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La transition vers un système énergétique largement débarrassé de ses émissions de gaz à effet de serre, avance trop lentement pour permettre à la France et à l’Europe de respecter leurs engagements au titre de l’accord de Paris. Il y a consensus sur ce point et sur la nécessité d’augmenter la part de l’électricité (mouvement dit « d’électrification ») dans la consommation d’énergie finale. Quand certains, y compris parmi les pouvoirs publics, décident hâtivement qu’il faut de surcroit supprimer le vecteur gaz de tout ou partie de notre mix énergétique, on passe en revanche de la recherche de solutions viables à celle de trophées médiatiques et on sème la confusion. Pour Sans doute, Didier Holleaux notre contributeur ancien directeur général adjoint d’ENGIE, décortique l’absurdité d’une décision gouvernementale récente prise en dépit du bon sens.
Un consensus autour de l’électrification.
Tous les scénarios sérieux de réduction des émissions des gaz à effet de serre de notre consommation d’énergie comportent une part très substantielle d’électrification. La part de l’électricité dans la consommation finale d’un pays comme la France a longtemps été stable autour de 24%, elle est montée à 27% au début des années 2020, puis a stagné de nouveau à ce niveau.
Or les scénarios « net zéro émission carbone en 2050 » établis par les entreprises et institutions qui recherchent comment atteindre cet objectif prévoient tous une part d’électricité comprise entre 48 et 62% dans la consommation finale d’énergie du pays.
Dit autrement, il y a un consensus des études technico économiques sur un doublement de la part de l’électricité de 27% aujourd’hui à 55% (à 7% près) entre aujourd’hui et 2050 ; et donc sur la nécessité d’accélérer le mouvement d’électrification.
Dans un précédent article je soulignais que cette électrification ne pouvait se faire que par une action sur la demande, en traitant notamment les problèmes de contre-performance, d’inadaptation des produits, de coûts et d’accessibilité qui ralentissent par exemple l’adoption des pompes à chaleur (PAC) ou des véhicules électriques.
C’est donc sans surprise que le plan de relance de l’électrification promu par le gouvernement comporte un volet de soutien à la demande, même si toutes les leçons ne semblent pas avoir été tirées des études de l’ADEME montrant qu’un tiers des PAC sont « mal réglées ou mal installées » et laissent donc leurs utilisateurs insatisfaits. Dans ce domaine, il ne suffit pas d’offrir une solution « clefs en main », il faut aussi garantir sa performance.
Du doublement de l’électricité à « la fin du gaz ».
Mais les spécialistes de l’énergie sont plongés dans la perplexité quand le gouvernement annonce le 23 avril 2026 la fin du gaz dans les logements neufs, y compris dans des solutions hybrides, et la fin du soutien à la rénovation énergétique des logements utilisant le gaz. Le Premier Ministre lui-même parle de « territoires zéro gaz ». Or ce glissement de plus d’électrification vers zéro gaz ne correspond à aucune projection technique ou économique sérieuse.
Les précédents auraient dû inciter à la prudence.
Les exemples étrangers auraient dû conduire le gouvernement à plus de prudence : successivement les Pays Bas (en mars 2017) puis le Royaume-Uni (en 2021) ont annoncé la fin du gaz dans le logement, avant d’y renoncer, discrètement au bout de plusieurs mois pour les Pays-Bas, officiellement en 2023 pour la Grande-Bretagne, en découvrant l’impossibilité technique de concrétiser cette annonce.
Ensuite parce qu’il existe un très instructif terrain d’expérimentation en France : la Corse. En effet la distribution de gaz en Corse est une activité structurellement déficitaire du fait d’une décision ancienne d’aligner les prix du gaz distribué en Corse (il s’agit de butane et de propane et non de gaz naturel) sur les prix de la France dite continentale.
Ce déficit structurel, qui est incompatible avec une délégation de service public, aurait dû être supporté par les municipalités (essentiellement Bastia et Ajaccio). Mais celles-ci étant désargentées ont obtenu un soutien de l’État. L’État a exigé en contrepartie un plan d’élimination du gaz en Corse en 15 ans.
Cela fait plusieurs années que les opérateurs se grattent la tête pour savoir comment faire. Pour comprendre la difficulté, prenons simplement l’exemple de l’eau chaude sanitaire dans un petit appartement du centre historique d’Ajaccio. Aujourd’hui l’eau chaude est typiquement produite par une chaudière murale instantanée. Si vous voulez poser un chauffe-eau électrique (cumulus) il faut des travaux lourds et stériliser une surface significative de votre appartement.
