Partager cet article
Généalogie de l’obsolescence volontaire
L’année 2026 acte une rupture anthropologique majeure : l’intelligence artificielle s’extrait des serveurs pour investir des enveloppes biomécaniques autonomes. Face à des humanoïdes capables d’enseigner, de percevoir, d’ajuster leur force et d’analyser l’espace physique en temps réel, la société humaine expérimente une asymétrie mortifère. Écrasé par l’infaillibilité d’objets fabriqués qui ne connaissent ni la fatigue ni le vieillissement, l’humain capitule. Il cède l’effort physique aux moteurs, sous-traite sa mémoire aux algorithmes et abandonne jusqu’au soin des plus vulnérables à des automates mimant l’affection. Derrière la bataille géopolitique féroce qui oppose la suprématie logicielle américaine à l’hégémonie matérielle asiatique, se joue un drame plus intime, maquillé par l’escroquerie d’une conscience mécanique : l’avènement d’un néo-animisme technologique où l’humain, épuisé par l’exigence de sa condition, s’ampute de son langage et de sa nuance pour fusionner avec la rationalité binaire de l’automate. Pour le premier épisode de cette série « Moi Robot, Toi Humain », Marc Lipskier tire déjà, et ce n’est pas la dernière fois, la sonnette d’alarme.
Le printemps 2026 marque une bascule industrielle. Le 1er juin, la Chine a levé les derniers obstacles réglementaires pour autoriser l’exploitation commerciale des taxis volants autonomes d’EHang, désormais réservables sur smartphone pour 44 dollars le trajet. Aux États-Unis, Tesla a démantelé la chaîne de montage de sa Model S historique à l’usine de Fremont pour la réaffecter exclusivement à la production de l’humanoïde Optimus.
Simultanément, l’entreprise chinoise Agibot a franchi le cap des 15 000 robots produits, répondant à une directive de Pékin imposant le déploiement de 10 000 humanoïdes commerciaux d’ici la fin de l’année. Drainant plus de 55 milliards de dollars d’investissements sur un seul semestre, la robotique a définitivement quitté le stade du prototype de laboratoire. L’Intelligence Artificielle Incarnée (Embodied AI) est désormais sur le point de suturer l’espace physique. Cette irruption disloque les manières antérieures de produire et érige la machine en quasi-sujet. Elle sonne comme l’huissier à la porte du débiteur : elle exige une redéfinition immédiate de la ligne de fracture qui sépare le fait biologique de l’ingénierie, le robot de l’humain.
La fin du « matériel aveugle » et la conquête de la dextérité
L’architecture même de l’automate a muté. L’ingénierie a acté l’abandon formel de la programmation scriptée manuelle, où un codeur dictait chaque séquence de mouvement. Les robots sont désormais régis par des réseaux neuronaux « de bout en bout » (End-to-End). Dans ce schéma, les données brutes captées par les caméras sont directement converties en commandes envoyées aux moteurs, éliminant les sous-programmes intermédiaires. Des plateformes se fondent sur des modèles vision-langage-action (VLA). Ces architectures logicielles fusionnent trois dimensions : la reconnaissance visuelle de l’environnement physique, la compréhension d’une consigne verbale humaine, et la traduction de ces deux paramètres en une action mécanique concrète, opérant comme un équivalent de ChatGPT pour la matière tangible.
Le basculement le plus spectaculaire réside dans la résolution du goulot d’étranglement historique de l’industrie : la dextérité préhensile. Des entreprises neutralisent la frontière tactile entre la chair et le métal. Agilink a conçu l’Omnien 3 Ultra M, une main mécanique de vingt degrés de liberté (permettant autant d’axes de rotation autonomes qu’une main humaine). Elle est recouverte d’une peau artificielle saturée de trois cents points de pression et équipée de micro-caméras intra-digitales qui mesurent la déformation matérielle de l’enveloppe. Propulsée par un double réseau neuronal distinguant la cinématique globale de la physique du contact, cette main est capable de sculpter en douceur des ballons de baudruche sans les rompre.
