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Vingt-cinq minutes d’ovation à la Mostra de Venise d’un côté, des menaces et des manifestations devant le domicile des parents de l’une des réalisatrices, de l’autre. Le film NAZA, « victimes collatérales » en hébreu, ne laisse personne indifférent. Fondé sur les témoignages anonymes de vingt-quatre militaires ou membres des services israéliens, le film de Yuval Abraham et Rachel Szor qui sort demain en France pour deux jours avant sa mise en ligne à titre gracieux par le « Guardian« , interroge la conduite de la guerre à Gaza. Elie Elkaim, ancien bâtonnier de l’ordre des avocats du canton de Vaud et ancien président de la LICRA suisse, voit dans cette polarisation extrême le révélateur de deux aveuglements : celui d’une peur juive ancienne, ravivée par le 7 octobre jusqu’à en devenir pathologique, et celui d’une condamnation d’Israël par un Occident qui se croit à l’abri de tout soupçon. Une tribune exigeante, loin des anathèmes des réseaux sociaux et des cris de haine entendus dans les manifestations, qui s’adresse aux deux camps.
Vingt-cinq minutes
À Venise, le film NAZA de Yuval Abraham et Rachel Szor a reçu vingt-cinq minutes d’ovation debout. Une boutade douce-amère, qui circule depuis dans les milieux juifs, résume l’incrédulité : « Trois minutes d’applaudissements, c’est une appréciation. Cinq minutes, ce sont des félicitations. Vingt-cinq minutes, c’est de l’antisémitisme. »
La plaisanterie est excessive, bien sûr. Elle n’est pourtant pas tout à fait légère. Rashomon, La Bataille d’Alger, Short Cuts, Brokeback Mountain ou Roma ont été révélés ou consacrés à Venise sans laisser, semble-t-il, le souvenir d’une ovation aussi longuement chronométrée. Au palmarès un peu absurde des applaudissements, NAZA les relègue loin derrière. À ce degré d’intensité, la salle ne célèbre plus seulement un film. Elle se donne aussi le sentiment de prononcer un jugement et de participer à un rituel moral collectif.
NAZA repose sur les témoignages anonymes de vingt-quatre militaires ou membres des services israéliens. Il interroge la conduite de la guerre à Gaza, les méthodes de ciblage et la dilution de la responsabilité dans une vaste machine militaire. Il mérite d’être vu, vérifié et discuté. Or une partie de sa condamnation en Israël a précédé son examen. Ce qui fut d’abord jugé n’était peut-être pas encore son contenu, mais le fait que deux Israéliens aient accepté de l’exposer au monde.
L’ennemi intérieur
La réaction fut d’une violence rare. Des manifestants se sont rendus devant le domicile des parents de Rachel Szor et ont annoncé vouloir poursuivre leur campagne auprès de la famille de Yuval Abraham. On a parlé de bannissement, de déchéance de nationalité et du « prix lourd » que les réalisateurs devraient payer. À ce jour, aucune poursuite judiciaire n’a pourtant été engagée contre eux. Il faut distinguer la brutalité des mots de la réalité du droit, sans minimiser ce que ces mots autorisent.
Une démocratie peut enquêter sur la violation d’un secret, répondre à une accusation et contester des témoignages. Elle commence à s’égarer lorsqu’elle remplace l’enquête par l’excommunication et étend la faute supposée d’un auteur à sa famille. Israël n’est cependant pas devenu fou d’un seul bloc. Des journalistes, des artistes et une partie de la presse ont défendu la liberté des cinéastes, parfois sans partager leur lecture de la guerre. Ce sont les signes précieux d’une société qui résiste encore à la tentation de l’unanimité.
Le danger n’en est pas moins réel. Une guerre civile commence peut-être avant les armes, lorsque chacun retire à l’autre le droit d’appartenir encore à la même nation. Cela ne dispense pas les auteurs de NAZA de répondre à des questions difficiles. Un film qui expose Israël devant le monde peut-il laisser le 7 octobre presque hors champ, négliger la nature de l’ennemi ou ignorer l’usage qui sera fait de ses images ? La question est légitime. La persécution ne l’est jamais.
Une peur ancienne
Pour comprendre cette fureur, il faut revenir à une peur juive ancienne, même sans refaire ici toute l’histoire de l’antisémitisme. Elle tient en une expérience répétée : le voisin juif toléré pouvait redevenir l’étranger suspect, les droits accordés être repris et la protection disparaître au moment où elle semblait acquise. La discrimination a trop souvent préparé l’exclusion, puis la violence et parfois la mort. Cette inquiétude n’est donc pas un récit inventé pour soustraire Israël à la critique.
La Shoah n’est pas l’origine de cette mémoire, mais son abîme le plus récent. Israël devait rompre avec cette condition. La sécurité des Juifs ne dépendrait plus de la compassion d’un souverain ou de la bonne volonté d’une majorité. Elle serait assurée par un État, une armée de milice et la capacité de se défendre soi-même. C’était la promesse la plus intime du sionisme.
Le 7 octobre ne fut pas une nouvelle Shoah. Il fit pourtant revenir la scène que la souveraineté juive avait pour mission de rendre impossible : des Juifs massacrés chez eux et pourchassés jusque dans leurs abris, tandis que l’État et l’armée demeuraient, pendant de longues heures, tragiquement absents. Ce jour-là, une frontière céda, mais aussi une certitude.
