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La démocratie française est bien malade. Les partis politiques font partie des institutions les plus rejetées de notre pays. Les campagnes et les choix électoraux se font de plus en plus sur les réseaux sociaux dont personne ne peut réellement prétendre connaitre le fonctionnement des algorithmes. Les potentialités de l’intelligence artificielle finissent par brouiller les repères des esprits les plus cartésiens. Il n’en fallait pas plus à Frédéric Arnaud-Meyer pour écrire un récit d’anticipation consacrée à l’élection présidentielle française de 2027 sous forme de parabole et de fable à la fois. Chez Sans Doute nous sommes extrêmement fiers de vous le proposer en exclusivité en plusieurs épisodes qui seront publiés tous les samedis à compter de ce jour. Acceptez l’aspect paroxystique du point de départ et vous suivrez cette histoire comme hypnotisé par ce qu’il dit de la France d’aujourd’hui sans que nous soyons capables de mettre des mots dessus facilement. Bonne lecture !
ÉPISODE 1 — Préface, Prologue et les trois premiers chapitres.
PRÉSENTATION DU RECIT :
Deux losers magnifiques.
Une expérience politique née dans les vapeurs d’alcool.
Et la plus grande mystification démocratique de l’histoire française.
Marc, journaliste raté, raconte de l’intérieur l’aventure des « Extrémistes Lambda » — cette farce qui a fini par devenir plus vraie que la réalité qu’elle prétendait parodier.
PRÉFACE BIDON
Par Bibi Dudu
Philosophe, enseignante à l’École Normale Supérieure
Auteure de « La démocratie à l’épreuve de l’accélération »
Il existe des moments dans l’histoire politique d’une nation où la frontière entre le réel et le fictionnel, le sérieux et l’absurde, la critique et la proposition devient si poreuse qu’elle en perd toute signification opératoire. L’histoire extraordinaire que vous vous apprêtez à lire constitue l’un de ces moments.
Lorsque Marc m’a proposé de préfacer ce récit, ma réaction initiale fut la réticence. Comment introduire une histoire qui défie les catégories conventionnelles de l’analyse politique? Comment situer dans notre horizon intellectuel cette expérience qui a délibérément brouillé les cadres interprétatifs habituels?
Ce qui s’est produit en France entre 2025 et 2028 n’est ni un mouvement politique classique, ni une performance artistique, ni une expérience sociologique, ni une subversion situationniste – mais un peu tout cela à la fois, dans une hybridation inédite qui résiste à nos tentatives de classification.
Victor Launay et Sophia Merkel, ces deux figures centrales avant leur mystérieuse disparition, n’étaient ni des révolutionnaires au sens traditionnel, ni de simples provocateurs médiatiques, ni des théoriciens politiques conventionnels. Ils ont inventé une position nouvelle dans notre espace public, exploitant les mécanismes même qu’ils prétendaient subvertir, incarnant les contradictions qu’ils dénonçaient.
L’intérêt philosophique de leur démarche réside précisément dans ce paradoxe : ils ont formulé une critique radicale du système politique contemporain non pas depuis une position d’extériorité idéalisée, mais en plongeant délibérément dans ses rouages les plus absurdes. Leur critique ne s’est pas déployée contre le spectacle politique, mais à travers lui – transformant sa grammaire de l’intérieur plutôt que la dénonçant de l’extérieur.
Cette approche marque une rupture significative avec les traditions critiques dont ils s’inspiraient pourtant. Là où les situationnistes des années 1960 cherchaient à démasquer le spectacle, Victor et Sophia l’ont poussé jusqu’à son point de rupture logique. Là où les théoriciens de la décroissance formulaient une alternative extérieure au système, ils ont inoculé leurs idées au cœur même des institutions qu’ils critiquaient.