Paxini déploie de son côté la série PX6AX, fondée sur des capteurs à effet Hall dits « en six dimensions ». Derrière cette formule se cache un dispositif physique très concret : la machine utilise les variations d’un champ magnétique pour capter la déformation spatiale de la matière avec une précision de l’ordre du micron. La main du robot Dex H13 intègre ainsi 1.100 micro-récepteurs qui transmettent 7.000 signaux tactiles continus. Au lieu d’enregistrer une simple pression verticale, ce maillage analyse simultanément de multiples contraintes physiques pour évaluer la rugosité de la surface, l’élasticité de l’objet et l’amorce d’un glissement. L’automate n’est plus aveugle à la fragilité du monde, il en calcule la résistance en temps réel.
Cette autonomie s’affranchit de la latence des réseaux distants. Les machines mobilisent l’informatique embarquée (Edge AI), une intelligence artificielle traitant les données localement, directement dans le « corps » du robot. Équipés de puces surpuissantes générant de 100 à 275 téra-opérations par seconde (TOPS) — soit la capacité d’effectuer jusqu’à 275 000 milliards de calculs mathématiques chaque seconde —, ces robots autorisent l’esquive tridimensionnelle à haute vitesse et l’adaptation à la gravité en l’absence de tout signal GPS ou de recours au cloud. L’adaptation morphologique suit la puissance cognitive : le modèle D1 de Direct Drive Technology reconfigure son anatomie à la volée, basculant d’une structure bipède à une configuration hexapode pour assurer l’emport de lourdes charges.
Le pivot industriel et la guerre d’hégémonie
Cette suprématie cognitive engendre une brutalisation de l’économie mondiale. La preuve définitive de ce basculement est administrée par Tesla. Puisque le démantèlement de sa chaîne d’assemblage automobile a déjà été acté, l’enjeu s’affiche à découvert ; le constructeur exécute ce que la théorie économique nomme un « pivot ». Il s’agit de sacrifier une activité historique hautement rentable pour s’investir à corps perdu dans la prochaine révolution. L’histoire industrielle documente ces ruptures brutales : Nokia fabriquait des bottes en caoutchouc avant de régner sur la téléphonie mobile, IBM produisait des machines à écrire avant d’imposer l’informatique, et Samsung négociait des nouilles séchées. En opérant cette même manœuvre avec son humanoïde Optimus, l’entreprise texane formule un pari absolu : s’assurer une décennie d’avance sur la transformation et la monétisation du travail physique.
Une asymétrie géopolitique féroce structure ce marché. La Chine écrase la production du matériel physique (hardware). Lors de la conférence ICRA 2026, début juin 2026 à Vienne, en Autriche, la quasi-totalité des innovations matérielles étaient chinoises, portées par des géants comme Agibot.
Face à cette submersion manufacturière, les États-Unis verrouillent l’hégémonie logicielle. Nvidia exécute une stratégie monopolistique : fournir le standard universel d’exploitation. Avec ses AI Factories (usines informatiques géantes dédiées à l’entraînement virtuel des IA) et son robot de référence conçu avec Unitree, Nvidia distribue la brique computationnelle indispensable. Son système Grasp Gen X permet notamment aux machines d’appréhender géométriquement des objets inconnus instantanément, consolidant l’emprise américaine sur les algorithmes de mouvement (neural weights).
L’Europe, menacée d’éviction, tente de préserver son autonomie. Si l’Allemagne soutient Neura Robotics via des levées de fonds massives (1,4 milliard de dollars), la France avance une parade. La start-up bordelaise Pollen Robotics a introduit en 2025 le Reachy 2, un humanoïde conçu sous licence ouverte (Open Source). Ses schémas informatiques sont publics et modifiables, fonctionnant via le standard ROS 2 (Robot Operating System 2), un intergiciel libre qui standardise la communication entre les composants du robot sans les verrouiller. Finançant son industrialisation par une levée de 16 millions d’euros, cette démarche vise à briser l’opacité des algorithmes propriétaires, démocratisant l’accès à la recherche cognitive pour les laboratoires publics et les PME. On notera cependant la relative modicité de la levée de fonds. Comparée aux mobilisations de capitaux des concurrents, elle est infinitésimale ; pas même symbolique.
