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Dans cette nouvelle tribune pour Sans Doute, Marie-Victoire Chopin revisite L’Odyssée de Christopher Nolan avec ses lunettes de psychologue clinicienne et de psychothérapeute pour nous dire à quel point ce film marquera son temps. Le cinéaste réussit en effet, en rapprochant Homère de notre époque, à remettre au centre une expérience profondément humaine : celle d’un être qui cherche à retrouver son corps, son identité, sa famille et sa place dans le monde après avoir été transformé par la violence. Bref, si vous ne l’avez pas encore vu, n’hésitez pas une seconde. Ce film est déjà un classique trois semaines après sa sortie.
Depuis près de trois mille ans, L’Odyssée est racontée comme l’histoire d’un homme qui rentre chez lui après la guerre. Pourtant, le véritable sujet du poème semble se situer ailleurs, dans cette expérience infiniment plus complexe qui consiste à revenir vivant parmi les siens, dans un monde qui a continué d’exister alors que celui que l’on était avant le combat n’existe plus tout à fait.
C’est peut-être pour cette raison que Christopher Nolan s’est emparé de cette histoire aujourd’hui.
Beaucoup lui reprochent déjà ses libertés avec Homère, ses anachronismes, sa manière de mêler L’Iliade et L’Odyssée, ou encore de prêter à ses personnages une sensibilité qui ne serait pas celle des Grecs de l’Antiquité. Ces critiques semblent passer à côté de l’essentiel, car Nolan traduit un mythe fondateur pour le spectateur du XXIᵉ siècle, afin de montrer ce que cette histoire ancienne continue de révéler sur notre époque.
Ce qu’elle raconte paraît profondément contemporain.
L’Odyssée peut être lue comme l’une des premières grandes descriptions du psychotraumatisme.
Lorsque le tintement du fer s’éloigne, que le sifflement d’une flèche ne fend plus l’air et que le champ de bataille retrouve le silence, la guerre continue souvent ailleurs, dans le système nerveux, dans la perception du monde, dans la mémoire, dans le rapport au temps, aux autres et à soi-même. Celui qui revient demeure parfois prisonnier d’un état de survie où la menace reste présente, même lorsque le danger immédiat a disparu.
La clinique du traumatisme connaît bien cet état. L’hypervigilance pousse à scruter les visages, les paysages et les silences pour y détecter le moindre signe de menace. La dissociation produit une sensation d’étrangeté, comme si le monde perdait de sa consistance ou devenait soudain inaccessible. Le passé traverse le présent sans prévenir, tandis que l’identité elle-même cesse d’être une évidence stable.
Relue à travers cette perspective, L’Odyssée prend une profondeur saisissante.
Les monstres, les enchantements, les métamorphoses, les tempêtes, les compagnons qui disparaissent, les îles dont il faut repartir sans cesse et les identités successives qu’Ulysse adopte pour survivre peuvent évoquer l’expérience intérieure d’un homme qui tente de retrouver une continuité psychique après une guerre dont il ne parvient pas complètement à sortir.
Le voyage géographique accompagne alors une traversée intérieure. Ulysse avance, change, se perd, se protège, se transforme, puis cherche à reconnaître en lui celui qui pourrait encore redevenir un époux, un père et un roi. Son retour à Ithaque suppose davantage qu’un déplacement dans l’espace : il exige qu’il retrouve une forme d’unité après avoir vécu trop longtemps dans la fragmentation.
Une autre dimension devient alors centrale, celle du corps.
En psycho-traumatologie, le traumatisme ne s’inscrit pas uniquement dans les souvenirs racontables. Il s’imprime dans les sensations, dans les réflexes, dans les muscles, dans la respiration et dans les réactions automatiques du système nerveux. Le corps retient la température, le poids, l’effort, les odeurs et la tension. C’est pourquoi le retour vers soi passe souvent par une expérience concrète du monde, qui permet de rétablir peu à peu un sentiment de présence.