Ce qui rend leur histoire si fascinante, c’est sa dimension métamorphique. Ce qui a commencé comme une expérience cynique s’est progressivement chargé d’une sincérité paradoxale. Les idées qu’ils avaient formulées comme des provocations se sont révélées répondre à des aspirations profondes dans la société française.
Le « droit à la déconnexion » n’était pas qu’une boutade, mais touchait à une angoisse authentique face à l’accélération numérique. « L’enracinement dynamique » n’était pas qu’un oxymore provocateur, mais formulait une synthèse nécessaire entre appartenance et ouverture dans un monde globalisé. Ces concepts, initialement conçus pour exposer les contradictions du système, ont fini par offrir des voies de résolution potentielle à ces mêmes contradictions.
Marc, en témoin privilégié de cette aventure, nous offre bien plus qu’une chronique politique. Son récit est une réflexion profonde sur les mécanismes de transformation sociale, sur les frontières entre sincérité et performance dans l’espace public, sur la possibilité même d’un changement significatif au sein de nos démocraties épuisées.
L’histoire de Victor et Sophia nous confronte à des questions inconfortables. À quel moment une critique du système devient-elle une proposition alternative ? Comment des idées initialement subversives peuvent-elles être institutionnalisées sans perdre leur potentiel transformateur ? Que signifie l’authenticité politique dans un monde dominé par les simulacres?
Plus fondamentalement encore, leur parcours interroge notre rapport contemporain à la vérité politique. Dans un monde post-vérité où les frontières entre fait et fiction, sincérité et calcul, se sont estompées, Victor et Sophia ont inventé une position paradoxale : celle d’une sincérité construite, d’une authenticité vivante et consciente.
Leur disparition volontaire, qui demeure l’un des mystères les plus intrigants de cette histoire, pourrait être interprétée comme l’ultime acte cohérent de leur démarche – le refus final de l’incarnation personnalisée du pouvoir, permettant à leurs idées de circuler librement, de se transformer au contact du réel politique.
Ce livre n’offre pas de conclusion définitive, pas plus que l’expérience qu’il documente n’est véritablement achevée. Les idées semées par Victor et Sophia continuent leur métamorphose à travers les politiques du gouvernement Nemours-Morin et, comme le suggère le dernier chapitre, commencent à se propager au-delà des frontières françaises.
Peut-être est-ce là leur contribution la plus significative : avoir réintroduit dans notre horizon politique la possibilité même d’une transformation profonde, au moment précis où le réalisme cynique semblait avoir définitivement rétréci le champ des possibles.
Je vous invite donc à lire ce récit non pas comme une simple curiosité politique française, mais comme un cas d’étude sur les possibilités inattendues de notre présent – sur les formes nouvelles que peut prendre la critique sociale lorsqu’elle accepte de se confronter aux paradoxes de notre contemporanéité plutôt que de les surplomber illusoirement.
L’expérience des « Extrémistes Lambda » nous rappelle que la politique la plus féconde est peut-être celle qui s’installe précisément à la frontière du réel et de l’imaginaire, transformant nos catégories mêmes de perception du possible et du désirable.
Paris, mars 2029
PROLOGUE
Urnes abandonnées
La démocratie tousse
Les rats s’échappent
Paris, 14 mai 2027, 23h17.
Je reçois le premier message alors que je noie mon échec professionnel dans un whisky bon marché au Sélect, ce bar où les journalistes viennent pleurer la mort du quatrième pouvoir. Je n’écris plus que des nécros de célébrités pré-rédigées et des tribunes signées par des PDG qui ne les liront jamais.
DE : v.launay@revolution-zero-effort.org OBJET : Notre dernière performance
Marc,
Si tu lis ceci, c’est que nous avons réussi notre sortie. Ou échoué magnifiquement, ce qui revient au même. Tu as été le premier à documenter ma descente aux enfers quand Le Monde m’a viré. Sois le dernier à chroniquer notre disparition.
Rendez-vous : 44°8’59.0″N 5°3’15.0″W Mot de passe : « Votez pour personne »
Apporte du tabac. Et ton sens critique.