L’irruption de nouveaux acteurs issus de puissances émergentes vient briser ce huis clos géopolitique. Le Vietnam illustre cette prolifération avec le conglomérat Vin Group, dont la branche Vin Robotics déploie le VRH3. Cet humanoïde industriel de troisième génération, taillé pour les usines et la logistique, mobilise 31 servomoteurs à haute résolution pour transporter dynamiquement des charges de 6 à 8 kilos.
Surtout, son architecture informatique dédoublée cartographie précisément la frontière technologique actuelle : si un premier ordinateur embarqué assure une marche totalement autonome (le robot ayant appris à trouver son équilibre par lui-même via un apprentissage par renforcement), la manipulation fine des membres supérieurs échappe encore à l’algorithme.
Pour pallier cette faille, le VRH3 recourt à la téléopération : un ouvrier humain, équipé d’un casque de réalité virtuelle et d’une combinaison de capture de mouvement, pilote les bras mécaniques à distance via un protocole à latence nulle. Le travailleur n’est plus sur la chaîne de montage physique ; il est relégué dans une salle de contrôle, prêtant son propre système nerveux à l’enveloppe de métal.
Le vertige éducatif : l’école comme laboratoire de banalisation
L’intégration des robots humanoïdes ne se limite pas à la rudesse des chaînes de montage ; elle frappe de plein fouet l’espace intime de la salle de classe. L’industrie utilise l’éducation non pas comme un simple marché secondaire, mais comme le vecteur stratégique d’une acculturation sociale à grande échelle. La vitesse de cette transition est vertigineuse : l’entreprise américaine Real Botics a déployé, dès la rentrée 2026, un humanoïde interactif au sein d’un lycée de l’État de New York.
Il y a quelques mois à peine, cette même machine était un prototype industriel testé chez l’équipementier Ericsson. Aujourd’hui, elle accompagne physiquement 500 lycéens dans leurs cours de robotique. Pour briser la méfiance des adolescents et contourner le malaise de la « Vallée de l’étrange » (Uncanny Valley), ce robot a été sciemment doté d’expressions faciales simulant des émotions humaines, forçant l’interaction naturelle et le contact visuel en temps réel.
Pour garantir ce déploiement massif, le secteur s’appuie sur un effondrement organisé des coûts de production. L’entreprise Booster Robotics disloque le marché avec son modèle K1 : un humanoïde de 1,20 m pour 30 kg, commercialisé entre 6 000 et 15 000 dollars. Loin d’être un jouet inerte, le K1 intègre 20 degrés de liberté, se meut à 1,5 mètre par seconde et opère sous le réseau neuronal « Dubao » conçu par ByteDance. Totalement autonome, ce robot analyse son environnement et comprend des requêtes vocales complexes sans aucune latence cloud (Edge AI). Choisi comme plateforme officielle du championnat mondial de football RoboCup, il habitue les étudiants à élaborer des stratégies de motricité dynamique.
Ce conditionnement précoce s’étend à l’espace aérien. À Wencheng, l’entreprise EHang orchestre le programme « 1000 jeunes explorateurs du ciel », initiant les enfants à des vols sans pilote humain pour imposer ces nouvelles infrastructures comme la norme évidente de demain. L’enjeu de cette banalisation culturelle est frontalement économique.
Travailler aux côtés d’un humanoïde ou guider un réseau neuronal physique ne sera bientôt plus un simple avantage sur un curriculum vitae mais un pré-requis commun, une exigence élémentaire des employeurs. En désamorçant la menace technologique dès le lycée, l’industrie conditionne les générations futures à une mutation inéluctable : la collaboration avec l’IA incarnée devient le prérequis absolu pour intégrer le marché du travail.
