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Calabre : 520 kilomètres à travers une Italie qui disparaît.
Après la Via Appia antica, la Via Popilia et le chemin normand de Palerme à Messine, j’ai repris cette année mon bâton pour traverser la Calabre à pied, de Castrovillari à Reggio de Calabre. Dix-neuf jours et 520 kilomètres à travers la Sila, les Serre et l’Aspromonte, au cœur d’une Italie secrète où se mêlent villages abandonnés, communautés albanaises, monastères, légendes de brigands, souvenirs du Risorgimento et paysages sauvages. Une traversée qui devient peu à peu une réflexion sur ce que la marche permet de retrouver : une histoire encore vivante, mais aussi les traces d’un monde rural et humain qui, sous nos yeux, est en train de disparaître. Voici donc le douzième épisode de mes aventures pédestres, à suivre à quatre kilomètres/heure de moyenne.
Après vous avoir conté mes aventures pédestres sur la Via Appia Antica, la Via Popilia et le Chemin Normand de Palerme à Messine en onze épisodes l’an dernier, voici un nouveau récit d’un itinéraire au long cours, toujours sur les sentiers du sud de l’Italie. Impossible en effet pour moi de ne pas repartir chaque année affronter les chemins blancs, pour aller à la rencontre de l’histoire de cette terre d’élection, qui est aussi l’un des berceaux de notre civilisation méditerranéenne.
Comme je l’écrivais à l’été 2025, la marche est devenue pour moi une forme d’échappatoire indispensable à la folie de notre monde envahi par l’IA, mais également une confrontation avec la puissance d’une nature immuable qui nous renvoie à la modestie de nos existences. Il y a quelque chose d’assez paradoxal à chercher cette lenteur à une époque où tout semble précisément conçu pour nous faire gagner du temps : les machines répondent avant même que nous ayons terminé de poser nos questions, et les smartphones nous permettent de savoir ce qui se passe à l’autre bout du monde avant même de regarder ce qui se trouve devant nous. Marcher fait exactement l’inverse. Il faut accepter de perdre du temps pour en retrouver.
Cette année donc, la Calabre par la montagne, le long de la dorsale apennine, à travers trois parcs naturels qui protègent trois massifs du même nom : la Sila, les Serre et l’Aspromonte. Le trajet était assez simple sur le papier : de Castrovillari, où je m’étais arrêté en 2024 pour cause de très fortes chaleurs, jusqu’à Reggio de Calabre, à la pointe extrême du pied de la botte italienne, juste en face de Messine, côté sicilien, point d’arrivée de mon itinéraire de l’an dernier. Au total, 520 kilomètres à pied et dix-neuf jours de moyenne montagne avec 16 000 mètres de dénivelé positif, pour traverser l’une des régions les plus sauvages et les mieux préservées d’Europe occidentale.
Une région qui souffre encore de quelques clichés tenaces, entre ’Ndrangheta et bandits, mais qui est surtout une terre de montagne peuplée d’habitants incroyablement accueillants pour le randonneur et dotée d’une gastronomie propre qui n’a finalement pas grand-chose à voir avec celle du reste de l’Italie. C’est aussi une terre de contrastes météorologiques assez spectaculaires : probablement l’une des régions italiennes où les jours au-dessus de 40 degrés sont les plus nombreux depuis toujours, mais également celle où l’on pratique les sports d’hiver parmi les plus au sud de l’Europe. La Calabre est donc chaude, froide, pauvre, riche, sauvage, habitée et parfois quasiment désertée. Bref, elle est tout sauf simple.
Et c’est probablement pour cela que j’ai choisi de la traverser à pied.
UNE AUTRE ITALIE
Pour rentrer immédiatement dans un récit historique particulièrement méconnu en France, Castrovillari est l’une des portes d’entrée de ce que l’on appelle l’Italie albanaise.
Pourquoi « albanaise » ?
Parce qu’ici, au détour des villages accrochés aux pentes, derrière les façades sobres et dans les ruelles où l’on croise encore des vieillards assis à l’ombre comme des gardiens d’un secret très ancien, survit depuis plus de cinq siècles une autre Italie. Une Italie venue d’en face, de l’autre rive de l’Adriatique, une Italie d’exilés, de soldats, de prêtres, de paysans et de familles qui traversèrent la mer pour ne pas disparaître.
On les appelle les Arbëreshë, les Albanais d’Italie, et la Calabre en abrite l’un des cœurs les plus profonds, notamment dans la province de Cosenza, autour de Civita, Frascineto, Lungro, Firmo, Spezzano Albanese ou San Demetrio Corone. Les communautés arbëreshë se sont installées dans le sud de l’Italie surtout entre les XVe et XVIe siècles, au moment où l’avancée ottomane remodelait les Balkans.
Il faut imaginer ces hommes et ces femmes quittant les montagnes d’Albanie, portant avec eux ce que l’on emporte lorsque l’on n’a plus rien : une langue, une foi, des rites, des costumes, et une mémoire. Ils arrivèrent dans le royaume de Naples, parfois accueillis comme colons dans des zones peu peuplées, parfois comme alliés militaires précieux, car ces Albanais avaient la réputation d’être d’excellents combattants.
Ce rôle ne fut d’ailleurs pas anecdotique. Au cœur de la conjuration des barons de 1459-1462, lorsque plusieurs grands féodaux du royaume se soulevèrent contre Ferdinand Ier de Naples en soutenant les prétentions angevines, Skanderbeg envoya ses hommes au secours du roi aragonais. Les cavaliers et fantassins albanais participèrent à la reconquête du royaume jusqu’à la victoire de Troia en 1462 ; en retour, Ferdinand accorda à ces fidèles venus d’outre-Adriatique des terres, des privilèges et des foyers où s’enraciner. Ainsi, derrière chaque village arbëresh se devine aussi une dette politique et militaire du royaume de Naples envers ces exilés combattants.