V.
Le second message arrive exactement sept minutes plus tard. L’expéditrice ne signe pas, mais reconnaîtrais cette précision maniaque entre mille :
DE : anonyme@protonmail.com OBJET : Chronique d’une mort démocratique annoncée
Cher Marc,
La farce touche à sa fin. Nous possédons les preuves que la démocratie française était morte bien avant que nous ne la sabotions.
Victor t’a probablement déjà contacté avec les coordonnées. N’apporte pas ton téléphone. Ni ton cynisme habituel. Nous en avons assez pour trois.
P.S. : 47 journalistes ont reçu ce message. Tu es le seul qui comprendra pourquoi nous l’avons fait.
Mon téléphone vibre. Notification d’urgence de l’AFP : « DERNIÈRE MINUTE : Les deux finalistes à la présidentielle portés disparus à quelques heures du débat final. »
Je commande un deuxième whisky. Cette fois, je le savoure.
Je suis peut-être un raté de la presse écrite, mais je reconnais une putain d’histoire quand elle me mord les couilles.
Chapitre 1 : Les Insuffisants
Talents en friche
L’ambition sans le génie
Fleurs de caniveau
La première fois que j’ai rencontré Victor Launay, il avait ce regard que seuls possèdent les intellectuels déclassés : cette lueur où brillent en même temps l’arrogance et une blessure jamais cicatrisée. C’était il y a trois ans, dans ce bar qu’il avait racheté avec l’héritage prématuré de sa mère – Le Temporaire, une cave voûtée du 11ème arrondissement où les serveurs portaient des t-shirts à l’effigie de philosophes morts.
« Tu veux savoir pourquoi je me suis fait virer de la fac? » m’avait-il demandé sans préambule, en me servant un negroni que je n’avais pas commandé. « Parce que j’ai osé suggérer que Bourdieu aurait adoré TikTok. »
Victor Launay, 34 ans, normalien, agrégé de philosophie, viré pour « incompatibilité épistémologique » – comprendre : incapacité pathologique à ne pas dire tout haut ce que l’institution pensait tout bas. Reconverti en patron de bar, il testait ses théories politiques sur des clients trop ivres pour le contredire. Son manifeste « Pour une révolution horizontale et immobile » circulait en PDF sur des forums obscurs, téléchargé exactement 156 fois en deux ans.
Son bar était devenu le refuge des intellectuels précaires, des docteurs en sociologie devenus chauffeurs Uber, des linguistes rédacteurs pour sites pornographiques. Il les nourrissait de houmous maison et d’aphorismes destructeurs :
« Le prolétariat a été trahi par la gauche puis par la droite, mais surtout par lui-même. »
« La politique n’est que l’art de vendre de l’espoir à ceux qui n’ont même plus les moyens d’y croire. »
« Voter, c’est choisir son bourreau et prétendre que c’est de l’amour. »
Je l’avais interviewé pour un portrait dans Les Inrocks qui n’était jamais paru. Trop déprimant, avait jugé le rédacteur en chef. « On cherche du désespoir qui donne envie d’acheter du déodorant, pas de se tirer une balle. » C’est là que j’avais compris que le journalisme était mort, et Victor Launay avec lui.
Sophia Merkel, elle, je l’ai connue au sommet de sa gloire éphémère. 432 000 abonnés Instagram, une ligne de vêtements « éco-conscients », trois livres ghostwrités sur la « pleine conscience décoloniale ». Puis le scandale : une vidéo où elle s’appropriait un rituel tibétain pour vendre des yaourts probiotiques. #SophiaIsOverParty avait été trending topic pendant 47 heures.
Je l’avais retrouvée six mois plus tard, animant un atelier de « disruption authentique » dans un espace de coworking à Montreuil. Huit participants, dont six amis venus par pitié. Elle portait un tailleur vintage Chanel qu’elle jurait avoir trouvé en friperie.