L’automatisation de l’extrême et l’hyper-mobilité urbaine
L’IA incarnée s’empare simultanément de l’espace aérien à basse altitude. L’entreprise chinoise EHang, encore, a levé les freins réglementaires pour commercialiser son taxi aérien EH216S. Dépourvu de pilote et interconnecté en 5G, cet eVTOL survole Guangzhou à 130 km/h, arrimé à des vertiports automatisés. La logistique suit ce quadrillage : Meituan aligne 900 000 livraisons par drones à Shenzhen, et ZHT Innovation dévoile le Keelmax, un monstre propulsé par des batteries à semi-conducteurs pour transporter 100 kg de fret.
La dangerosité physique est sous-traitée à l’acier. Des drones massifs, comme l’AGR D420, nettoient les façades vitrées au rythme de 800 m² par heure. Le drone amphibie LT15 de Top Sky atterrit au cœur des catastrophes et déploie un système laser embarqué pour incinérer les débris bloquant le passage. Sur les théâtres militaires ukrainiens, l’américain Foundation déploie ses humanoïdes Phantom pour le portage tactique en zone de combats. Dans l’industrie civile, l’entreprise 10 Robotics certifie le DR02 sous la norme IP66 pour opérer par des températures allant de -20 à +55°C. L’humain se retire de la ligne de front physique pour s’isoler dans la supervision logicielle.

La honte prométhéenne et l’aspiration à « l’homme simplifié »
L’omniprésence de cette infaillibilité mécanique coïncide avec une pathologie ontologique identifiée dès 1956 par Günther Anders : la « honte prométhéenne ». L’humain, l’athée à tout le moins, confronte sa genèse contingente, le fait d’être « né » par la biologie, du fait du hasard ou de la nécessité (Jacques Monod), à la création rationnelle, modulaire et réparable de sa propre créature (le robot « fabriqué »).
Dès lors, le corps humain, sujet à la fatigue, à la maladie et au vieillissement, s’humilie devant l’agent mis à jour en continu. Cette obsolescence ressentie pousse l’espèce vers la démission : l’homme abdique ses compétences fondamentales (le langage, l’écriture, le calcul, l’orientation spatiale) persuadé que l’algorithme sera toujours plus rapide et impartial. Il devient le saboteur volontaire de ses propres réussites.
Ce sentiment d’infériorité est catalysé par ce que Jean-Michel Besnier conceptualise comme la « fatigue d’être soi ». Épuisé par l’exigence de l’altérité, par les frictions sociales et la conscience de sa propre finitude, l’individu cherche un salut régressif dans la technologie. Il adhère aux fantasmes transhumanistes qui substituent l’ambition de l’immortalité biologique (le projet Calico de Google, la volonté de « tuer la mort ») à l’éternité symbolique (la construction d’une œuvre historique acceptant le trépas).
Cette fatigue s’attaque directement au langage. Le chercheur britannique Kevin Warwick illustre la frange radicale du transhumanisme en réclamant l’abolition pure et simple de la parole humaine, qualifiée de fardeau lent et équivoque, pour y substituer une communication par interface neuronale, de nature binaire. Ce désir de purge sémantique signe l’avènement de l’« homme simplifié ». Confronté à un écosystème technologique qui n’échange que des signaux (des injonctions univoques vouées à l’efficacité immédiate), l’humain s’atrophie. Il ampute son propre langage de sa fonction symbolique, c’est-à-dire l’usage du signe (la nuance, l’ironie, la polysémie des mots) qui fonde la complexité de l’esprit critique. L’espèce s’adapte à la machine en simulant le comportement prévisible de l’automate. Moi robot, toi humain ; la frontière se fait chaque jour plus ténue. Déjà, au Japon, des entreprises comme Groove X et Soft Bank Robotics commercialisent des robots humanoïdes destinés à être “épousés” par des humains.
Simulacre du soin, étymologie et illusion de l’esclavage algorithmique
Le néo-animisme technologique atteint son paroxysme avec la marchandisation de l’empathie. L’introduction de l’automatisation dans le domaine du soin (care) génère une violence ontologique dénoncée par Jean Baudrillard : l’ère des simulacres.