De village en village, ils reconstruisirent une patrie minuscule, non pas sur une carte, mais dans les églises de rite byzantin, dans les fêtes, les mariages et les enterrements. Leur royaume, ils l’appelèrent Arbëria : une Albanie intérieure, invisible au voyageur pressé mais bien réelle pour celui qui marche.
Et c’est précisément ce que permet la marche : entendre ce que la voiture ne capte pas. À pied, on comprend que l’histoire n’est pas seulement faite de batailles et de dates, mais de persistance. Ici, l’Italie parle parfois une langue qui n’est pas l’italien. L’arbëresh, ou arbërisht, est une ancienne variété de l’albanais méridional. Elle a absorbé des mots italiens, calabrais et méridionaux ; elle s’est usée, transformée, adaptée, comme toute langue vivante. Mais elle demeure, fragile et splendide. Comme me l’a expliqué un calabrais, il y a exactement la même différence entre l’arb¨eresh et l’albanais qu’entre le québécois et le français.
Cette survivance n’est d’ailleurs pas seulement linguistique. Elle est aussi religieuse. Beaucoup de villages arbëreshë ont conservé le rite gréco-byzantin au sein de l’Église catholique italo-albanaise, avec ses icônes, ses chants, son encens si puissant et son sens du sacré plus oriental, presque suspendu hors du temps. En Calabre, l’éparchie de Lungro est l’un des grands foyers de cette tradition.
SKANDERBEG, OU LA MÉMOIRE CONTRE LES IDÉOLOGIES
Au centre de cette mémoire se dresse une figure immense : Gjergj Kastrioti, que l’Occident connaît sous le nom de Skanderbeg. Son nom même est une histoire. Enfant de la noblesse albanaise, donné très jeune en otage au sultan ottoman, formé à l’école militaire de l’Empire, converti à l’islam et intégré à l’armée turque, il reçut le surnom d’Iskander Bey, « le seigneur Alexandre », en référence à Alexandre le Grand. Les Européens en feront bientôt « Skanderbeg ». Puis, en 1443, au moment de la défaite ottomane de Niš, il quitta le service du sultan, revint vers les siens, reprit Krujë, se rallia au christianisme et rassembla les princes albanais dans la Ligue de Lezhë en 1444.
Pendant près d’un quart de siècle, Skanderbeg tint tête à l’une des plus puissantes machines militaires de son temps. De 1444 à sa mort en 1468, il repoussa à plusieurs reprises les offensives ottomanes, fit de Krujë une forteresse de résistance et devint, aux yeux de Naples, de Venise et de la papauté, le rempart avancé de l’Italie méridionale et de l’Europe chrétienne contre l’expansion turque. Sa légende fut sans doute amplifiée avec le temps, comme toutes les légendes nécessaires. Mais il y a des légendes qui ne mentent pas. Celle de Skanderbeg en fait partie.
Après sa mort à Lezhë, en 1468, l’Albanie finit pourtant par tomber sous la domination ottomane. Krujë elle-même céda quelques années plus tard. Alors ceux qui avaient combattu derrière son étendard prirent souvent la mer. Ils emportèrent avec eux le souvenir du chef, l’aigle noir, que l’on retrouve partout dans cette Italie albanaise.
C’est pourquoi, dans les villages arbëreshë de Calabre, Skanderbeg n’est pas seulement un héros national albanais lointain, enfermé dans les manuels d’histoire. Il est une présence : dans chaque village, aussi modeste soit-il, une statue équestre le représente en majesté, conquérant.
Il y a pourtant quelque chose de profondément mélancolique dans le destin contemporain de Skanderbeg. Cet homme du XVe siècle, dont la vie entière fut celle d’une frontière mouvante entre mondes, cultures et fidélités, voit aujourd’hui son image captée par certains courants identitaires d’extrême droite européens qui prétendent faire de lui le symbole d’une Europe assiégée face à l’islam. Je ne peux m’empêcher d’y voir un contresens historique.
Car Skanderbeg lui-même dément d’abord ce contresens : né dans l’islam, élevé par l’ennemi qu’il finira par combattre, ce chrétien de fraîche date fut toute sa vie un homme de seuil plus qu’un étendard. Et l’histoire des Arbëreshë que l’on découvre ici, au détour des villages calabrais, raconte précisément l’inverse. Elle raconte l’exil, l’accueil et l’intégration sans l’oubli des origines. Elle raconte des réfugiés devenus Italiens sans cesser d’être Albanais. Elle raconte la Méditerranée comme un espace de passages et d’échanges plutôt que comme une ligne de séparation. Réduire Skanderbeg à un simple étendard idéologique contemporain, c’est oublier que son héritage le plus visible n’est ni une forteresse ni un champ de bataille, mais ces dizaines de communautés qui vivent depuis cinq siècles entre deux mémoires et deux rives de l’Adriatique.
Peut-être est-ce d’ailleurs ce que l’on comprend le mieux en marchant. Les idéologies simplifient ; les chemins compliquent. À pied, les peuples cessent d’être des abstractions. Ils retrouvent des visages, des accents et des histoires familiales.
Alors, en quittant Castrovillari pour entrer dans ces terres de moyenne montagne, je n’avais pas seulement devant moi des kilomètres de chemins, de forêts et de villages. J’entrais dans une Italie double, où sous la Calabre grecque, romaine, byzantine, normande, souabe, angevine et aragonaise affleure encore l’Albanie médiévale. C’est cela qui me passionne dans ces marches au long cours : la certitude que nos pas réveillent des couches d’histoire que les cartes touristiques ignorent. Il suffit parfois d’un panneau bilingue, d’un nom de village, d’une église ouverte pour que cinq siècles se soulèvent sous la poussière du chemin.
