Partager cet article
Vous pensiez avoir fait le tour des possibles de notre univers digital qui oriente nos goûts, encadre nos vies et suscite des envies inédites et insoupçonnées ? Frédéric Arnaud-Meyer, notre chroniqueur gonzo de la folie de notre nouveau monde et qui en explore chaque recoin, prouve aux lecteurs de Sans Doute une fois de plus le contraire. Saviez-vous qu’il n’y rien de plus simple que de trouver sur YouTube comment fabriquer facilement toutes sortes d’armes les plus efficaces et dangereuses les unes que les autres, et comment ces contenus vous sont poussés par l’algorithme entre deux vidéos ? Le point de départ d’une nouvelle réflexion dérangeante autour de la responsabilité des plates-formes de contenu.
L’algorithme ne te voulait pas de mal. Il voulait juste te garder éveillé.
Il est 23h47. Je suis en pyjama, un verre de Côtes du Rhône à portée de main, et je cherche vaguement un tutoriel pour réparer le mécanisme d’un briquet Zippo vintage — une de ces quêtes absurdes que seul le scroll de fin de soirée autorise. Trois clics plus tard, l’écran me propose autre chose. Puis encore autre chose. Et soudain, là, sur mon canapé parisien, dans l’appartement haussmannien que je partage avec des livres de Baudrillard et deux plantes mourantes, YouTube me suggère comment fabriquer une arme à feu avec une imprimante 3D.
Pas une. Quatre vidéos. Consécutives. Avec miniatures soignées, sons de montage dynamiques et commentaires enthousiastes.
Je reste immobile un instant, le verre en suspension.
Le paradoxe de la République armée malgré elle
La France n’est pas le Texas. Ici, on ne glisse pas un Glock dans son holster avant d’aller chercher le pain. La détention d’une arme à feu est encadrée, surveillée, soumise à des conditions strictes qui feraient pâlir un amateur de western. Et pourtant — et c’est là que la situation vire à l’absurde kafkaïen — n’importe quel citoyen raisonnable, depuis son salon, peut se voir offrir en prime time un tutoriel d’armurerie clandestine, enrubanné dans une interface couleur pastel conçue pour le bien-être numérique.
Le droit dit non. L’algorithme dit : « Tu pourrais aussi aimer… »
Et moi — soyons honnêtes — j’ai les moyens de m’offrir l’atelier du petit armurier. C’est bien là le problème. Ce n’est pas une question de moyens. Ce n’est même plus une question de désir. C’est une question de suggestion. Et la suggestion, à 23h47, avec un bon Côtes du Rhône, est une arme bien plus dangereuse que tout ce que YouTube pourrait m’enseigner à fabriquer.
Il y a dans cette contradiction quelque chose de profondément révélateur sur la nature réelle du pouvoir au XXIe siècle. Ce n’est plus l’État qui filtre — c’est la probabilité statistique de ton prochain clic qui décide de ce que tu mérites de savoir.
On protège les jeunes. Mais qui protège les vieux ?
Le débat est connu, rebattu, martelé dans les tribunes et les salles de commissions parlementaires : les réseaux sociaux sont dangereux pour les jeunes. Anxiété, image corporelle, radicalisation, addiction — le catalogue est long et les études, réelles. Je ne les nie pas.
Mais je pose la question que personne ne pose vraiment, celle qui dérange :
Et nous ?
Nous, les quinquagénaires au capital cognitif solide, aux diplômes bien encadrés, aux opinions politiques formées avant l’ère du like — sommes-nous vraiment immunisés contre la viralité ? Contre le glissement progressif et indolore vers des contenus que nous n’aurions jamais cherchés, mais que nous regardons quand même, parce que l’algorithme a compris que notre cerveau fatigué, à 23h47, n’est plus tout à fait souverain ?
La distinction est trop commode. Elle flatte les adultes. Elle préserve un mythe utile : celui de la maturité comme bouclier naturel contre la manipulation numérique.
Or, la maturité n’est pas un antivirus. C’est parfois, au contraire, une confiance excessive en ses propres défenses. Les « vieux » cèdent autant aux biais de confirmation, aux théories du complot, aux algorithmes de radicalisation douce — ils le font simplement avec plus de vocabulaire.
La responsabilité, ce luxe que l’on s’accorde
Je referme les vidéos. Je reprends mon verre.
Suis-je responsable de ce que l’algorithme m’a montré ? Non. Suis-je responsable de ce que j’en fais, de la façon dont ça s’imprime ou non dans mon imaginaire, de ce que je transmets ensuite à mon entourage lors d’un dîner où je jouerai les experts informés ? Absolument.
La capacité critique n’est pas une qualité naturelle. C’est une pratique. Un muscle. Et comme tout muscle, il s’atrophie quand on ne s’en sert pas — qu’on ait vingt ans ou soixante.
Le vrai sujet n’est peut-être pas l’âge. C’est l’heure. 23h47, pyjama, Côtes du Rhône.
À cette heure-là, nous sommes tous des adolescents.
Épilogue : le livreur Amazon sonne toujours deux fois.
Trois jours plus tard, le livreur Amazon dépose devant ma porte un colis soigneusement emballé. L’atelier d’apprenti armurier est là, en kit, promesse de DIY menaçant sur fond de carton brun.
Je l’ouvre. Je contemple les pièces.
Et je réalise, dans un éclair de lucidité tardive, que je suis incapable de planter un clou droit. Que ma dernière tentative de bricolage s’est soldée par un trou dans le mur, une cheville absente et deux heures de silence coupable. Que je suis, fondamentalement, un homme de mots et d’écrans — pas d’établi.
J’aurais dû m’arrêter à l’arbalète. Élégante, médiévale, avec ce petit quelque chose de lettré qui convient aux gens qui lisent Baudrillard. Ou mieux encore : l’arc coréen. Gungdo. Discipline, souffle, précision zen — une arme pour philosophe, pas pour desperado. L’algorithme m’aurait peut-être mieux cerné s’il m’avait glissé ça à la place.
Le colis est toujours dans l’entrée.
Les plantes mourantes, elles, n’ont pas l’air inquiètes.
Livrée à ma porte.
L’arme que je ne saurai jamais assembler.
Chaque jour Sans Doute vous donne accès à de nouvelles manières de voir les choses, accueille la diversité des points de vue, cultive la nuance comme exigence et vous ouvre de nouvelles perspectives quitte, sans doute, à déranger les repères habituels et les idées reçues.
C’est l’esprit Sans Doute.