Puis la guerre de Gaza s’est prolongée et la souffrance palestinienne, immense, a occupé le regard du monde. Elle devait être vue. Les actes d’Israël devaient être jugés. Beaucoup d’Israéliens ont néanmoins vécu la rapidité de ce basculement comme un second abandon. Après avoir découvert que leur État n’avait pas su les protéger, ils ont eu le sentiment que le monde avait presque aussitôt oublié ce qui leur était arrivé.
C’est ici que la peur peut devenir pathologique. Non parce qu’elle invente tous ses ennemis, mais parce qu’elle ne distingue plus l’adversaire du critique, la désapprobation de la haine et le désaccord de la trahison. Les populistes n’ont pas créé cette blessure. Ils l’exploitent, et sans doute la partagent-ils parfois. Ils transforment la douleur en pouvoir et le besoin de protection en permission d’affaiblir les libertés. Comprendre ce mécanisme n’excuse rien. Cela dit seulement ce qu’il faut soigner.

Le monde au balcon
Cette hostilité ressentie par les Israéliens n’est, pour autant, pas complètement imaginaire. À Lausanne, où je vis depuis cinquante-huit ans, je n’avais jamais vu une telle mobilisation pour la cause palestinienne, ni une telle disponibilité à condamner le sionisme et l’État d’Israël. Ce constat ne disqualifie aucune manifestation. Il m’oblige seulement à reconnaître qu’un seuil a été franchi.
Une analyse quantitative indépendante de l’attention médiatique consacrée à Israël, publiée en août 2026 par Jeremy Musighi sous le titre Center of Attention, a mesuré cette singularité sur près de quinze millions d’articles et plusieurs chaînes de télévision. L’étude n’a pas été évaluée par les pairs et sa méthode peut être discutée. Elle ne prouve pas l’antisémitisme. Elle confirme cependant que l’attention accordée à Israël est exceptionnellement élevée et persistante. On peut en donner de bonnes raisons. Une démocratie alliée appelle davantage d’exigence qu’une dictature fermée. Mais la disproportion demeure un fait que les Israéliens ne peuvent pas ne pas ressentir.
La critique d’Israël est nécessaire. Les destructions à Gaza, les victimes civiles, les propos de certains ministres, la violence de certains colons et les atteintes au droit exigent un jugement rigoureux. Israël ne peut invoquer l’antisémitisme pour se soustraire au regard du monde. Ceux qui le condamnent ne peuvent davantage invoquer ses fautes pour se croire guéris de l’antisémitisme.
Car ces fautes n’ont pas créé la vieille haine. Elles lui ont parfois offert une actualité et le langage de la vertu. Ce n’est pas l’antisémitisme qui invente les ruines de Gaza. Mais les ruines de Gaza peuvent devenir son alibi. C’est précisément lorsque la critique légitime et le vieux préjugé se mêlent que le phénomène devient si puissant, et si difficile à nommer.
Une part du discours anti-israélien révèle alors une singulière intransigeance. Israël peut être accusé, mais jamais compris. Le massacre du 7 octobre, les otages, un ennemi qui promet de recommencer, les tunnels sous un territoire densément peuplé et les multiples fronts soutenus par l’Iran n’absolvent aucune faute. Ils n’effacent ni le droit ni le devoir de protéger les civils. Mais juger comme si ces circonstances n’existaient pas, c’est construire un procès dont le verdict précède l’examen ou disqualifie d’avance l’accusé.
Le procès des deux consciences
Il nous faut donc tenir ensemble deux vérités inconfortables. À Israël, son histoire et le 7 octobre n’accordent aucune immunité morale. Une peur compréhensible devient une maladie politique lorsqu’elle interdit le doute, transforme le dissident en traître et prétend sauver le pays en abîmant les libertés qui donnent sens à son existence.
À ceux qui condamnent Israël, la justesse de certaines accusations ne garantit pas la pureté de tous les regards. L’antisionisme peut être une doctrine politique. Il peut aussi devenir le refuge où une vieille hostilité au Juif se croit innocente d’elle-même. Celui qui manifeste pour les Palestiniens doit pouvoir nommer leur souffrance. Il devrait aussi se demander pourquoi ce conflit absorbe si facilement toute son indignation, quels mots il tolère et quelles alliances il accepte.
La souffrance palestinienne oblige Israël à se regarder. L’histoire juive oblige ceux qui le condamnent à regarder aussi la part sombre qui peut se glisser dans leur colère. Reconnaître la blessure de l’autre ne profane pas la sienne.
Les raisons d’espérer sont encore là. Elles vivent dans les journalistes qui défendent la liberté de ceux dont ils contestent peut-être le travail et dans les Israéliens capables de regarder Gaza sans cesser d’aimer leur pays. Un peuple qui se dispute ainsi avec lui-même n’est pas guéri, mais il n’est pas perdu.
À Venise, les applaudissements ont duré vingt-cinq minutes. En Israël, leur écho a réveillé une peur ancienne et provoqué une fureur dangereuse. Le monde aurait tort de mépriser cette peur au point de ne pas même la voir. Israël aurait tort de lui obéir. Entre le déni des fautes et la facilité de condamner subsiste un espace fragile. C’est là qu’un peuple peut apprendre à se juger sans se haïr, et que ses juges peuvent l’accuser sans lui retirer son visage humain.
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