Si vous choisissez une solution collective (réservoir d’eau chaude commun sous le toit) il faut des travaux encore plus lourds et un système de partage de charges… Qui va payer pour tout cela alors que les clients n’ont rien demandé ? Sans compter que la vente d’électricité en Corse est également déficitaire pour les mêmes raisons que celle du gaz, et que l’électrification ne résoudra pas le problème économique global.
En bref, on ne sait pas éliminer raisonnablement le gaz pour 28.000 clients environ en Corse en 15 ans et on parle de le supprimer pour près de 10 millions de clients sur le continent…
L’analyse technique explique la difficulté.
En réalité, et pour ne parler que du chauffage, on estime qu’environ un quart des logements sont difficilement électrifiables : en maisons individuelles on trouve ainsi souvent des réseaux de radiateurs incompatibles avec une PAC à eau. L’absence d’emplacement pour la prise d’air d’une PAC sans nuire aux voisins, l’absence de place (et coût) pour une PAC géothermique sont autant d’autres obstacles. En immeubles la situation est pire : les copropriétés sont souvent confrontées à une absence de solutions dans l’ancien ou à des contraintes très fortes pour des immeubles neufs lorsque elles veulent installer des PAC.
En outre, dans un certain nombre de cas (petits logements notamment), la solution électrique standard consisterait à poser des convecteurs qui contribuent fortement à la pointe de demande d’électricité (sachant qu’à la pointe en jour froid cette électricité n’est pas décarbonée).
Ces contraintes expliquent pourquoi le précédent plan gouvernemental avait laissé la possibilité de systèmes hybrides ou une petite PAC air-eau fournit le chauffage dans les périodes modérément froides et où la chaudière au gaz prend le relais en pointe de froid. Les jours de pointe de froid étant peu nombreux, ces systèmes consomment peu de gaz, un gaz qui pourra demain être du biométhane produit à partir de déchets agricoles et végétaux. La raison pour laquelle le gouvernement a voulu interdire ces solutions restent mystérieuses. D’autant qu’une interdiction dès le 1er janvier 2027 revient à bloquer des projets de logements neufs en cours, au moment même où le pays veut relancer la construction.
Le retour aux réalités avec les collectivités locales.
Réalisant sans doute que les « territoires zéro gaz » étaient une absurdité, le gouvernement a sollicité les collectivités locales pour proposer des « territoires d’électrification ». On apprend dans La Tribune du 8 juillet que, sur les 200 dossiers présentés, seuls 35 (soit une commune sur mille en France, 4 sur mille pour les communes raccordées au réseau de gaz) demandent une suppression totale -ou partielle- du réseau de gaz sur le territoire qu’elles proposent à l’expérimentation.
Cette prudence est très logique : les collectivités locales connaissent le terrain et les difficultés techniques. Celles qui possèdent un réseau de chaleur savent que la conversion des bâtiments un par un à un nouveau mode de chauffage est à la fois long et coûteux. Les collectivités locales sont par ailleurs propriétaires des réseaux de gaz (qui sont concédées à GRDF ou d’autres opérateurs) et savent que les réseaux de gaz en polyéthylène sont un actif qui peut être maintenu en service à moindre coût, alors même que l’électrification va conduire à des investissements massifs sur le réseau électrique.
Au-delà même des collectivités locales la Commission de Régulation de l’Energie est également très prudente et dans deux rapports successifs elle a montré que dans les scénarios de transition, les « infrastructures gazières resteront durablement indispensables et elles devront donc continuer à être modernisées et renouvelées ». Ces scénarios montrent que le montant des infrastructures gaz qui seraient sans objet à l’horizon 2040 est modeste (ce qui conduira à une augmentation du coût d’utilisation des réseaux de gaz car les quantités transportées diminueront plus vite que les coûts de maintenance et d’opération).
En bref, les autorités publiques qui ont étudié le sujet savent que la transition énergétique ne se traduira que très marginalement par la suppression de morceaux des réseaux de gaz.

Ce message est aussi contradictoire avec la vision à terme du système énergétique.
La conséquence évidente du relatif consensus sur l’électrification mentionné au début de cet article c’est que l’électricité ne peut pas tout faire. Si 55% (plus ou moins 7%) de l’énergie finale est électrique en 2050, cela veut dire que 45% (là aussi plus ou moins 7%) est renouvelable mais non électrique.