« La sincérité est le nouveau luxe, » m’avait-elle expliqué en touillant un matcha latte sans sucre. « Dans un monde d’hyperperformativité digitale, le silence est révolutionnaire. »
Sophia Merkel, 31 ans, petite-fille d’industriels alsaciens, master en communication à Sciences-Po, avait construit son empire d’influence sur le concept de « l’authenticité fabriquée » avant de s’y noyer elle-même. Son mémoire sur « l’esthétique de la résistance à l’ère du capitalisme de surveillance » était devenu une bible pour influenceurs en quête de conscience politique – un manuel d’indignation rentable qui l’avait propulsée dans le paysage médiatique français.
Sa chute avait été spectaculaire, mais calculée : elle avait transformé sa disgrâce en nouvelle marque. « La rédemption comme dernier territoire inexploré du marketing personnel. » Elle animait désormais des ateliers pour cadres en reconversion, leur enseignant l’art de « transformer l’échec en narrative puissant ».
Ce qu’elle ne disait pas, c’est que ses factures d’électricité s’empilaient et que son appartement avenue Montaigne était hypothéqué jusqu’à la dernière moulure.
Ce qui unissait ces deux êtres, c’était une lucidité douloureuse sur leur propre imposture et une rage sourde contre un système qui les avait rejetés malgré leur conformité à ses exigences. Ils avaient joué selon les règles – excellence académique, networking stratégique, personal branding impeccable – et s’étaient quand même retrouvés sur le carreau.
Victor et Sophia incarnaient le paradoxe de notre époque : trop intelligents pour être dupes, trop cyniques pour être révolutionnaires, trop ambitieux pour accepter leur échec.
Deux losers magnifiques, habités par le sentiment confus que leur médiocrité contenait une vérité fondamentale sur notre société – si seulement quelqu’un prenait la peine de l’écouter.
Je ne savais pas encore qu’ils deviendraient, trois ans plus tard, les deux visages les plus reconnaissables de France, ni que leur échec spectaculaire engendrerait la plus belle réussite politique de notre histoire récente : l’abstention consciente comme acte révolutionnaire.
Chapitre 2 : La Politique des Losers
Le système bâille
Deux météores mineurs
Frappent l’indifférence
Ils se sont rencontrés un mardi soir pluvieux de novembre 2025, dans une librairie alternative du 20ème arrondissement. Le genre d’endroit où l’on sert du vin naturel dans des gobelets en carton pendant que des intellectuels précaires débattent de la fin du monde. J’étais là par hasard – ou par désespoir professionnel, ce qui revient au même quand on est journaliste freelance.
L’événement s’intitulait : « L’effondrement comme opportunité : réinventer la démocratie post-croissance ». Sur l’affiche, une liste d’intervenants prestigieux. Dans la réalité, tous s’étaient désistés sauf Victor et Sophia. Le public consistait en moi-même, deux étudiants en anthropologie visiblement défoncés, et le chat de la librairie.
Victor arriva en retard, jean noir, t-shirt à l’effigie de Deleuze, regard défiant le monde de lui demander des comptes. Sophia était déjà là, tailleur-pantalon couleur « moutarde militante », iPad Pro sur les genoux, en train de prendre des notes compulsives sur un événement qui n’avait pas encore commencé.
« On devrait peut-être annuler, » proposa le libraire, contemplant les rangées de chaises vides.
« Certainement pas, » répondit Victor. « L’absence de public est la métaphore parfaite de notre démocratie exsangue. »
« Absolument, » renchérit Sophia. « Documentons cet échec comme symptôme systémique. »
Je sortis mon carnet. Quelque chose me disait que cette soirée ratée méritait d’être immortalisée.
Le débat commença comme une parodie puis se transforma en quelque chose d’autre – un dialogue fiévreux entre deux narcissismes blessés qui, en se confrontant, produisaient des étincelles d’une lucidité brutale.
