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Le festival de Cannes est l’occasion pour notre contributeur Sylvain Lévy de proposer aux lecteurs de Sans Doute une nouvelle réflexion sur nos rapports aux images à l’ère de l’intelligence artificielle. Présent sur la Croisette, il met en perspective le festival traditionnel et sa sélection officielle avec le nouveau festival consacré exclusivement aux créations sous IA. Une façon de s’interroger sur le futur du cinéma, sur la manière dont les oeuvres seront fabriquées et arriveront jusqu’à nous, et sur comment nous les choisirons, dans un avenir désormais très proche.
Je suis à Cannes cette semaine et j’ai eu la chance d’y rencontrer Marco Landi, fondateur du World AI Film Festival. Sur la Croisette, deux festivals coexistent désormais à quelques semaines d’intervalle, presque indifférents l’un à l’autre. Le premier célèbre encore ce que le XXe siècle a construit autour du cinéma — l’auteur, le tournage, les corps, le temps long, l’économie lourde d’une œuvre lente. Le second apparaît dans ses marges techniques. Même vocabulaire — films, création, narration — architecture différente. Non plus une industrie du réel capturé, mais une génération de signaux synthétiques à coût marginal décroissant.
La position officielle est claire. Le Festival de Cannes a écarté la technologie émergente de la compétition pour la Palme d’Or, en affirmant que « l’IA imite très bien, mais ne ressentira jamais d’émotions profondes ». Cette semaine pourtant, la Croisette de la sélection traditionnelle a été investie par le mouvement du film IA et ses soutiens dans la Big Tech. Une « nouvelle vague », annoncent-ils, arrive. La formule est révélatrice : elle emprunte au vocabulaire fondateur du cinéma moderne français pour désigner précisément ce qui pourrait le destituer. L’antagoniste s’habille du costume de l’ancêtre.
Cannes repose sur la rareté — financements, talents, temps. Le WAiFF repose sur l’inverse : démocratisation radicale, accélération des itérations, compression du coût d’entrée jusqu’à le rendre négligeable. Le geste qui exigeait un studio exige désormais un prompt. Toute économie symbolique fondée sur la difficulté matérielle de fabrication se trouve, à terme, exposée — et celui qui a construit un objet autour d’une rareté volontaire reconnaît immédiatement ce qui se déplace.
La question est anthropologique. La rareté migre : non plus produire des images, mais tenir une vision capable de résister à l’abondance générative. Argument trop confortable. Un cinéaste s’installe devant un modèle IA avec une intention précise — couleur, cadrage, rythme. Le modèle IA propose, complète, suggère trois variantes plus séduisantes que l’idée initiale. Le cinéaste choisit. Il n’a pas trahi sa vision ; il l’a négociée avec une distribution statistique. De négociation en négociation, c’est la moyenne du modèle qui s’installe à la place de l’intention. La même infrastructure qui démocratise la fabrication d’images absorbe la fabrication des imaginaires.
Il faut alors nommer ce que la lecture culturelle oublie. La sélection — décider ce qui mérite de durer — ne sera plus seulement une affaire de festivals et de critiques. Elle sera computationnelle et financière. Les systèmes de recommandations décideront ce qui circule. Le capital-risque décidera quels modèles sont entraînés, donc quelles esthétiques deviennent disponibles. Les plateformes décideront quels formats sont monétisables. Le WAiFF, soutenu par la Big Tech, est déjà le signe de cette cohabitation.
Reste une hypothèse plus inconfortable. La vraie question n’est peut-être pas que le bruit produit à grande échelle vienne concurrencer les œuvres. Elle est qu’à un certain seuil de saturation, le bruit devienne lui-même une forme dominante — régime esthétique à part entière, avec ses codes, ses publics, ses prescripteurs. Ce ne serait pas la fin du cinéma. Ce serait la fin de la distinction sur laquelle il s’est appuyé pour exister.

Chaque jour Sans Doute vous donne accès à de nouvelles manières de voir les choses, accueille la diversité des points de vue, cultive la nuance comme exigence et vous ouvre de nouvelles perspectives quitte, sans doute, à déranger les repères habituels et les idées reçues.
C’est l’esprit Sans Doute.