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Le 6 juin prochain, la Sorbonne accueille le colloque “Europe, état d’urgence“ organisé par l’Association des professeurs d’histoire-géographie (APHG), dont Sans Doute est partenaire. A cette occasion Sans Doute propose à ses lecteurs une “semaine européenne“ qui permettra grâce à nos contributeurs de faire un tour des défis, inédits et inouïs à la fois, que l’Union européenne doit relever dans l’urgence, sauf à risquer la marginalisation définitive sur la scène mondiale. Cinquième chapitre, la nécessaire protection de l’épargnant européen face à la folie spéculative américaine.
La prochaine introduction en bourse de SpaceX illustre un risque croissant : voir les délirantes valorisations boursières des sociétés de la technologie américaine contaminer mécaniquement l’épargne des ménages du Vieux continent via les fonds indiciels. Pour Sans doute, David Baverez tient à nous prévenir des effets pervers que l’Amérique financière peut provoquer. Derrière le cas Elon Musk, il s’interroge sur l’insuffisante protection des épargnants européens face aux excès des marchés américains.
Quelle mouche a-t-elle bien pu piquer le Financial Times pour qu’il en perde son flegme légendaire ? Une de ses éditorialistes-vedette, Katie Martin, titrait la semaine dernière :« Space X et la « merdification » des marchés », exposant des arguments repris depuis dans la presse francophone.
Pour une fois, dirigeants russes, chinois et américains semblent tous trois voir converger leur philosophie à,l’égard de leurs concitoyens respectifs. Les Tsars ont longtemps appliqué ce principe économique inspiré d’Alphonse Allais : « Il faut prendre l’argent là où il est, chez les pauvres ! Ils n’ont pas beaucoup d’argent, mais il y a beaucoup de pauvres ». Le président Xi s’en est directement inspiré, « Sans doute » sur les conseils de son ami Vladimir Poutine, pour traiter sa crise immobilière. Son coût abyssal, estimé à près de 5 000 milliards de dollars, soit 25 % (!) du PNB chinois, reste entièrement supporté par la population locale. Les banques et les assureurs étatiques en sont largement épargnés, en ligne avec le mot d’ordre : « État riche, peuple pauvre ! »
La surprise vient de ce que l’Oncle Sam semble vouloir suivre le même chemin, ploutocratie incluse ! L’introduction annoncée en Bourse du groupe Space X, sous la gouvernance d’Elon Musk, illustre, sous laprésidence Trump 2.0, l’accélération des États-(dés)Unis par la résurgence des « années 20 rugissantes ».
Les nostalgiques de l’Almanach Vermot se remonteront le moral à la lecture du prospectus d’introduction en Bourse de Space X. Il y est question, entre autres, de créer un futur écosystème dans l’espace, dont le « marché adressable » est estimé à la bagatelle de 27 000 milliards de dollars – soit le PNB américain actuel – dont 22 000 milliards seront constitués de « services aux entreprises », encore à définir, liés à l’Intelligence artificielle. Même au pic de la bulle de l’Internet, en 2000, jamais supercherie d’une telle ampleur ne s’était jouée à ce point des investisseurs.
C’est là tout l’intérêt ! En deux décennies, l’épargne américaine a été principalement recanalisée vers des fonds dits « passifs », tels les fameux Exchange Traded Funds (ETF), qui se contentent de répliquer à bas coût des indices de référence. Leur succès tient à leur simplicité, mais cette simplicité a un prix : elle éloigne l’épargnant de la réalité précise de ce dans quoi il investit. En s’imposant au forceps dans ces indices, Space X crée mécaniquement une demande pour au moins la moitié de sa levée-record de 75 milliards de dollars, sur la base d’une valorisation stratosphérique, annoncée à près de 2 000 milliards. Du jamais vu !
La manœuvre consisterait, suivant la vieille tradition des tsars, à transférer, au sommet de la bulle spéculative de l’intelligence artificielle, une partie du risque vers les classes moyennes et populaires américaines. Celles-ci sont fortement exposées, à travers leurs fonds de retraite à ces fonds indiciels ETF. Est-il besoin de rappeler que le thème de la soirée d’Halloween à Mar-a-Lago était, l’an dernier, The Great Gatsby ?

Tout cela pourrait ravir l’épargnant européen également, si la BCE ne venait, dans sa récente « Revue de stabilité financière » semestrielle, d’identifier l’intensification des risques de crise financière en provenance d’outre-Atlantique. Les valorisations des actifs sur les marchés y sont qualifiées « de plus en plus tendues ». D’où la question qui fâche : compte tenu du risque évident de concentration des indices américains, dont la moitié relève de la tech d’Elon Musk et de ses « amis », pourquoi la commercialisation de ces fonds – tout comme ceux de private credit américains, véritables bombes à retardement – n’est-elle pas interdite en Europe par le régulateur ?
L’ironie veut que ce soit la plus grosse banque américaine, JP Morgan, qui, dans une récente interview pour Les Échos, offre aux épargnants européens la bonne porte de sortie : les ETFs dits « actifs » – comprendre : des fonds libres de modifier la composition des indices, pour en retirer les potentielles brebis galeuses. Ne représentant encore que 4 % du marché européen des ETF, cette niche est déjà dominée à 40 % par l’offre de JP Morgan. N’y aurait-il pas là l’occasion, pour des acteurs de la gestion de l’épargne européenne, de reconstituer un leadership local ?
À l’heure où pullulent en Europe colloques et rapports sur la nécessité d’un marché européen unifié des capitaux, l’introduction en Bourse de Space X nous rappelle qu’en l’absence d’un régulateur sérieux et d’acteurs locaux entrepreneuriaux, l’épargne européenne est malheureusement bien partie pour devenir, comme durant la crise des subprimes de 2008, une des principales victimes de la « merdification » des marchés financiers.

Chaque jour Sans Doute vous donne accès à de nouvelles manières de voir les choses, accueille la diversité des points de vue, cultive la nuance comme exigence et vous ouvre de nouvelles perspectives quitte, sans doute, à déranger les repères habituels et les idées reçues.
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