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Michel Foucault avait imaginé un monde où les discours circuleraient sans auteurs. L’intelligence artificielle ne l’a pas seulement rendu possible. Elle l’a industrialisé. Mais ce monde sous perfusion d’IA nous oblige à redécouvrir pourquoi une société a besoin de signatures afin de la rendre habitable : une parole doit être reliée à une responsabilité, un pouvoir à un visage. Une nouvelle réflexion brillante de Sylvain Lévy sur un nouvel aspect de relation entre l’homme et la machine à l’ère de l’IA. L’occasion de souligner combien Sans Doute est fier d’être devenu l’un des principaux lieux du débat en France sur les ruptures anthropologiques induites par l’intelligence artificielle et de remercier tous nos contributeurs qui écrivent avec passion sur ce sujet.
Il est des philosophes qui répondent à leur époque. D’autres semblent attendre patiemment la nôtre. Un siècle après sa naissance, Michel Foucault appartient à cette seconde catégorie. En 1969, dans une conférence devenue célèbre, il imaginait une culture où les discours circuleraient sans qu’il soit nécessaire de les rapporter à un auteur. Cette disparition ne l’inquiétait pas. Il voyait dans la figure de l’auteur un instrument par lequel les sociétés disciplinent les idées, attribuent les responsabilités et, parfois, désignent les coupables.
Aujourd’hui, l’intelligence artificielle donne à cette intuition une réalité inattendue. Le langage sans visage n’est pas nouveau — la rumeur, le proverbe et l’écrit anonyme l’ont précédé de plusieurs millénaires. Ce qui est nouveau, c’est son industrialisation : une parole produite sans expérience vécue, sans mémoire personnelle, sans biographie, en volume illimité, et revêtue de l’autorité tranquille de la réponse.
Mais le visage qui disparaît n’emporte pas le pouvoir avec lui. Il le déplace. Derrière chaque réponse générée demeurent des choix silencieux : les corpus retenus, les règles de modération, les intérêts stratégiques des entreprises qui conçoivent ces systèmes.
L’anonymat du discours n’est pas l’effacement de l’autorité ; il en est souvent le perfectionnement. Plus une décision paraît impersonnelle, plus il devient difficile d’en retrouver l’origine. Nous pensions déléguer des tâches à des machines ; nous découvrons que nous leur déléguons aussi une part de notre capacité à identifier celui qui décide.

Foucault nous a appris à regarder derrière les évidences. Il savait que le pouvoir préfère les formes discrètes aux démonstrations spectaculaires, qu’il agit moins par la contrainte visible que par l’organisation des savoirs, des normes et des habitudes. Pourtant, si l’on pousse sa prémisse à sa limite — si toute vérité n’est qu’un rapport de force — elle révèle un coût qu’elle n’a jamais payé : plus aucune institution ne peut prétendre parler au nom d’un bien commun.
Or une démocratie ne vit pas seulement de méfiance. Elle vit aussi de procédures, de preuves, d’engagements publics et de femmes et d’hommes qui acceptent de répondre de ce qu’ils autorisent. La transparence ne consiste pas à tout montrer. Elle consiste à savoir à qui demander des comptes.
C’est là que commence le véritable défi de l’intelligence artificielle. Non pas préserver l’auteur — cette figure romantique du génie créateur, origine souveraine de l’œuvre — mais préserver la signature, qui est tout autre chose : non l’origine d’un texte, mais l’engagement d’une personne à en répondre.
Une décision importante pourra demain être préparée par des modèles, éclairée par des agents, vérifiée par d’autres intelligences artificielles. Rien de cela n’efface une exigence plus ancienne que toutes nos technologies : quelqu’un doit pouvoir dire « c’est moi qui l’assume ». Sans cette possibilité, la compétence se diffuse tandis que la responsabilité s’évapore.
Foucault écrivait, à la dernière page des Mots et les Choses, que l’homme pourrait un jour s’effacer « comme à la limite de la mer un visage de sable ». Ce n’est pas seulement le visage qui disparaît sous la vague. C’est aussi la possibilité de reconnaître celui qui était passé avant nous.
À mesure que les machines écrivent, conseillent et décident, notre tâche n’est pas de défendre l’auteur contre la technologie. Elle est de préserver ce qui rend une société habitable : la possibilité de relier une parole à une responsabilité, une décision à une signature, un pouvoir à un visage.
Source d’inspiration pour cet article : https://www.nytimes.com/2026/07/10/books/review/michel-foucault-ai-tech-power.html

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