DES VILLAGES QUI MEURENT
Mes premiers pas de cette nouvelle confrontation avec l’histoire, la nature et notre héritage me poussèrent donc rapidement en plein pays arbëresh. Le village de San Basile fut ce premier contact avec ce monde méconnu : panneaux bilingues, aigles albanais sur les plaques des noms de rue et statues du héros déjà mentionné. Mais le plus stupéfiant fut sans doute l’église du village, très éloignée soit du dépouillement qui sied aux vieux édifices, soit du baroque triomphant que l’on croise souvent en Italie méridionale.
Visiter cette église, c’était comme être transporté ailleurs : force de l’encens généreusement diffusé, fresques récentes et rutilantes illustrant les grands épisodes de l’Ancien et du Nouveau Testament, représentations de l’Enfer interdites par l’Église catholique depuis la Réforme. Bref, tout un monde byzantin totalement incongru à cet endroit pour notre imaginaire rempli de clichés. La suite du chemin devait me conduire à Lungro, siège de l’éparchie de ce rite si spécifique, mais la cathédrale de Lungro, trop « officielle » sans doute, fut loin de susciter chez moi le même enthousiasme que la petite paroisse de ce village anonyme de San Basile.
L’intérêt de Lungro fut autre : je passais la nuit dans un « bed and breakfast » tenu par une femme qui voue sa vie à défendre la culture arbëresh par la musique. Elle produit des enregistrements de groupes folkloriques locaux, se débrouille pour les inscrire dans différents festivals en Europe et est également très fière de montrer ses photos en compagnie du Premier ministre albanais, qui vient régulièrement en visite officielle dans cette partie de la Calabre. Il est d’ailleurs à noter que chaque habitant de ces villages peut se voir offrir un passeport albanais sur simple demande.
Le lendemain, première découverte du village calabrais typique — et largement en voie de disparition — avec San Donato di Ninea. Construit quasiment à la verticale sur un piton, selon la tradition ancestrale destinée à résister aux assauts des pillards et autres pirates venus de la plaine ou de la mer, il faut quarante-cinq minutes de montée continue pour rallier son sommet depuis le panneau indicateur qui en marque l’entrée, puis encore vingt-cinq minutes pour rejoindre la mairie depuis l’église qui domine le village. Il ne faut jamais oublier que, dans le sud de l’Italie, le pouvoir spirituel est toujours placé au-dessus du pouvoir temporel.
Le charme est fou : les ruelles sont ingarables, les rues se transforment régulièrement en escaliers et les vues sur la plaine sont magnifiques. Mais le constat est beaucoup moins romantique : 90 % des habitations sont abandonnées ou à vendre. Plus personne ne veut habiter ici sous de telles contraintes de déplacement, d’autant qu’il n’y a bien sûr quasiment plus de commerces de proximité. À la mort des propriétaires, les héritiers laissent de surcroît les maisons dépérir faute d’incitation à s’en séparer, compte tenu de l’absence de droits de succession en Italie jusqu’à un certain seuil.
Il y a donc beaucoup de charme, évidemment, mais aussi la nostalgie d’un mode de vie millénaire fondé sur la communauté de villages perchés, progressivement abandonné au profit des villes modernes de la côte calabraise ou d’ailleurs en Italie.
C’est peut-être ici que le thème de cette traversée commence réellement à apparaître.
Je ne suis pas seulement en train de traverser une région.
Je traverse un monde qui s’efface.
LA SILA, OU LA FORÊT CONTRE LE TEMPS
La plaine à traverser à la sortie de cette partie de l’Italie albanaise s’est révélée riche en gibier, au vu des sangliers aperçus dans les champs, et en chasseurs, au vu du nombre de détonations entendues et d’armureries dans les villages. Il était temps de grimper vers le premier parc naturel de l’itinéraire : le parc de la Sila.
La Sila n’est pas une montagne comme les autres. C’est un immense plateau suspendu sur le modèle du Vercors, au cœur de la Calabre, entre les provinces de Cosenza, Catanzaro et Crotone, une sorte de Scandinavie méditerranéenne où l’on oublie presque que la mer Ionienne et la mer Tyrrhénienne ne sont jamais très loin. Ici, pas de grandes murailles alpines, mais de longues ondulations, des forêts profondes, des lacs d’altitude souvent artificiels — Cecita, Arvo, Ampollino — et cette impression étrange de marcher dans un pays retiré du monde, plus haut que le vacarme des côtes.
La Sila se divise traditionnellement en Sila Greca, Sila Grande et Sila Piccola ; son point culminant, le Botte Donato, atteint 1 928 mètres, mais son vrai sommet n’est pas une cime : c’est la forêt elle-même, ces pins laricio, cette masse verte que les Anciens connaissaient déjà et dont le nom même dit l’essentiel : le bois, la forêt, la matière première d’un monde. Pour donner une idée de leur taille, le pin laricio endémique du parc atteint en moyenne vingt-cinq mètres, les plus hauts tutoyant les cinquante mètres.
Car la Sila n’est pas seulement un décor de randonnée, fût-il magnifique. Elle fut ressource, refuge et frontière intérieure. Les Grecs de la Grande-Grèce y cherchaient le bois nécessaire à leurs navires ; Rome, puis les Byzantins, les Normands y laissèrent leurs traces. Plus tard, elle devint aussi pays de monastères, de brigands et de routes ouvertes difficilement pour arracher les villages de montagne à leur isolement hivernal.