Victor, gesticulant avec sa bière artisanale : « La gauche s’est suicidée le jour où elle a préféré les pronoms aux prolétaires. »
Sophia, imperturbable : « La droite a vendu son âme quand elle a confondu tradition et marchandisation de la nostalgie. »
Victor : « Le problème, c’est que personne n’ose dire que l’empereur est nu. La politique française est un cadavre qui refuse de s’allonger. »
Sophia : « Non, le problème c’est que tout le monde le dit, mais personne n’agit. Nous sommes tous devenus des critiques de cinéma de notre propre apocalypse. »
À mesure que la soirée avançait et que le vin naturel coulait, leurs postures idéologiques s’effondraient pour révéler une rage commune. Victor, le marxiste désenchanté, et Sophia, la libérale repentie, convergeaient vers un diagnostic partagé : le système politique français était une farce consensuelle où l’alternance ne servait qu’à masquer l’immobilisme.
Vers minuit, quand le libraire s’était endormi sur son comptoir, j’assistai à la naissance d’une idée folle.
« Et si, » demanda Victor, dessinant des constellations imaginaires avec la fumée de sa cigarette, « nous prenions le système à son propre piège ? Si nous poussions le simulacre jusqu’à son point de rupture ? »
« Qu’est-ce que tu proposes concrètement ? » demanda Sophia, soudain très sobre.
« Créons deux mouvements politiques aux extrêmes opposés. Toi à droite, moi à gauche. Poussons chaque idéologie jusqu’à l’absurde, jusqu’à ce que la mascarade devienne visible pour tous. »
Sophia sourit pour la première fois de la soirée : « Une performance artistique à l’échelle nationale. »
« Un cheval de Troie conceptuel dans les institutions. »
« Une expérience sociologique grandeur nature. »
Je les interrompis : « Vous réalisez que ce que vous proposez est complètement mégalomane ? »
Ils me regardèrent comme si je venais de prononcer une évidence tellement massive qu’elle en devenait invisible.
« Bien sûr, » répondit Victor. « La mégalomanie est le prérequis minimal pour faire de la politique aujourd’hui. »
« La différence, » ajouta Sophia, « c’est que nous, nous le savons. »
3h27 du matin. La librairie fermée, nous poursuivions la conversation sur un banc public, partageant une bouteille de whisky cheap et l’angoisse existentielle propre aux insomniaques.
« On n’a aucune chance, » marmonna Victor en contemplant ses baskets trouées. « Je gère un bar au bord de la faillite, tu animes des ateliers bidons… »
« C’est justement notre force, » coupa Sophia. « Nous n’avons rien à perdre. De toutes les ressources politiques, c’est la plus précieuse. »
« Qu’est-ce qu’on ferait, concrètement ? »
« On créerait deux mouvements idéologiquement opposés mais méthodologiquement similaires. Deux miroirs déformants de la société française. On utiliserait les mêmes outils de manipulation que les partis traditionnels, mais de façon si flagrante qu’ils deviendraient visibles. »
Victor éclata d’un rire amer : « Et tu crois que les gens verraient la différence ? »
« Non, » répondit Sophia avec un sourire carnassier. « C’est ça qui est beau. Si les gens ne voient pas la différence entre une vraie politique et notre parodie, nous aurons prouvé notre point. »
C’est à ce moment précis que le pacte fut scellé. Deux losers magnifiques, décidant dans l’obscurité d’une nuit parisienne de transformer leur échec personnel en expérience politique nationale. L’alcool et le désespoir y étaient pour beaucoup, mais aussi cette intuition partagée que le système était si profondément absurde qu’il ne pouvait être combattu que par une absurdité encore plus grande.