Le robot thérapeutique (comme le phoque Paro) ou les robots compagnons de Groove X et Soft Bank Robotics miment la réciprocité de l’écoute, mais purgent la relation de l’altérité réelle et de la friction charnelle. L’hyperréalité du soin algorithmique séduit et infantilise les patients vulnérables. Historiquement, les sociétés humaines se fondent sur l’échange symbolique, un cycle d’obligations réciproques fait de dons et de contre-dons, selon Marcel Mauss.
Cette dynamique exige de se confronter à la présence charnelle, d’assumer les heurts, les déceptions et l’imprévisibilité inhérents à toute rencontre authentique. En confiant nos vulnérabilités à des algorithmes, ce fondement du lien social est liquidé au profit d’une prestation technique et d’un pur utilitarisme de la sollicitude.
Pour forger ce simulacre, l’industrie se livre à une prédation invisible : la spoliation de la « propriété du geste ». Les géants technologiques captent et décortiquent la motricité intime des travailleurs de la santé ou de la logistique, aspirant la sueur biologique pour l’encoder en base de données marchande, sans reconnaissance juridique pour les corps extractés.
La question d’un statut d’esclave pour ces machines nous renvoie aux fondements mêmes de la discipline. Le terme « robot » a été créé en 1920 par l’écrivain tchèque Karel Čapek à partir du mot robota, qui signifie littéralement « travail forcé » ou « corvée du serf ». Historiquement, les robots ont toujours été conçus comme de purs instruments d’asservissement. Le déploiement de l’IA incarnée bouleverse cette frontière ontologique, poussant certains à leur prêter une subjectivité (sentience).
Jaron Lanier l’affirme sans détour : l’idée d’une conscience de la machine est une escroquerie métaphysique des élites technologiques. En prêtant une âme au calcul probabiliste, le capitalisme masque l’exploitation humaine écrasante qui annote les données et fournit la matière première des réseaux. Le robot n’est pas l’esclave ; il est le dispositif opaque qui occulte l’exploitation économique d’êtres humains réels.
L’ipséité, l’humour et la morale du presque-rien
La robotique de 2026 expose l’humain à une bifurcation décisive. L’intelligence artificielle, structurellement enfermée dans la mécanique et le calcul, demeure entièrement transparente à son propre code. À l’inverse, la philosophie de Vladimir Jankélévitch rappelle que l’être humain n’est pas un système rationnel à résoudre, mais une « ipséité » : un mystère inaliénable et inexplicable. L’évolution de l’esprit ne procède pas d’une accumulation de données. Face à l’automate qui ne fournit qu’un utilitaire « complément d’information », la conscience humaine exige un « approfondissement impalpable et en quelque sorte pneumatique » pour se réaliser.
La résistance ne relève donc plus uniquement de la technique, mais de la morale intime et du tragique. L’algorithme peut feindre l’ironie par une stricte inversion logique, mais il se révèle organiquement inapte à l’humour, une disposition qui exige la chaleur de la vulnérabilité et la sympathie désintéressée face à l’absurdité de la condition mortelle. Dénué d’intériorité, épargné par la souffrance et l’angoisse de la mort, le robot ne choisit pas librement. Il ignore l’humilité du repentir et le courage absolu du pardon. Face à l’obsolescence volontaire et au vertige des simulacres, l’acte de sédition le plus vital de notre siècle consiste à refuser l’infaillibilité du calcul pour habiter pleinement notre fragilité, sauvegardant ainsi la grâce ineffable du « Je-ne-sais-quoi et du presque-rien ».
5 Idées-clés à emporter avec soi
- La fin du matériel aveugle et la puissance de l’IA incarnée : L’industrie délaisse la programmation classique pour des modèles « End-to-End » et « VLA ». Grâce à des puces embarquées (Edge AI) traitant jusqu’à 275 000 milliards d’opérations par seconde (TOPS), les mains robotiques sculptent des objets mous en ajustant leur force de préhension au micron près, sans dépendre du cloud.