Le parc national actuel, reconnu réserve de biosphère par l’UNESCO en 2014, protège environ 74 000 hectares de cette mémoire naturelle et humaine. Mais à pied, on comprend mieux qu’avec n’importe quel panneau explicatif que la Sila n’est pas un « site ». C’est une épaisseur : celle des loups que l’on ne voit pas mais que l’on devine et dont les panneaux indicateurs sur les sentiers vous rappellent la présence, celle des troncs géants qui survivent aux empires et celle de cette Calabre intérieure qui, après les villages arbëreshë, m’ouvrait une autre strate de son histoire — plus silencieuse, plus froide, plus vaste, mais tout aussi ancienne.
Une Calabre sans quasiment plus d’habitants à l’année, les villages traditionnels ayant pour la plupart été abandonnés ou quasi désertés. Trouver une boulangerie pour le pique-nique du déjeuner réclame ainsi une attention maximale. Subsistent, outre les stations de sports d’hiver, des lieux de vie à vocation touristique construits au bord des lacs artificiels liés à la construction de barrages. Comme je le mentionnais plus haut, la chaleur estivale en Calabre est depuis toujours insupportable en plaine, et nombre de familles ont donc acquis dans les années 1960 et 1970 de petits lieux de villégiature construits dans ces « villagios », pour profiter pendant les congés de températures plus proches de 28 degrés que de 43.
En avril, lors de mon passage, inutile de vous dire que l’aspect de ces espaces d’habitation vides faisait plutôt penser à Shining qu’à autre chose. Néanmoins, dès que le regard se portait vers les lacs, quelle merveille : le silence, le bleu acier de l’eau et l’azur du ciel, les arbres se mirant dans l’eau ou les longues pentes de gazon venant mourir sur le rivage. Et puis une faune et une flore omniprésentes : partout des oiseaux, des hérons, des grèbes, des rapaces à la recherche du poisson abondant.
Les autorités du parc ont en effet mis au point une politique de préservation de la nature absolument draconienne : interdiction de chasser et de pêcher, bien sûr, mais aussi de cueillir quoi que ce soit ou de se baigner dans les lacs, même l’été. Et pour y veiller, y compris en morte saison, un corps de carabinieri forestale omniprésent. Ici, en tout cas, on ne plaisante pas avec la protection de l’environnement. Et les résultats sont là, avec nombre d’espèces animales en pleine expansion.
Le revers de cette préservation est qu’il faut parfois une certaine imagination pour trouver un logement et un restaurant ouvert le soir en avril. Mais quel accueil des habitants, si heureux de vivre dans ce paradis et si démunis face aux besoins modernes ! Ainsi, à Lorica, charmante station lacustre et emblème du parc, la première pharmacie est à… quarante minutes de voiture.
Tout cela n’empêche évidemment pas les Calabrais de la Sila d’être très fiers de faire partager leur singularité gastronomique, à mille lieues du reste de la cuisine italienne. Mais soyez prévenus : il faut aimer les champignons, les pommes de terre et le cochon sous toutes ses formes. Un cochon qui peut d’ailleurs être un cochon sauvage tout noir, mais qui n’a rien à voir avec un sanglier.
À peine êtes-vous assis dans un restaurant que l’on vous apporte, avec ou sans votre accord, un plat de “patate ’mpacchiuse”, ces pommes de terre calabraises spécifiques cuites au four avec le fameux oignon AOP de Tropea. Une fois votre portion avalée, on commence alors à discuter du menu avec le patron : charcuteries sous toutes leurs formes, viande porcine ou bovine, champignons avec ces bolets des pins qui poussent comme du chiendent et que l’on retrouve dans votre assiette dès l’antipasto, puis dans n’importe quel primo ou secondo.
Si vous cherchez en revanche des légumes ou une pizza, passez votre chemin ! Vous êtes un traître à la cause calabraise. Si, à l’inverse, 500 grammes (ou plus !) de viande rouge cuite à la braise vous font envie, tous les égards seront pour vous, et le patron sortira sa bouteille d’alcool local après le repas, fier de vous la faire goûter, tout en accélérant considérablement votre souhait de retrouver votre lit pour reprendre des forces.

42 KILOMÈTRES, 50 CENTIMÈTRES DE NEIGE ET PERSONNE
Avant d’avaler de telles spécialités roboratives le soir, les journées du randonneur sont parfois longues dans la Sila, compte tenu des distances entre deux hébergements. Il m’a notamment fallu faire une étape de 42 kilomètres, pour une moyenne quotidienne de 28 kilomètres sur l’ensemble de l’itinéraire. Beaucoup de sentiers et de chemins, quelques routes désertes le long des lacs et des passages en altitude, avec un point haut au col de Croce dei Grimoli, à 1 770 mètres.
J’avais prévu les vêtements pour les températures de mi-avril à cette altitude, mais certainement pas pour y trouver encore cinquante centimètres de neige bien tassée. Ce fut un grand moment de faire crisser ses chaussures dans le blanc, aussi au sud de l’Europe.
Et sur cet itinéraire, personne, ou presque, en dehors de quelques cyclotouristes, tous autrichiens ou allemands : six en tout en dix-neuf jours, dont quatre le même jour ! La saison pour pratiquer la randonnée en Calabre est d’ailleurs courte : mi-avril à mi-juin et mi-septembre à mi-novembre au plus tard. En dehors de ces périodes, les aléas de la canicule ou de la neige rendent l’expérience pour le moins compliquée.
Il faut cinq bonnes journées pour traverser à pied le massif de la Sila de part en part, avec une mention spéciale pour une visite consacrée aux « Géants de la Sila », dans une zone du parc gérée par le FAI, cet organisme privé de gestion du patrimoine italien : excellent didactisme et plongée dans l’histoire au travers d’un parcours permettant d’admirer des arbres absolument immenses en taille… et en tour de taille !