« On devrait mettre ça par écrit, » suggéra Victor. « Comme un manifeste. »
Sophia arracha une page de mon carnet et écrivit de son écriture anguleuse :
« PACTE DES EXTRÊMES LAMBDA »
Créer deux mouvements antagonistes incarnant les extrêmes du spectre politique
Pousser chaque idéologie jusqu’à sa caricature assumée
Infiltrer le système médiatique en exploitant ses faiblesses
Révéler l’absurdité fondamentale de notre démocratie spectacle
Disparaître au sommet de notre « succès »
Signé à Paris, le 12 novembre 2025, en état d’ivresse lucide.
Ils signèrent tous les deux, puis me tendirent le papier.
« Tu seras notre témoin, » déclara Victor. « Notre Boswell, notre chroniqueur. »
« Notre complice, » précisa Sophia.
Je signai à mon tour, sans vraiment y croire. À ce moment-là, c’était juste une délirante conversation nocturne entre marginaux intellectuels – le genre qui s’évapore avec les premières lueurs de l’aube et le retour brutal à la réalité.
Si j’avais su que ce bout de papier froissé deviendrait une pièce à conviction dans la plus grande mystification politique de l’histoire française, je l’aurais peut-être gardé plus précieusement.
Ou peut-être pas. Les journalistes aussi ont leur vanité.
Chapitre 3 : La Genèse des Marges
Aux frontières perdues
De l’échiquier politique
Deux fous s’éveillent
Trois semaines s’écoulèrent sans nouvelles. Je pensais que notre pacte nocturne avait rejoint le cimetière des idées grandioses nées dans les vapeurs d’alcool. Puis, un lundi matin de décembre, mon téléphone vibra simultanément avec deux notifications :
DE : Victor Launay Lancement officiel de « La Révolution Sans Effort » – Ce soir 20h – Skatepark de Bercy Dress code : comme tu es, mais en pire
DE : Sophia Merkel Fondation du mouvement « Tradition Disruptive » – 20h30 – Château Rothschild (friche industrielle derrière, pas le domaine) Tenue exigée : néo-ruralité chic
Les voilà qui démarraient leur expérience avec à peine une demi-heure d’écart et à deux kilomètres de distance. Typique. Déjà dans une compétition silencieuse.
J’optai d’abord pour le lancement de Victor. Comment résister à l’appel de l’extrême-gauche indolente?
Le skatepark de Bercy à 20h ressemblait à un croisement entre une manif étudiante et un vernissage d’art conceptuel raté. Une cinquantaine de personnes – majoritairement des trentenaires barbus aux pulls troués stratégiquement – se partageaient des bières tièdes autour d’une enceinte bluetooth crachotante.
Victor avait installé sa « scène » au fond d’une rampe de skate. Une simple chaise de bureau sur roulettes, un micro branché sur un ampli de guitare, et un drapeau rouge sur lequel quelqu’un avait grossièrement peint: « RÉVOLUTION SANS EFFORT – Changer le monde sans bouger du canapé ».
À 20h17 (la ponctualité n’étant manifestement pas une valeur révolutionnaire), Victor fit son entrée, propulsé par deux skateurs qui le poussaient sur sa chaise à roulettes jusqu’au fond de la rampe. Il portait un survêtement Adidas vintage et une cravate rouge sang.
Son discours inaugural fut un chef-d’œuvre d’anti-rhétorique:
« Camarades… ou peu importe comment vous vous définissez, je m’en branle, » commença-t-il en sirotant une bière. « Bienvenue à la naissance du premier mouvement politique qui assume sa propre futilité. »
Silence perplexe dans l’assistance.
« La politique traditionnelle vous demande de l’énergie, de l’espoir, de l’engagement. Nous, on vous demande juste d’exister. Notre promesse est simple: on ne vous décevra pas, parce qu’on ne vous promettra rien. »
Quelques rires nerveux.