- Le vertige éducatif et la banalisation en classe : Des robots humanoïdes commencent à investir les lycées (comme le K1 de Booster Robotics à 6000$ ou l’humanoïde expressif de Real Botics). Cette banalisation de la machine conditionne la future main-d’œuvre à la collaboration algorithmique.
- Honte prométhéenne et fatigue d’être soi : Face à des automates modulaires et infaillibles, l’humain éprouve sa vulnérabilité biologique comme une indignité (la honte de Günther Anders). Cet épuisement nourrit l’aspiration à devenir un « homme simplifié » : se purger de la complexité du langage pour échanger des signaux binaires avec les machines.
- L’étymologie du « robot » et l’illusion de l’esclavage : Tiré du mot tchèque robota (travail forcé, 1920), le robot est un pur instrument. L’idée de lui accorder une conscience est, selon Jaron Lanier, une escroquerie de l’industrie technologique pour masquer l’extraction (la propriété du geste) et l’exploitation des travailleurs humains précaires qui entraînent ces machines.
- Le mystère de l’ipséité et la morale du presque-rien : Face à la transparence binaire de l’automate, la philosophie de Vladimir Jankélévitch érige la condition humaine en mystère irréductible. Alors que l’IA ne génère que de l’information, l’homme oppose sa dimension spirituelle et tragique : la capacité d’éprouver la sympathie de l’humour, le remords et la grâce du « Je-ne-sais-quoi », autant d’expériences inaccessibles au calcul.
Pour aller (encore) plus loin :
- Anders, G. (2002). L’obsolescence de l’homme : Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle (C. David, Trad.). Éditions de l’Encyclopédie des nuisances
- Baudrillard, J. (1976). L’Échange symbolique et la mort. Gallimard.
- Besnier, J.-M. (2012). L’Homme simplifié. Le syndrome de la touche étoile. Fayard.
- Besnier, J.-M. (2021, 19 février). Du transhumanisme au posthumanisme : fantasmes et imaginaires technologiques . Conférence Cigref.
- Descola, P. (2005). Par-delà nature et culture. Gallimard.
- Dubasque, D. (2026). Travail social : que peut changer l’arrivée des robots humanoïdes ? . (Cité dans Vidal, 2016).
- Grokipedia. (2024). Techno-animism.
- IA Robotik. (2026, 6 avril). Robot IA : guide complet des robots intelligents en 2026.
- Jankélévitch, V. (1964). L’ironie. Flammarion.
- Jankélévitch, V. (1980). Le je-ne-sais-quoi et le presque-rien. Seuil.
- Lanier, J. (2010). You are not a gadget: A manifesto. Knopf
- Mauss, M. (1925). Essai sur le don : Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques. PUF (réédition 2007) .
- McKinsey Global Institute. (2017). Jobs lost, jobs gained: Workforce transitions in a time of automation . (Cité dans IA Robotik, 2026).
- Monod, J. (1970). Le hasard et la nécessité : Essai sur la philosophie naturelle de la biologie. Seuil.
- Morgan Stanley. (2026). The Humanoid Robot Market Outlook 2050. (Cité dans Vidal, 2016).
- Stiegler, B. (2015). La société automatique. 1, L’avenir du travail. Fayard.
- Vidal, D. (2016). Aux frontières de l’humain : dieux, figures de cire, robots et autres artefacts. Alma Editeurs.
- Vidal, D., & Gaussier, P. (2014). Un robot comme personne : ontologies comparée et expérimentale au musée du quai Branly. Gradhiva.
- VivaTech. (2026). Rapport annuel sur l’IA physique et la robotique de service
- Warwick, K. (1997). March of the machines: The breakthrough in artificial intelligence. Century.
- Warwick, K. (2002). I, cyborg. Century.

Chaque jour Sans Doute vous donne accès à de nouvelles manières de voir les choses, accueille la diversité des points de vue, cultive la nuance comme exigence et vous ouvre de nouvelles perspectives quitte, sans doute, à déranger les repères habituels et les idées reçues.
C’est l’esprit Sans Doute.