Après une longue descente pour sortir du parc sur un chemin très raide — terrain de jeu parfait pour quelques fans de moto-trial qui viennent s’en donner à cœur joie — la vue se dessine petit à petit vers la mer Ionienne et le randonneur prend le chemin de Tiriolo, magnifique bourgade accrochée à flanc de montagne à 700 mètres d’altitude.
DEUX MERS ET UN HOMÈRE
L’arrivée à Tiriolo est assez spectaculaire, car de la place centrale de la ville, la bien nommée Piazza Italia, on a une vue très claire sur deux mers : en regardant vers le sud, à gauche la mer Ionienne et à droite la mer Tyrrhénienne. C’est assez saisissant pour celui qui découvre le spectacle pour la première fois, le tout dominé par une statue contemporaine d’Ulysse.
Cette œuvre des années 1980, due au sculpteur calabrais Maurizio Carnevali, renvoie à la thèse de l’historien allemand Armin Wolf, qui voyait dans l’isthme de Catanzaro la Schérie d’Homère, terre des Phéaciens où Ulysse aurait trouvé refuge avant son retour à Ithaque. Une hypothèse minoritaire (la tradition situe plutôt cette terre à Corfou), mais qui prend ici une force presque physique, une fois debout sur cette place. Dans sa pierre claire, le héros semble guetter à la fois l’Ionienne et la Tyrrhénienne, comme si toute la Méditerranée mythologique se resserrait soudain dans ce belvédère calabrais.
Une fois redescendu pour de bon en plaine et cette vision assez unique quittée, retour en pays arbëresh avec la traversée de Caraffa di Catanzaro, après une remontée de nouveau particulièrement abrupte. Fondée autour du XVe siècle par des communautés albanaises venues trouver refuge dans le royaume de Naples, Caraffa (Garrafë en arbëresh), conserve encore ici aussi cette langue ancienne, des coutumes et un imaginaire venu de l’autre rive de l’Adriatique. Placé dans l’un des points les plus étroits de l’isthme, le bourg semble lui aussi suspendu entre deux mers, deux mémoires et deux appartenances. Partout sur la place du village, des peintures et des photos de jeunes filles en tenue traditionnelle arb¨eresh.
Deux mers, deux mémoires, deux appartenances, et combien d’envahisseurs ? Décidément, la Calabre a toujours eu du mal avec les frontières.
SAINT BRUNO ET LE CHOIX DE DISPARAÎTRE
Après avoir quitté Caraffa, il était temps de retrouver un héros bien connu de ceux qui aiment me lire : Roger Ier de Sicile, en traversant le village de Torre di Ruggero (La Tour de Roger). Ancienne Torre di Spadola, le bourg apparaît dès 1071 dans une donation de Roger Ier au prieur du monastère basilien de San Basilio Magno, avant de prendre en 1864 son nom actuel en mémoire du conquérant normand. Perdu dans les Serre calabraises, au milieu des châtaigniers et des hêtres, il fait ainsi vivre la mémoire normande, avec cette statue très spectaculaire du roi conquérant à cheval à l’entrée du village.
Les Serre calabraises forment alors une sorte de chaînon secret entre la Sila et l’Aspromonte : moins spectaculaires que l’une, moins mythiques que l’autre, mais d’une densité forestière saisissante. Entre hêtraies, châtaigneraies, sapins blancs, torrents et villages retirés, ce massif compose une Calabre intérieure, humide, silencieuse, et monastique, dont Serra San Bruno et sa chartreuse restent le cœur symbolique.
Autre figure mythique venue de France qui a marqué la Calabre de son empreinte, saint Bruno est en effet chez lui dans les Serre calabraises pour l’éternité.
Né vers 1030 à Cologne, formé puis devenu maître prestigieux à Reims, Bruno aurait pu poursuivre une brillante carrière ecclésiastique, jusqu’à ce que la crise simoniaque provoquée par Manassès de Gournay, archevêque de Reims, le détourne définitivement des honneurs du monde. C’est pour donner une forme durable à ce refus des carrières ecclésiastiques, dans une vie partagée entre solitude absolue, prière et fraternité de quelques compagnons, qu’il fonde en 1084 la Grande Chartreuse dans les solitudes du Dauphiné.
Mais son ancien élève devenu pape, Urbain II, l’appelle bientôt à Rome comme conseiller. La situation pontificale est alors dramatique : la querelle des Investitures oppose la papauté aux empereurs germaniques sur le droit de nommer et d’installer les évêques, tandis que Rome demeure sous la pression d’Henri IV, empereur du Saint empire romain germanique et de l’antipape Clément III. Les Normands entrent alors en scène : Roger Ier de Sicile, dont la puissance s’étend sur la Calabre et l’île conquise, vient au secours du pape et contribue à rendre possible son retour progressif à Rome. Incapable malgré tout de se satisfaire de la vie curiale, Bruno obtient finalement de se retirer dans le sud de l’Italie et Roger Ier lui concède une terre isolée dans les montagnes calabraises, où pourra naître la chartreuse de Serra.
S’il fonde ici une nouvelle chartreuse, ce n’est donc pas pour bâtir un centre de pouvoir, mais pour retrouver l’absolu de silence, de pauvreté et de prière qui avait inspiré la première chartreuse alpine. Chez Bruno, le « désert » n’est pas d’abord un paysage vide : c’est un choix spirituel, celui de tout quitter pour vivre dans une solitude protégée, loin du bruit des hommes, afin de se tenir face à Dieu, seul.
Dans ces forêts des Serre, loin des cours, des villes et des querelles de l’Église, cette recherche prend une force presque physique. Et l’on comprend mieux encore cette vocation en sachant que la chartreuse, toujours peuplée de moines chartreux, demeure aujourd’hui fermée au public, difficile d’accès et comme retranchée au cœur de la forêt. C’est cette fidélité à l’effacement, paradoxalement, qui fera de Serra San Bruno l’un des lieux spirituels les plus puissants de toute la Calabre. Il m’a ainsi fallu ruser, en profitant de ma visite du musée, seule partie visitable de la chartreuse, pour prendre une photo de son cloître et de son jardin intérieur.