« La Révolution Sans Effort part d’un constat simple: nous sommes tous trop épuisés pour changer le monde. Alors plutôt que de nous mentir, transformons cette fatigue en arme politique. »
Il déroula ensuite son programme en sept points, chacun plus absurde que le précédent:
L’instauration d’un revenu universel de procrastination
La réduction du temps de travail à « ce que vous sentez, là, maintenant »
La nationalisation de toutes les entreprises dont le nom est imprononçable après deux verres
L’abolition des réunions qui auraient pu être des emails
L’indexation des salaires sur le niveau de bullshit du poste
La reconnaissance du « droit à ne pas avoir d’avis »
La semaine de trois jours, dont deux fériés
Le plus troublant? Les gens applaudissaient. Pas comme on applaudit une blague, mais comme on acclame une vérité trop longtemps réprimée.
« Nous ne tiendrons pas de permanence, » conclut Victor, « parce que c’est chiant. Notre site web sera délibérément plantant. Notre ligne téléphonique sera occupée en permanence par un répondeur philosophique. Et notre financement se fera exclusivement en cryptomonnaie révolutionnaire, le ‘FuckCoin’, dont la valeur est indexée sur notre niveau collectif d’indignation. »
Puis il descendit de sa chaise et annonça que la partie officielle était terminée et que la fête pouvait commencer. Un DJ lança un set de techno minimaliste pendant qu’on distribuait des cartes de membre en carton recyclé, où figurait le slogan: « Adhérent·e de La Révolution Sans Effort – N’a rien à prouver à personne ».
Je m’éclipsais, stupéfait par la performance de Victor, mais surtout par la réception du public: ces jeunes diplômés précarisés, ces fonctionnaires désabusés, ces artistes au RSA avaient trouvé dans ce discours fatiguiste une étrange forme de soulagement.
J’arrivais essoufflé à la friche industrielle derrière le Château Rothschild à 21h15, en retard pour le lancement de « Tradition Disruptive ». Autant le rassemblement de Victor était délibérément bordélique, autant celui de Sophia ressemblait à un événement Apple organisé dans les ruines d’une abbaye médiévale.
L’entrée était gardée par deux videurs en costume traditionnel breton réinterprété par un créateur japonais. On me remit un badge NFC en bois gravé et une coupe de champagne naturel dans un gobelet en céramique biodégradable.
La scène, éclairée par des néons disposés comme des vitraux d’église, accueillait Sophia dans une robe qui semblait tissée à partir d’anciens drapeaux français. À ses côtés, un DJ en costume trois-pièces mixait des chants grégoriens sur des beats électro.
« Bienvenue dans la première révolution conservatrice qui assume pleinement son paradoxe, » déclara-t-elle à un public composé d’entrepreneurs tech, d’héritiers bohèmes et de quadras en reconversion spirituelle. « Tradition Disruptive n’est pas un parti politique. C’est une mise à jour du système d’exploitation français. »
Sur l’écran géant derrière elle s’affichait le logo du mouvement: un coq gaulois stylisé en wireframe 3D.
« Notre constat est simple: la France souffre d’une crise d’authenticité. Nous avons outsourcé notre souveraineté, nous avons uploadé notre culture dans le cloud américain, nous avons laissé les algorithmes décider de notre destin national. »
Contrairement au discours brouillon de Victor, celui de Sophia était millimétré, rythmé par des slides minimalistes et des animations saisissantes.
« Tradition Disruptive propose un retour aux sources 2.0. Nous voulons hacker notre propre culture pour retrouver son code source. »
Son programme se présentait comme une « roadmap nationale »:
Créer un ministère de la Mémoire Augmentée
Développer un blockchain du patrimoine français
Instaurer un service civique numérique dans les campagnes
Lancer un incubateur de traditions locales
Mettre en place une flat tax sur les anglicismes
Tokeniser les monuments historiques pour financer leur préservation
Programmer une IA nourrie exclusivement à Proust et De Gaulle
« Nous ne sommes ni de droite ni de gauche, » conclut-elle. « Nous sommes en profondeur. » (Applaudissements nourris)
Après son discours, Sophia dévoila l’application officielle du mouvement: une sorte d’Instagram patriotique où chaque publication devait être géolocalisée sur le territoire français et taguée avec un « héritage culturel ». Les membres recevaient des « points d’enracinement » en visitant des lieux historiques et en participant à des rituels traditionnels.
