2024). “Critical raw materials for strategic technologies and sectors in the EU.”
[^8]: The Guardian (2021). “Greenland’s leftwing anti-mine party wins snap election.”
[^9]: Reuters (2021). “Greenland bans uranium mining, halting rare earths project.”
[^10]: GEUS (2018). GO29 Report.
[^11]: CSIS (2025). “Seizing Greenland Is Worse Than a Bad Deal.”
[^12]: WUNC (2025). “Rare earths: Federal backing and tech advances aim to help the U.S. catch up to China.”
[^13]: BBC (2025). “China rare earths: The BBC visits the world’s mining capital for the metallic elements.”
[^14]: New York Times (2025). “China Has Paid a High Price for Its Dominance in Rare Earths.”
[^15]: Statista (2025). “Greenland’s Economy Depends on Fishing and Danish Subsidies.”
[^16]: Moody’s Analytics (2024). “Greenland Economic Indicators.”
[^17]: European Commission (2024). “Critical Raw Materials Act,” Regulation (EU) 2024/1252.