Le reste de l’étape s’effectue intégralement en forêt, dans un paysage qui n’a quasiment pas changé en presque mille ans, avant que le sentier ne débouche sur le sanctuaire de Sainte-Marie del Bosco, avec sa chapelle remplie de croyants un après-midi de semaine et, à ses abords, un plan d’eau très XVIIe siècle, totalement incongru s’il n’était dominé par un pavillon abritant les reliques de saint Bruno.
À force de grimper, les sentiers des Serre finissent par atteindre une altitude qui garantit une vue spectaculaire sur la mer Ionienne, le tout dans un paysage sauvage avec un habitat plus que dispersé. À nouveau, beaucoup plus de chances de croiser des animaux d’élevage que des hommes dans la journée.
L’ASPROMONTE, OU LES FANTÔMES DE LA MONTAGNE
La descente vers Mammola permet de retrouver un peu de civilisation. Le village, accroché aux pentes au débouché de la vallée du Torbido, possède ce charme légèrement désordonné des villages calabrais de l’intérieur : ruelles serrées, maisons superposées, balcons en vigie et cette impression d’un bourg qui résiste au temps autant qu’à la pente. Le village est surtout célèbre pour son stocco alla mammolese, cette morue séchée devenue ici plat identitaire, mijotée avec pommes de terre, olives, huile d’olive et piment. Étrange destin que celui d’un poisson venu du Nord et devenu spécialité montagnarde calabraise.
Mammola cache également une surprise inattendue : le MUSABA, parc-musée d’art contemporain installé autour de l’ancien monastère de Santa Barbara. Au milieu des collines et des pierres anciennes, ses couleurs vives donnent au lieu une fantaisie presque irréelle. Puis il faut remonter de l’autre côté, après l’effort physique le plus violent de tout l’itinéraire, pour attaquer ce que l’on appelle ici les « Dolomites du Sud », ces reliefs rocheux spectaculaires de l’Aspromonte dont les parois claires, les aiguilles et les éperons rappellent par endroits les vraies Dolomites alpines.
L’Aspromonte porte bien son nom : la montagne âpre, rugueuse, qui ne cherche pas à séduire au premier regard. Après la douceur forestière des Serre, on entre dans une Calabre plus sèche, faite de ravins, de crêtes, de roches blanches et de forêts sombres. La mer n’est jamais très loin, même lorsqu’elle disparaît derrière les plis du relief, comme une promesse ou une menace. Ici, rien n’est vraiment domestiqué : la nature semble avoir gardé son orgueil, et les villages tiennent sur leurs promontoires par pur entêtement.
L’Aspromonte est aussi le dernier grand verrou avant Reggio, le dernier bloc de solitude avant le détroit de Messine. Dans ses replis les plus secrets, il conserve les fantômes de la Calabre grecque : Roghudi Vecchio, Pentedattilo, Amendolea, ces villages accrochés à des pitons improbables, vidés par les crues, les séismes, l’exode et l’usure moderne.
On y parlait encore le grec calabrais, le griko, comme une langue sortie des pierres elles-mêmes. Aujourd’hui, les maisons ouvertes au vent, les ruelles effondrées et les églises désertes composent une archéologie presque intime : non pas des ruines antiques, mais les restes tout proches d’un monde paysan, byzantin, hellénique, qui n’a pas disparu d’un coup mais s’est tu lentement, maison après maison.
C’est probablement l’une des choses les plus troublantes de cette traversée : les ruines antiques ne nous surprennent plus vraiment. Nous sommes habitués à regarder les vestiges de civilisations disparues depuis deux mille ans avec le confort intellectuel que donne la distance. Ici, la distance n’existe pas. Ces villages sont morts presque sous nos yeux. Leurs habitants ont quitté les maisons que l’on peut encore toucher, les églises où leurs parents se sont mariés, les ruelles dans lesquelles ils ont grandi. Ce ne sont pas des ruines. Ce sont les restes très récents d’un monde qui n’a pas trouvé sa place dans le nôtre.
LES BRIGANDS, GARIBALDI ET LES AMBIGUÏTÉS DE L’HISTOIRE
À cette mémoire de pierres abandonnées s’ajoute la légende plus sombre des brigands, que l’Aspromonte a longtemps abrités dans ses forêts, ses ravins et ses replis invisibles. Le plus célèbre reste Giuseppe Musolino, dit le « roi de l’Aspromonte » : bûcheron de Santo Stefano, condamné à la fin du XIXe siècle, évadé de la prison de Gerace, puis traqué pendant des années comme une bête fauve. Autour de lui, la réalité sanglante du banditisme, les vengeances rurales, les carabiniers lancés dans la montagne et la sympathie ambiguë des paysans ont fini par fabriquer autre chose qu’un fait divers : une épopée noire, où la justice, la misère et la violence se confondent jusqu’à nourrir la légende même du lieu.
Fut-il innocent ? Sans doute d’abord, au moins en partie : sa première condamnation paraît encore aujourd’hui entourée de témoignages fragiles, de haines locales et de cette justice méridionale trop prompte à broyer les pauvres. Mais l’innocent possible devint ensuite le fugitif certain, puis l’homme de vendetta. C’est toute l’ambiguïté de Musolino : victime pour les uns, meurtrier pour les autres et, pour l’Aspromonte, le personnage idéal d’une légende où la misère fabrique ses propres monstres.
