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….Et comment nous pourrions reprendre la main.
Depuis l’avènement de l’internet grand public, l’Europe se contente du siège passager. Toute une génération de dirigeants économiques et politiques a non seulement failli, mais a délibérément contribué à notre effacement dans un secteur technologique grand public que nous dominions autrefois. Les choses auraient pu se passer différemment si on avait écouté ceux qui codaient. Il est heureusement encore temps d’en tirer les conséquences. Une analyse percutante et sans concession de notre contributeur Tariq Krim, fondateur de Cybernetica.fr, que Sans Doute est fier de publier. Un des meilleurs experts français de l’internet y livre en effet une vérité qui fait mal.
L’essentiel de l’internet repose sur deux technologies inventées en Europe. Chaque application, chaque téléphone, chaque service cloud en dépend. Sans elles, pas d’internet moderne. Et pourtant, la plupart des dirigeants européens ignorent jusqu’à leur existence.
On parle évidemment du web et de Linux. Leur point commun : tous deux sont nés en Europe, tous deux ont été offerts gratuitement au monde entier sous forme de logiciels libres. C’est ce qui a permis à des entreprises comme Google d’exister à la fin des années 90. Et c’est sur eux que la Chine a bâti sa puissance colossale de services cloud.
Sans Linux, pas de serveurs, pas de cloud, pas d’Android, pas d’intelligence artificielle. Un projet étudiant devenu la colonne vertébrale de toute la technologie moderne.
Et sans le web, pas d’internet commercial.
Avant le web, l’internet était un ensemble de services en ligne de commande, impraticable pour le grand public. Le web a accompli l’un des tours de force les plus importants de l’histoire de l’informatique : unifier l’interface et le langage du partage d’information en ligne. Pour la première fois, que l’on soit un gamin dans sa chambre ou une multinationale, on utilisait et maîtrisait les mêmes outils.
Les Européens n’ont pas raté le train. C’est eux qui l’avaient construit.
Le web est sorti du CERN, à Genève. Linux est né d’un projet étudiant en Finlande. Et les dirigeants européens les ont superbement ignorés.
C’est l’un des épisodes les plus consternants de l’histoire technologique récente. Personne ne le connaît. Personne ne l’enseigne. Le récit qu’on nous ressasse, c’est celui de la domination américaine innée et de notre incompétence supposée.
C’est un mythe.
Dans les années 1990, la France fabriquait un téléphone mobile sur trois dans le monde. La compression numérique avec le MPEG et le MP3, les brevets de télécommunications, les briques fondamentales qui font tourner toute l’infrastructure, y compris le GSM : l’essentiel a été conçu en Europe, ou parfois par des Européens installés aux États-Unis.
Mais rares étaient ceux qui mesuraient ce que nous avions entre les mains. Même nées en Europe, la Web Foundation et la Linux Foundation ont migré aux États-Unis et sont aujourd’hui financées pour l’essentiel par des entreprises américaines.
L’explication est assez limpide : la plupart des entreprises technologiques européennes dominaient à coups de normes, de commissions et de marchés protégés. C’est pour cela que la première génération de téléphonie mobile, qui correspondait parfaitement à cette logique, a si bien fonctionné.
Mais l’internet a bouleversé la façon de développer la technologie. Il a permis à des entreprises sorties de nulle part de naître dans des chambres d’étudiants. La seule condition : avoir des développeurs talentueux.
L’internet s’est construit sur le logiciel. Distribué sans friction par des canaux entièrement nouveaux. Nos dirigeants n’ont rien vu venir, et nous avons perdu les trois batailles de l’internet l’une après l’autre.
Première bataille : celle des ordinateurs et des systèmes d’exploitation. Avant l’essor d’internet, l’économie européenne tournait autour de l’électronique grand public, des baladeurs musicaux aux téléviseurs. Mais quand l’ordinateur est devenu le centre de gravité de nos vies, les produits européens ont été relégués en marge.
Les grandes marques européennes sont devenues des équipementiers et des fournisseurs de pièces détachées. Les baladeurs de Thomson ou Philips ont été balayés par les lecteurs MP3, puis par l’iPod, puis par l’iPhone.
Tout s’est mis à graviter autour d’un seul objet : le système d’exploitation. Celui qui possède le système d’exploitation peut bâtir un écosystème commercial dessus. Windows l’a fait dans l’entreprise. Apple l’a fait pour le grand public et est devenu la première entreprise à franchir la barre des mille milliards d’euros de capitalisation boursière en 2018 (plus de 3200 milliards aujourd’hui).
L’Europe ne disposait que d’un seul système d’exploitation : Linux. Et elle n’a jamais investi dedans. À la place, les grands groupes ont tout misé sur Windows, lui offrant un accès sans rival aux consommateurs comme aux entreprises.
Ceux d’entre nous qui ont tenté de construire des systèmes d’exploitation autour de Linux au début des années 2000 ont été écartés d’un revers de main.
