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LinkedIn, le milliard d’individus, et la question demeure : qui parle vraiment ? Nous avons tous fait l’expérience de l’évolution récente de ce réseau social. Multiplication des posts qui se ressemblent, formatage ennuyeux qui affadit les contenus, « personal branding » à la fois ridicule et envahissant, difficultés à émerger pour certaines publications… Pour Sans Doute, notre contributeur Sylvain Lévy, grand utilisateur de LinkedIn, ouvre le capot du petit logo blanc et bleu présent sur tous nos smartphones.
Lorsque j’ai créé mon compte LinkedIn, en 2008, le site avait le charme discret d’une salle d’attente de notaire normand. On y déposait son CV comme on dépose un manteau au vestiaire — poliment, sans y penser. On y annonçait une promotion avec la retenue d’un faire-part de mariage. Trente millions de membres tout au plus, et une ambition d’une modestie presque touchante : ranger les humains dans des cases. Qui aurait imaginé, qui aurait osé imaginer, que ce paisible répertoire deviendrait, moins de vingt ans plus tard, l’un des lieux où s’écrivent, se discutent et parfois s’inventent les idées du monde ? Car quelque chose d’étrange s’est produit — et c’est toujours ainsi que commencent les histoires qui comptent.
Pendant que les pages littéraires des journaux s’éteignaient les unes après les autres et que les réseaux sociaux se transformaient en arènes furieuses où l’insulte tenait lieu d’argument, LinkedIn a commencé — presque malgré lui — à accueillir autre chose : des textes. Des réflexions. Des analyses qui prenaient le temps de la nuance. Plus d’un milliard d’individus s’y croisent désormais et, chaque jour, des millions de messages apparaissent, comme autant de fragments d’une conversation mondiale dont personne ne maîtrise tout à fait le fil.
Cette place publique possède cependant une singularité infiniment précieuse : on y parle en son nom propre. Ce détail — mais est-ce vraiment un détail ? — change tout. L’identité agit comme une forme de politesse intellectuelle. Le pseudonyme libère les instincts ; le nom propre oblige à la tenue. Il en résulte une atmosphère curieuse, parfois presque académique, où l’expérience personnelle devient matière à réflexion collective — où le particulier, à l’instar des moralistes français, touche soudain à l’universel.

C’est dans cet esprit que j’utilise moi-même LinkedIn : non pas comme une vitrine, mais comme un carnet ouvert que l’on sort au café quand une idée survient. J’y partage des observations sur l’art, le marché, la technologie, les institutions culturelles — tout ce qui, au fond, tourne autour d’une seule question : comment regarder le monde avec un peu plus d’attention ? Les commentaires deviennent souvent le prolongement inattendu du texte. Parfois même sa vérité.
Mais il serait naïf — et la naïveté en matière de technologie est une faute morale — d’oublier que cette nouvelle agora n’a rien à voir avec l’agora d’Athènes ou le forum de Rome. Ces lieux étaient ouverts au vent, aux voix, à l’imprévu de la parole. Tout citoyen pouvait s’y lever et affronter le jugement de ses pairs. Personne, derrière un rideau, ne décidait à l’avance qui serait entendu et qui serait réduit au silence. Notre agora 2.0, elle, est une agora contrôlée, contrôlée par des algorithmes qui décident, silencieusement et souverainement, de ce qui mérite d’être vu ou ignoré, de ce qui sera amplifié ou étouffé. Or, qui dit algorithme, dit sélection. Et qui dit sélection dit, qu’on le veuille ou non, une forme de censure. Non pas la censure brutale des régimes autoritaires — le livre qu’on brûle, l’écrivain qu’on emprisonne —, mais une censure d’un genre nouveau, infiniment plus subtile : celle de l’invisibilité. On ne vous interdit pas de parler. On fait simplement en sorte que personne ne vous entende. Les Athéniens savaient qui les faisait taire. Nous, beaucoup moins. L’agora a un propriétaire, et ce dernier ne lit pas Platon.
Voici qu’une nouvelle force s’installe maintenant dans cette agora déjà surveillée, avec l’assurance tranquille des puissances qui n’ont pas besoin de frapper avant d’entrer : l’intelligence artificielle. Elle ne menace pas d’interdire la parole ; elle propose, plus efficacement, de la remplacer. Elle écrit à votre place, dans votre style, avec votre vocabulaire, et souvent plus vite que vous ne le pensez.
Ce n’est plus la censure de l’invisibilité, c’est la dissolution de l’auteur. Je le mesure concrètement chaque jour : il y a ce que je confie à la machine — la mise en forme, la vérification, la reformulation — et ce que je ne lui confierai jamais : le regard, le doute, la décision de ce qui mérite d’être dit. Cette frontière, je la tiens. Mais quand la machine peut produire en quelques secondes ce qu’un être humain met des années à construire, la question n’est plus de savoir qui sera entendu, mais qui parle vraiment. Dans un espace où l’algorithme sélectionne et où l’IA génère, LinkedIn reste peut-être une agora, mais une agora où Socrate aurait été optimisé.