Et pour participer à la légende, le sentier qui traverse de part en part l’Aspromonte s’appelle le « sentiero del brigante« . Mais mes hôtes calabrais m’ont certifié qu’il ne s’agissait pas d’honorer la mémoire de Musolino, mais celle des « chemises rouges » de Garibaldi.
Les chemises rouges, ce sont ces volontaires garibaldiens reconnaissables à leur tunique écarlate, moitié uniforme de fortune, moitié drapeau ambulant. Avec eux, le Risorgimento cesse d’être une abstraction de manuel : il devient une bande d’hommes marchant trop vite, dormant peu, croyant dur comme fer que l’Italie pouvait se faire à coups de jarrets, de fusils et d’obstination. Un choix de mot local pour le moins déroutant, car le « brigantaggio » historique, dans les décennies qui suivirent l’unité, désignera au contraire les insurgés anti-unitaires traqués par l’armée du nouveau royaume — l’exact revers des chemises rouges de Garibaldi.
Le Cippo de Garibaldi, qui se trouve au beau milieu du sentier, rappelle ici l’épisode de 1862, lorsque le héros de l’unité italienne, lancé vers Rome avec ses volontaires, fut arrêté par l’armée du jeune royaume d’Italie et blessé dans l’Aspromonte avec ses « chemises rouges » . Dans ce bosquet presque silencieux, la grande geste du Risorgimento prend soudain une forme très concrète : une pierre, un arbre, une blessure au pied et toute l’Italie suspendue à une balle.
Dans l’Aspromonte, décidément, les héros officiels et les hors-la-loi se croisent sans jamais tout à fait se confondre : la même montagne a servi de décor aux rêves d’unité nationale comme aux fuites des proscrits, aux chemises rouges comme aux hommes traqués. C’est peut-être encore une fois ce qui rend la marche plus intéressante que les récits trop ordonnés de l’Histoire : elle oblige à traverser les mêmes lieux que ceux qui, autrefois, n’avaient pas du tout la même raison d’y être.
25 KILOMÈTRES SANS CROISER ÂME QUI VIVE
Le tout dans un univers sauvage et accidenté où le randonneur progresse difficilement et où il y a mille occasions de se perdre, malgré une signalisation plutôt bonne. Mais l’épreuve physique brouille parfois les repères et les réflexes. Après plusieurs heures de marche, on ne pense plus vraiment à l’histoire de l’Italie, à Garibaldi ou à Musolino : on regarde où poser son pied, on calcule l’eau qu’il reste dans la gourde et l’on commence à considérer avec beaucoup plus de respect la moindre pente qui descend au lieu de remonter à pic.
Le sentier finit par déboucher sur Gambarie, un balcon à 1 320 mètres d’altitude au-dessus de Reggio de Calabre. C’est la station de ski en plein développement des habitants de Reggio, dont les pistes montent jusqu’à 1 850 mètres. Par temps clair, on y skie avec une vue sublime et improbable sur le détroit de Messine, l’Etna et même les îles Éoliennes, sur cette piste au nom évocateur de « mare e neve ».
De Gambarie, on ne peut donc détacher les yeux de la Sicile, de l’autre côté du détroit de Messine. Il existe un sentier qui descend directement de la station de ski à Reggio, mais il est possible, comme je l’ai fait, de rajouter une journée pour rester sur la dorsale et profiter de cette vue absolument magique vingt-quatre heures de plus, en allant chercher un autre sentier de descente plus à l’est.
L’occasion d’affronter l’Aspromonte à découvert, désert mais hospitalier : vingt-cinq kilomètres sans croiser âme qui vive, sur un sentier qui plonge au fond des gorges avant de revenir comme un promontoire sur la mer, inondé de genêts en fleur et sonorisé par le bruit des torrents alimentés par la fonte des neiges, qui débitent en ce début mai alors à leur maximum de l’année. Une avant-dernière journée comme une parenthèse ultime avant le retour à la vie des hommes.
Et cette journée finira en apothéose. Mon dernier hébergement fut en effet à la fois un rêve de gosse et un plaisir pur : une cabane installée dans un arbre, équipée de tout le confort, à cinq mètres au-dessus du sol. Le plaisir fut décuplé de nuit, car face au lit se trouvait une baie vitrée occupant toute une paroi de la cabane. Le spectacle des étoiles sur grand écran, grâce à une nuit sans lune, restera comme l’un des souvenirs les plus forts de ce voyage.
Après dix-neuf jours de marche, il y avait quelque chose d’assez logique à terminer ainsi : seul, en hauteur, face à un ciel débarrassé de toute lumière artificielle, alors que plus de mille mètres plus bas, une ville entière continuait de vivre sans savoir que j’existais.
LE RETOUR AU MONDE
Le lendemain, dernière étape vers Reggio : 1 500 mètres de dénivelé négatif pour me ramener au niveau de la mer. Une déclivité d’abord très faible jusqu’à un dernier promontoire, puis la descente la plus raide que j’aie jamais eu l’occasion d’entreprendre. Il fallait absolument résister à la tentation de regarder le paysage sublime en marchant, compte tenu de l’extrême attention que mérite ce sentier, de surcroît encombré de pierres issues des chutes provoquées par les fortes pluies tombées sur la Calabre durant l’hiver.
C’est donc simplement à l’arrêt qu’il est possible de profiter du panorama, dominé par l’Etna côté sicilien, encore largement enneigé, qui donne l’impression de plonger directement dans la mer. En tournant légèrement vers la droite, tout le détroit de Messine s’offre à la vue, avec la ville homonyme côté sicilien et Reggio de Calabre juste en face.