Puis, dans un geste parfaitement orchestré, elle invita l’assistance à un « rituel d’engagement » consistant à planter des graines de fleurs endémiques françaises dans des petites boîtes en carton imprimé de QR codes. « Scannez, plantez, et regardez votre engagement fleurir physiquement et numériquement. »
Je repartis avec ma boîte de graines de bleuets, sidéré par la sophistication de sa mise en scène et par l’enthousiasme des participants, qui semblaient avoir trouvé dans ce techno-traditionalisme une réponse à leur anxiété identitaire contemporaine.
Le lendemain, je retrouvai Victor et Sophia dans un café anonyme du 13ème arrondissement. Je les trouvai en pleine analyse post-mortem de leurs lancements respectifs.
« Tu dois admettre que j’ai attiré plus de monde, » se vantait Sophia en scrollant les statistiques de l’application Tradition Disruptive sur son téléphone.
« Mais les miens étaient là par conviction, pas pour le networking, » répliqua Victor. « Qualité versus quantité. »
« Alors, » les interrompis-je, « vous êtes vraiment sérieux avec cette expérience? »
Ils échangèrent un regard que je ne parvins pas à déchiffrer.
« Plus sérieux que nous ne l’avions prévu, » admit Sophia. « Les gens ont… répondu. »
« C’est comme si on avait lancé une blague et que personne n’avait compris qu’il fallait rire, » ajouta Victor.
« Ou pire, » murmura Sophia, « comme si tout le monde avait compris que c’était une blague, mais avait décidé d’y croire quand même. »
Ce fut ma première intuition que leur expérience pourrait échapper à leur contrôle. Que la parodie politique qu’ils avaient imaginée pourrait devenir réalité simplement parce que la réalité politique était déjà devenue une parodie d’elle-même.
« Et maintenant? » demandai-je.
« Maintenant, » répondit Victor avec un sourire inquiétant, « on pousse le curseur encore plus loin. On voit jusqu’où on peut aller avant que le système nous rejette comme des corps étrangers. »
« Ou nous absorbe comme des nutriments, » ajouta Sophia. « Ce qui serait bien plus terrifiant. »
Ils me montrèrent ensuite leurs plans pour les semaines suivantes: Victor prévoyait de lancer une « grève du zèle citoyen » encourageant ses membres à respecter scrupuleusement toutes les lois françaises jusqu’à paralyser le système par excès de conformité. Sophia préparait un « pèlerinage technologique » où ses adeptes visiteraient d’anciens sites industriels français en réalité augmentée.
En les quittant ce jour-là, je réalisai avec un frisson que ce qui avait commencé comme une expérience sociopolitique cynique était en train de se transformer en quelque chose que ni eux ni moi ne pouvions pleinement appréhender : une nouvelle forme de mouvement politique pour une époque post-vérité.
J’écrivis dans mon carnet : « Victor et Sophia ont créé deux miroirs déformants face à face. Reste à voir si la France s’y reconnaîtra, ou si elle préférera continuer à se regarder dans son miroir habituel, déjà suffisamment déformant. »
Le plus ironique? Je n’arrivais pas à déterminer lequel des deux mouvements me semblait le plus absurde. Ce qui en disait long sur l’état de ma propre boussole politique.
Le chapitre 4 intitulé « Les Algorithmes du Chaos » et les suivants la semaine prochaine et pour vous tenir en haleine en voici un avant goût :
« Notre vidéo sur le » droit à la flemme institutionnelle » a fait 2,7 millions de vues en 12 heures. J’ai 80 000 nouveaux followers. Qu’est ce que je suis censé faire avec ça putain ? »
Rendez vous donc pour la suite samedi prochain !