Il n’y a pas beaucoup d’options : les carburants liquides (biocarburants et électro-carburants) iront en priorité vers l’aviation où ils sont les plus difficiles à substituer, et ne représentent que quelques pourcents du total (de l’ordre de 4% de l’énergie finale selon la PPE 3). La chaleur renouvelable (géothermie notamment) devra être massivement développée mais ne peut satisfaire tous les besoins, il faudra donc du gaz (méthane renouvelable, hydrogène décarboné) pour combler l’écart, et la part du gaz dans l’énergie finale consommée en 2050 pourrait être assez proche de ses 19% actuels.
En dehors même de cet aspect quantitatif, le gaz a trois qualités qui permettent d’optimiser le système énergétique : il est stockable en grande quantité sur longue période à faible coût (contrairement à l’électricité et à la chaleur), il fournit aisément les hautes températures que nécessitent certaines industries (de l’ordre de 1900°C pour le méthane et l’hydrogène), et il réutilisera largement les réseaux existants ce qui permet de réduire le coût de la transition.
C’est pourquoi aucun scenario net zéro en Europe ne prévoit la disparition du gaz dans le mix énergétique, et la PPE 3 récemment adoptée, bien que jugée trop timorée par la filière gaz, prévoit un sextuplement de la production de biométhane, le développement des nouvelles filières de gaz (gazéification hydrothermale, pyrogazéification, méthanation à partir d’hydrogène et de CO2), et le développement de l’hydrogène décarboné.
Le gouvernement a donc fait passer, avec ses déclarations laissant penser à la fin du gaz, un message en pleine contradiction avec la vision de la PPE3 et de la Stratégie Nationale Bas Carbone qu’il adoptait à peu près au même moment.
Un pur produit de la bureaucratie.
La première raison de cette contradiction est purement bureaucratique : à partir du constat qu’il y aurait moins de gaz renouvelable disponible demain qu’il n’y a de gaz naturel aujourd’hui, la tentation est forte pour tout fonctionnaire ou ministre de décider depuis son bureau et 25 ans à l’avance à quels usages ce gaz devra être dédié. Alors même qu’ils ne disposent que d’une information très parcellaire, qu’ils confondent scénario et prévision, et que le marché est beaucoup plus efficace que la planification pour allouer progressivement une ressource qui se raréfie à ceux qui y voient le plus de valeur.
S’ajoute à cela un intense lobbying d’une partie des électriciens qui préfèrent attaquer le gaz que de traiter les problèmes de fond qui ont ralenti le mouvement d’électrification.
Enfin la méconnaissance des situations techniques réelles qui rendent un quart des logements difficiles à électrifier se combine aux éléments précédents pour arriver à une décision absurde comme « bannir le gaz des logements ».
Mais cette décision a deux autres avantages pour la bureaucratie : elle est simple à édicter (alors qu’une politique d’amélioration de la qualité des installations de PAC est longue et complexe), et elle ne coûte rien en apparence au budget de l’État.
Ce dernier critère devient tellement prédominant qu’il en résulte une nouvelle caractéristique de l’action publique dans ce domaine : on préfère l’échec au succès ! Quand « Ma Prime Renov’ » commence à susciter un mouvement de fond de rénovation, on l’arrête et on la change. Quand le « fonds Chaleur » fait émerger une vague de projets de réseaux de chaleur, il subit le même sort. Et alors que le biométhane est la seule énergie renouvelable à dépasser ses objectifs dans la PPE2, on révise à la baisse les objectifs et les politiques de soutien.
Nous comprenons tous la nécessité d’être économe des deniers publics, et partageons le fait qu’une politique de transition ne peut pas reposer que sur des dépenses publiques, et doit donc mobiliser des financements par les consommateurs (comme des Certificats d’économies d’énergie ou les Certificats de production de biogaz) et des mesures règlementaires, mais cette malédiction du succès, qui fait qu’on décide d’une mesure incitative pour la changer dès qu’elle marche, est excessive et décrédibilise l’action publique.
Voilà comment un gouvernement apparemment raisonnable annonce une politique « zéro gaz » qu’il sait inapplicable, contradictoire avec sa stratégie et sa PPE, que les collectivités locales ne soutiennent pas, et que ses successeurs devront amender…

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