Ce bras de mer est l’un des plus dangereux de la Méditerranée, sculpté par le choc des mers Ionienne et Tyrrhénienne. Pour les marins de l’Antiquité, il incarnait le piège absolu des monstres de Charybde et Scylla, un héritage mythologique que le village de Scilla porte encore aujourd’hui, suspendu au-dessus des gouffres. Traverser ce détroit, c’est quitter la simple géographie pour s’immerger dans le souffle d’Homère, là où la roche et les vagues semblent toujours obéir à la colère de Poséidon.
Ce qui frappe également, c’est l’incroyable trafic maritime dans ce détroit : le trafic local des ferries entre Sicile et continent, les cargos qui ravitaillent ou exportent les produits de la plus grande île de la Méditerranée, les bateaux de croisière géants trop bien connus désormais, et enfin tous les navires qui veulent quitter ou rejoindre la mer Tyrrhénienne sans faire le tour de la Sicile. Ils viennent ou vont dans l’Adriatique, en Grèce, en Afrique… Un véritable rail d’Ouessant, beaucoup plus au sud.
Encore plus à droite, les îles Éoliennes apparaissent, avec Stromboli en point de mire. Ce balcon au-dessus de Reggio est l’un des rares endroits où l’on peut apercevoir les deux volcans, Etna et Stromboli, dans l’alignement, comme pour nous rappeler la puissance de cette faille volcanique, l’une des plus agitées d’Europe.
Seul sur ce sentier d’altitude si raide, avec la perception de toute cette activité humaine mille mètres plus bas, j’ai eu l’impression de ne plus être dans le même espace-temps que le monde que je m’apprêtais à rejoindre. C’est sans doute le moment le plus étrange de toute la marche : on aperçoit la ville, on voit les bateaux, on devine les voitures et les immeubles, mais tout cela semble encore appartenir à un autre univers. Il suffit pourtant de continuer à descendre pour retrouver très vite le bruit, les moteurs, les hommes et, avec eux, le temps présent.
J’ai donc profité jusqu’à ces derniers instants de cette parenthèse pour rejoindre à un rythme de marche plus lent le centre-ville de Reggio et son fameux lungomare Falcomatà, l’une des plus belles promenades en bord de mer d’Italie, que Gabriele D’Annunzio aurait qualifiée de « plus beau kilomètre d’Italie ».
LES HOMMES ABSENTS
Et c’est là que mon voyage devait trouver sa conclusion, presque naturellement.
Depuis 2021, la promenade abrite une installation permanente d’Edoardo Tresoldi, mon sculpteur contemporain favori : des colonnes grillagées, translucides, qui semblent flotter entre présence et disparition. L’artiste y a installé une œuvre dialoguant avec les Bronzes de Riace, exposés à deux pas au Musée archéologique national.
Ces deux bronzes sont des statues grecques du Ve siècle avant J.-C., repêchées en 1972 au large de Riace Marina par un plongeur amateur et considérées comme l’un des ensembles de bronzes grecs antiques les mieux conservés au monde. Le fil métallique de Tresoldi remplace la pierre et le bronze, la transparence remplace la masse, mais l’intention reste finalement la même : capter une humanité suspendue dans le temps, comme un écho contemporain à ces deux guerriers immobiles depuis vingt-cinq siècles.
Et soudain, tout le voyage semble se rejoindre.
Les Arbëreshë avaient traversé la mer pour que leur monde ne disparaisse pas.
Les villages de montagne disparaissent pourtant aujourd’hui, faute d’habitants.
Les langues anciennes survivent tant bien que mal.
Saint Bruno avait choisi, lui, de disparaître volontairement du monde.
Les villages grecs de l’Aspromonte se sont vidés maison après maison.
Musolino a été transformé par la mémoire collective en fantôme de la montagne.
Garibaldi est devenu une statue, une pierre, un nom de sentier.
Et à Reggio, Tresoldi représente des colonnes qui ne sont presque plus que du vide.
La Calabre apparaît alors comme une immense mémoire à ciel ouvert, une terre où l’on ne cesse de rencontrer ce qui a disparu, ce qui disparaît ou ce qui refuse de disparaître.
C’est peut-être cela, finalement, que la marche permet mieux que tout autre voyage.
La voiture vous conduit d’un point à un autre.
L’avion vous fait passer au-dessus des paysages.
Le train les fait défiler.
À pied, on est obligé de les traverser.
Et en les traversant, on rencontre ceux qui sont partis, ceux qui sont restés et ceux dont il ne subsiste parfois qu’un nom sur une pierre.
Le soir, à l’heure où la lumière rase la mer, les silhouettes de grillage de Tresoldi prennent une matérialité presque spectrale. À quelques mètres, les Bronzes de Riace, eux, ont conservé depuis vingt-cinq siècles la puissance de leurs corps. Les unes sont faits de métal et de vide, les autres de bronze et de matière ; mais tous semblent poser la même question : comment retenir ce qui est condamné à disparaître ?
Commencé dans le parc du Pollino et terminé dans l’une des villes les plus emblématiques, et pourtant encore méconnue des Français, de la Méditerranée, mon nouvel itinéraire aura finalement fait beaucoup mieux que tenir ses promesses. Il m’aura donné à voir à nouveau cette incroyable résonance entre passé et présent, entre les hommes qui passent et les paysages qui restent, entre les civilisations qui s’effondrent et les traces qu’elles laissent derrière elles.
Mais surtout, il m’aura rappelé pourquoi je continue à marcher.
Parce qu’à pied, l’Histoire n’est jamais complètement derrière nous.
Elle est sous nos chaussures, dans les villages abandonnés, dans les langues que l’on n’entend presque plus, dans les forêts qui ont vu passer les empires, dans les pierres des monastères et dans les statues de ceux qui sont morts depuis longtemps.
Il suffit de ralentir pour la retrouver.
Et maintenant, évidemment, il va falloir recommencer.
Sur un autre chemin du sud de l’Italie.

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