Quand Linux est devenu Android, l’Europe avait pourtant des marques de premier plan : Alcatel, Thomson, Nokia. Au lieu d’investir, nous les avons bradées (Nokia à Microsoft, Thomson à la Chine), quelques années à peine avant l’explosion d’Android.
La Corée du Sud, elle, a gardé son industrie mobile et s’en est servie pour conquérir le marché mondial avec LG et Samsung. L’Europe a été rayée de la carte.
L’iPhone a réussi pour une raison précise : c’est le premier appareil à avoir rendu le web mobile véritablement utilisable. Et ce que la plupart des gens ignorent, c’est que le premier prototype fonctionnel a été conçu à Paris, avant d’être rapatrié aux États-Unis quand le projet est devenu trop stratégique.
Deuxième bataille : celle des plateformes, ce qu’on appelle parfois l’écosystème numérique. Elle a été remportée par les quatre systèmes d’exploitation en lice : Windows, Mac OS, Android et iOS.
Sur mobile, deux magasins d’applications ponctionnent 30 % sur tout ce qui s’y vend. Pourquoi 30 % ? Parce que Steve Jobs en a décidé ainsi. Il estimait que c’était un prix raisonnable pour la musique, puis il l’a généralisé à tout le reste. Peu importe que votre app ait coûté des millions ou qu’elle soit l’œuvre d’un développeur seul dans son garage : le péage est le même.
Et pour forcer la marche vers les applications, Apple a cessé de faire évoluer le navigateur. Toute une génération d’applications web mobiles, qui auraient pu contourner le péage de l’app store, a été sacrifiée.
L’Union européenne n’a jamais songé à contraindre ces entreprises à ouvrir le web sur les téléphones comme canal de distribution alternatif.
Dès le départ, cela a mis en lumière le dysfonctionnement structurel de la régulation technologique européenne : elle régule ce qui existe au lieu de protéger ses propres chances en permettant aux entreprises européennes de bâtir des alternatives crédibles.
Troisième bataille : celle de l’attention. Le mobile a permis ce qui était encore impensable quelques années plus tôt : le paiement en un clic, la géolocalisation, l’échange de contenus en mobilité. Il a fait éclore tout un écosystème d’applications grand public : les fameuses licornes.
Des applications surfinancées, conçues pour dominer leurs marchés. Airbnb. Uber. Tinder et bien d’autres ont déferlé sur le monde.

Mais le bouleversement le plus considérable, c’est que le téléphone est devenu la porte d’entrée universelle vers le contenu, et surtout le contenu produit par les utilisateurs eux-mêmes, maintenant que n’importe qui pouvait produire des photos d’un seul clic.
C’est ainsi que les réseaux sociaux ont trouvé un second souffle et se sont lancés dans la guerre pour notre ressource la plus précieuse : l’attention.
Capturer l’attention à n’importe quel prix et viser le milliard d’utilisateurs est devenu l’unique obsession. Tout était permis, la vie privée n’était pas un sujet, et c’est devenu extrêmement rentable.
Les réseaux sociaux sont devenus des machines à capter l’attention en continu. Leur raison d’être : retenir les utilisateurs, surtout les plus jeunes, parce que chaque minute d’écran génère du revenu.
Pour y parvenir, ils augmentent la cadence de l’information, en propulsant les contenus les plus viraux en haut de la pile. Les guerres de l’information et de la désinformation que nous observons aujourd’hui sont le prolongement direct de cette guerre commerciale. L’Europe était en même temps la cible principale et le marché le plus rentable.
La Chine, elle, a choisi de construire sa propre alternative à l’écosystème américain. Elle a adopté le web et Linux très tôt, mais au lieu de copier ou d’utiliser les technologies existantes, elle a construit quelque chose de radicalement différent et incompatible avec le reste du monde.
Elle a fait le travail que l’Europe n’a pas fait : construire des systèmes d’exploitation, de nouveaux appareils, des alternatives à Microsoft Office et à ChatGPT. Et elle a ses propres services cloud et sa propre technologie mobile. Posséder sa propre pile technologique permet de s’étendre vers de nouveaux territoires comme les voitures autonomes ou la robotique.
Elle ne s’est pas arrêtée là. Elle a étudié comment fonctionne l’internet et a commencé à battre l’Amérique à son propre jeu.
TikTok est devenu en quelques années la technologie la plus virale de l’histoire, un accélérateur de la désintégration de notre attention. C’est un tel succès que des proches de Trump l’ont finalement racheté.
Temu et Shein ont fait la même chose avec le commerce. Des modèles de vente directe usine-consommateur permettent de vendre des produits à prix minimum, rendant les consommateurs occidentaux accros à l’achat compulsif.
À l’exception de Spotify (la seule entreprise européenne ayant construit une marque mondiale en s’appuyant sur l’écosystème américain), nous n’avons que des regrets de consommateurs et des dégâts collatéraux.
Il est désormais évident qu’un usage excessif des réseaux sociaux peut nuire à la démocratie, à l’éducation, et même à l’économie. Mais nous ne pouvons pas fonctionner sans eux, car ils sont aussi le canal de vente le plus puissant pour les marques européennes.
