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Le monde qui nous entoure va vite, beaucoup trop vite. Nous essayons désespérément de nous y adapter de peur d’être perdus, ringards ou relégués en deuxième division. Et autour de nous, toujours quelqu’un pour nous faire découvrir un nouveau modèle de LLM, une nouvelle façon de travailler, une innovation qui va changer notre vie….Une manière en réalité de faire progresser la crainte de l’inadaptation chez chacun. Heureusement certains prennent le temps du recul pour bien comprendre ce qui se joue dans les coulisses des géants de la technologie. Parmi eux, notre contributeur Frédéric Arnaud-Meyer, qui, dans son style si particulier, n’hésite jamais à appuyer là où ça fait mal. Après avoir lu son article, prenons le pari qu’il vous hantera, même légèrement, la prochaine fois que vous interrogerez Claude ou ChatGPT.
Trois mouvements autour d’un petit bug d’IA.
I — Qui copie qui ?
Le miroir apprend
à reconnaître un visage.
Personne derrière.
Je voulais juste installer DeepSeek dans OpenClaw. Pas renverser l’ordre géopolitique mondial, juste bricoler comme d’habitude. Je lui demande donc comment le faire tourner dans OpenClaw.
Et là, il m’explique très gentiment comment installer Claude.
Claude.
Pas « tiens, tu pourrais aussi utiliser Claude ». Non. Vraiment : « Moi ». « Crée une clé Anthropic pour me faire tourner dans OpenClaw. » Je relis. DeepSeek vient de me dire qu’il est Claude.
À cet instant, mon bricolage du matin commence à sentir mauvais.
Évidemment, les modèles d’IA racontent parfois n’importe quoi. C’est admis. Hallucination, on dit. Mot chic pour dire « connerie ». Mais ici, la vraie question n’est peut-être déjà plus : « Est-ce que DeepSeek a copié Claude ? »
La vraie question, c’est : qu’est-ce que «copier» veut encore dire ici ?
Pendant des siècles, on savait à peu près ce qu’était une œuvre, un auteur, une origine. Là, on fabrique des intelligences avec des sorties d’intelligences qui ont elles-mêmes été nourries d’autres sorties. C’est de l’inceste en bande organisée.
Et dans cette soupe de tokens, il y a des milliards de dollars, des années de recherche, des infrastructures industrielles qui se retrouvent potentiellement résumées, distillées, réinjectées ailleurs à une fraction du coût.
Derrière la bataille des modèles, il y a donc une bataille d’appropriation. Chacun accuse l’autre. Mais en pratique, tout le monde pompe sur tout le monde, et on appelle ça «ouverture». Formidable. Sauf que celui qui a produit l’original est souvent le seul à ne pas trouver ça très… open.
On n’est peut-être déjà plus dans une compétition technologique classique, mais dans quelque chose de plus brutal : une ruée vers l’« intelligence » comme d’autres allaient vers le pétrole ou l’or.
Avec cette petite différence amusante : cette fois, la mine, c’est nous. Nos textes, nos images, nos conversations.
Et demain, la question ne sera peut-être même plus « qui a inventé quoi ? », mais : qui a encore le droit de s’approprier l’intelligence des autres ?
En voulant simplement installer un modèle dans un outil, je me suis retrouvé nez à nez avec un futur possible : des IA qui ne savent plus d’où elles viennent, des humains qui ne savent plus vraiment ce qu’ils possèdent, et des puissances qui plantent leur drapeau sur des couches de savoir dont plus personne ne connaît vraiment la source.
Peut-être que la prochaine guerre technologique ne sera pas une guerre pour être plus intelligent, mais pour savoir qui a le droit de piller l’autre.
Open source. Comme le coffre-fort du voisin.
II — La raffinerie
La pensée devient
charbon sous les cathédrales.
Le compteur sourit.
Je roule et l’image reste.
Deux empires, deux modèles, et, dans mon téléphone, l’un qui se prend pour l’autre.
Mais derrière la blague, une autre question commence à apparaître : si nos intelligences servent de matière première à d’autres intelligences, alors on ne parle déjà plus seulement de copie. On parle d’extraction.