Marcher sur une distance réelle, porter un objet lourd, construire, ramer, sentir la résistance d’une corde, le froid de l’eau, le poids du bois ou la fatigue des bras permet de retrouver une continuité entre le geste et sa conséquence. Lorsque l’action produit un résultat visible, le corps recommence à faire confiance au présent. La terre soutient, la matière résiste, l’eau frappe, les muscles se fatiguent, et cette simplicité sensorielle devient une forme de preuve.
C’est ici que le cinéma de Nolan rejoint instinctivement cette réalité clinique.
À une époque où la technologie permet de fabriquer n’importe quelle image et d’effacer une grande partie des contraintes, il choisit d’exposer ses acteurs et ses équipes aux conditions du réel. La mer impose ses courants, le vent modifie le rythme du tournage, la lumière disparaît, les corps se fatiguent et la matière oblige chacun à composer avec elle. Le film semble ainsi accepter que le monde possède une volonté propre et qu’il ne puisse être entièrement soumis au contrôle humain.
Cette manière de filmer produit un effet particulier, parce que le spectateur perçoit, parfois sans pouvoir le nommer, l’effort nécessaire pour que l’image existe. Chaque plan conserve la mémoire de ce qui a été traversé pour être tourné : l’attente, le froid, la fatigue, l’endurance, le risque et les limites humaines. L’image acquiert alors une densité qui dépasse ce qu’elle montre, puisqu’elle porte aussi la trace de sa fabrication.
Le processus de création devient ainsi une extension du récit. Le retour d’Ulysse s’élabore à travers un contact continu avec la matière, tandis que le film lui-même se construit selon une logique comparable, faite de contraintes, de résistance et d’engagement physique.

Cette intuition dépasse largement le cinéma.
Nous vivons dans une époque où la réalité nous parvient principalement sous forme d’images. Les guerres apparaissent entre une publicité et une vidéo humoristique. Les catastrophes défilent sur le même écran que les recettes de cuisine, les photographies de vacances ou les recommandations d’hôtels. Les événements demeurent réels, mais notre rapport à eux devient plus abstrait, plus rapide et parfois plus anesthésié. À force de regarder le monde sans le toucher, nous risquons d’oublier qu’il possède un poids, une température, une durée et des conséquences.
Cette perte de contact avec la matière affecte également notre rapport à la civilisation.
Nous héritons d’un monde dont les conditions de fabrication sont devenues presque invisibles. Les villes paraissent avoir toujours existé, les livres apparaissent sur les étagères, les routes relient naturellement les territoires et les institutions donnent l’impression d’une continuité acquise. Pourtant, chacune de ces réalités résulte d’innombrables gestes humains, répétés à travers les siècles.
Des pierres ont été transportées, des arbres abattus, des navires construits, des manuscrits copiés à la main, des connaissances mémorisées, traduites et transmises. Des femmes et des hommes ont consacré leur vie à bâtir un monde qu’ils ne verraient jamais achevé.
Le même aveuglement existe dans le monde du travail, où les discours sur l’innovation, l’accélération, la disruption et le passage à l’échelle finissent parfois par masquer la dimension physique et humaine de toute création. Une entreprise, une technologie ou une institution continue pourtant de dépendre de personnes capables de soutenir l’incertitude, de résoudre des problèmes concrets, de prendre des décisions dont elles assument les conséquences et de poursuivre l’effort bien après la présentation des grandes idées. La valeur naît encore de cette rencontre entre l’imagination, le jugement, la responsabilité et la réalité matérielle.
C’est peut-être là le geste le plus actuel de Christopher Nolan.
En rapprochant Homère de notre époque, il remet au centre une expérience profondément humaine : celle d’un être qui cherche à retrouver son corps, son identité, sa famille et sa place dans le monde après avoir été transformé par la violence.
Il rappelle également que le retour possède une dimension sociale, puisque revenir signifie réapprendre à vivre parmi les autres, retrouver des rôles, accepter des liens et redevenir capable de transmettre.
Les civilisations ne survivent pas seulement grâce à ceux qui savent construire. Elles dépendent aussi de ceux qui parviennent à revenir de la guerre, du deuil, de l’exil ou du traumatisme, avec assez de présence pour transformer ce qu’ils ont vécu en expérience transmissible.
C’est à partir de ce retour qu’un monde peut continuer à tourner.