Il aura fallu trente ans et un monde en crise pour que les Européens mesurent enfin leur dépendance aux technologies américaines et chinoises. Une dépendance construite sur des technologies que nous avons créées en Europe il y a plus de trente ans.
La domination de la Silicon Valley n’est pas un accident. La Valley a muté : elle ne vise plus l’innovation, elle vise l’hégémonie.
Mais la raison la plus importante pour laquelle l’Europe ne parvient pas à construire de grands projets, c’est notre regard sur l’informatique. En Europe, on traite l’informatique comme de la tuyauterie ou de l’ingénierie. En Silicon Valley, coder est un acte créatif et les fondateurs sont des artistes.
Le métier du capital-risque, ce n’est pas de financer, c’est trop facile. C’est de détecter le talent et de le laisser construire des projets massifs.
La technologie, c’est comme le cinéma. Un film de Francis Ford Coppola n’est pas le même qu’un film de Christopher Nolan. Une entreprise dirigée par Steve Jobs n’est pas la même qu’une entreprise dirigée par Bill Gates. Mais une chose est sûre : tous les deux avaient des visions infiniment plus ambitieuses que n’importe quel homologue européen.
Quelque part en chemin, l’Europe a choisi la réglementation, la normalisation et les comités contre le talent brut. C’est pour cela que le web et Linux n’ont jamais été véritablement pris au sérieux.
La question maintenant : comment reprendre la main ?
L’intelligence artificielle arrive. Sortie de nulle part avec le lancement de ChatGPT, l’IA remet en cause la proposition de valeur fondamentale de chaque géant de la tech. Pour la première fois, il est possible de créer de la valeur en dehors de l’écosystème mobile fermé. Mais le ticket d’entrée semble trop cher, surtout en Amérique, où c’est une guerre de passage à l’échelle.
Des milliards, puis des dizaines de milliards, maintenant des centaines de milliards, peut-être des milliers de milliards de dollars sont brûlés pour atteindre l’AGI. L’équation économique de l’IA ne tient pas pour l’instant. Pour dix dollars injectés, vous n’en récupérez que deux. L’ère précédente, celle du mobile et du cloud, vous en rapportait dix pour un investi.
Résultat : nous injectons des sommes colossales dans une infrastructure qui risque de crouler sous sa propre dette.
Une fois de plus, la Chine a pris un chemin différent et a décidé de dépasser l’innovation américaine par le haut, même si son accès aux meilleures technologies est limité par les sanctions.
Mais contrairement aux États-Unis qui voient l’IA comme une course commerciale, pour la Chine, l’IA est la réponse à un défi vital : l’effondrement démographique. Sa population active décroît plus vite que celle de n’importe quel autre pays au monde, et l’IA et l’automatisation seront des leviers essentiels.
Là où les Américains voient l’IA comme un démultiplicateur de l’intelligence ou un cerveau de prix Nobel à la demande, la Chine la voit comme un moyen de compenser le déclin de sa main-d’œuvre. Et pour fédérer autour d’elle, la Chine joue une carte familière : rendre les composants fondamentaux ouverts et accessibles, comme Linux et le web l’étaient autrefois.
L’IA va se nourrir de culture et de données. L’Europe devrait avoir son mot à dire.
Mais après 30 ans d’écrasement, elle doit d’abord inventer un nouveau modèle.
Tout est là pour bâtir une IA de premier plan en Europe : puces, électricité, eau, talent. Tout sauf une vision.
Que sera l’IA pour l’Europe ? Une technologie pour le bien commun ? Une dissuasion militaire ? Un remplacement des humains dans les emplois intellectuels ou physiques ? Voulons-nous un nouveau Siècle des Lumières, ou acceptons-nous que d’autres décident à notre place de ce que cette technologie deviendra ?
Pour l’instant, l’Europe a fait ce qu’elle sait faire : réguler et contraindre les entrepreneurs avec l‘AI Act.
Ce que nous devons comprendre maintenant, c’est comment l’IA peut nous émanciper et rééquilibrer notre place dans le monde.
Pendant 30 ans, la technologie a dévoré notre temps et happé notre attention. Et nous avons oublié que nous vivions dans un monde fait de culture et de liens humains.
L’IA donne à l’Europe une chance de reprendre l’équilibre, quelque part entre la puissance technologique et l’expérience humaine.
Au fond, tout est une question de valeurs. Les ordinateurs sont-ils là pour diriger nos vies, ou pour nous émanciper, en ouvrant de nouveaux horizons pour l’éducation, la connaissance et notre façon de vivre ?
La question n’est ni technologique ni énergétique. Elle est fondamentale : dans quel monde voulons-nous vivre ?
Nous avons été des leaders technologiques. Nous pouvons le redevenir.
Chaque jour Sans Doute vous donne accès à de nouvelles manières de voir les choses, accueille la diversité des points de vue, cultive la nuance comme exigence et vous ouvre de nouvelles perspectives quitte, sans doute, à déranger les repères habituels et les idées reçues.
C’est l’esprit Sans Doute.