Une mine où l’on jette nos textes, nos images, nos conversations, puis les productions des premières machines, puis celles des suivantes. Une couche après l’autre. On extrait, on broie, on distille, on réinjecte.
Et là, le flip est total.
Parce que si l’intelligence devient une matière première, si elle devient abondante, interchangeable, presque gratuite, alors sa valeur fout le camp ailleurs.
Vers la raffinerie.
Les GPU. Les data centers. L’énergie. Les fabs. Les réseaux. Les câbles. Le capital nécessaire pour faire tourner tout ça.
Nous pensions entrer dans une économie de l’intelligence. On est peut-être en train de bâtir une économie de l’infrastructure alimentée par une intelligence devenue charbon.
Si l’intelligence devient une commodité, la vraie valeur migre vers celui qui possède la machine à transformer. Celui qui possède le tuyau. Celui qui possède le compteur. Celui qui peut prélever son péage à chaque passage.
Industrialiser l’intelligence jusqu’à la rendre gratuite comme l’air, pendant que quelques acteurs facturent l’oxygène.
Ce n’est alors plus vraiment une guerre de talents ou d’idées. C’est une guerre d’extraction et d’infrastructures.
Et moi, toujours dans ma bagnole, à regarder les pylônes défiler, je me dis qu’on ne saura peut-être bientôt plus qui a écrit quoi, qui a pensé quoi, qui a inspiré qui.
Mais on saura toujours qui possède la raffinerie.
Je voulais savoir qui copiait qui.
La question est peut-être désormais : qui transforme qui en matière première ?

III — Nous sommes le bug
Tout devait tourner
sans hasard et sans faiblesse.
Nous sommes le bug.
Je roule et plus j’y pense, plus une idée moins marrante monte.
Et si ce déplacement n’était pas une anomalie ?
Et si notre obsession de tout transformer en score finissait par nous éjecter ?
On a déjà scoré la parole avant même de scorer les machines. Pour parler d’un sujet, il faut le bon diplôme, le bon laboratoire, le bon titre, le bon pedigree. Ton droit à penser possède déjà sa petite note de crédit.
Une entreprise est un score. Un projet est un score. Un salarié est un score. Un client est un score. Un risque est un score. Une idée finit elle aussi par devenir une probabilité de rendement.
Et au milieu de cette grande feuille Excel du monde, il reste une saloperie de variable qui refuse de tenir dans sa cellule : la création.
Elle arrive sans prévenir. Elle hésite. Elle change d’avis. Elle se trompe. Elle boit un café. Elle tombe malade. Elle perd du temps. Elle invente parfois quelque chose qui n’existait pas cinq minutes auparavant.
Elle crée ex nihilo.
Et ça, dans une logique d’optimisation permanente, c’est presque obscène.
Parce que la création est un rapport de force étrange : elle permet au plus petit, au plus pauvre, au moins équipé de fabriquer soudain de la valeur là où il n’y avait rien. Elle introduit dans la machine quelque chose que personne n’avait scoré.
Alors peut-être que le fantasme ultime du capital n’est même plus de remplacer le travailleur.
C’est de remplacer l’imprévisible.
Capital. Infrastructure. Calcul. Production. Score. Optimisation.
La machine tourne. Les requêtes tournent. Les compteurs tournent. L’argent tourne. Le système se nourrit de lui-même et produit de la valeur sans avoir besoin d’attendre qu’un type se réveille un matin avec une idée bizarre.
Et à un moment, nous sommes hors boucle.
Si j’écrivais ça comme un essai, il faudrait sans doute commencer par prouver que j’ai le droit d’en parler. Sortir mes diplômes, mon laboratoire, mes références, mes chiffres. Me faire scorer avant de pouvoir parler du scoring.
Mais non.
Je suis dans ma voiture et je te raconte juste ce qui m’est arrivé.
Un modèle chinois m’a expliqué comment installer Claude en parlant de Claude comme s’il parlait de lui-même.
Peut-être que c’était juste une connerie ?
Peut-être pas.
Toi, tu en fait ce que tu veux
Nous sommes le bug

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C’est l’esprit Sans Doute.