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Le 6 juin prochain, la Sorbonne accueille le colloque “Europe, état d’urgence“ organisé par l’Association des professeurs d’histoire-géographie (APHG), dont Sans Doute est partenaire. A cette occasion Sans Doute propose à ses lecteurs une “semaine européenne“ qui permettra grâce à nos contributeurs de faire un tour des défis, inédits et inouïs à la fois, que l’Union européenne doit relever dans l’urgence, sauf à risquer la marginalisation définitive sur la scène mondiale. Quatrième chapitre, l’énergie.
Dans cette tribune pour Sans doute, Pierre-Étienne Franc s’inquiète de voir les classes dirigeantes des pays européens réitérer, année après année, les mêmes approches qui amènent au mêmes erreurs en matière de politique énergétique. L’Union européenne confond, ici comme ailleurs, versatilité et agilité. Les valses-hésitations au gré des humeurs de la vox populi, entre le prix de son pétrole adoré et sa mauvaise conscience écologique, n’augurent rien de bon, malgré les trois chocs énergétiques depuis 2020. Attendu pour montrer le chemin, le vieux continent se noie dans sa complexité décisionnelle au moment où Chine et Etats-Unis déroulent une stratégie limpide. Cette question est pourtant la matrice de la croissance de demain.
Quand Sans Doute m’appelle pour me demander si je peux refaire un papier sur l’urgence énergétique européenne, je soupire de fatigue.
Fatigue de l’énergie passée à déjà défendre tous les projets qui sont bloqués par l’inanité politique du continent qui donne des leçons d’entrepreneuriat, de résolution et de constance au monde entier mais est incapable de mettre proprement en œuvre son programme de transition initié il y a plus de 6 ans dans ses premières versions !
Fatigue de voir que ceux qui sont touchés principalement par cette inanité sont les entrepreneurs les plus innovants qui portent les projets de l’industrie verte de demain et donc, de fait, de l’industrie tout court, qui se battent contre tous les écueils d’un monde bloqué et tenu par les oligopoles les plus réticents à bouger.
Fatigue de voir que même les évidences factuelles de notre temps, les tendances longues, les faits des prix, la géopolitique et les trois coups de semonce des 6 dernières années ne changent rien.
Fatigue de voir qu’au lieu de chercher les moyens de nous rapprocher du modèle chinois et d’aspirer une partie de sa compétitivité pour accélérer notre mutation, nous n’avons de cesse de faire semblant de croire que nous pouvons nous en passer, quand chaque année on voit que les écarts de prix et de rapidité à déployer sur les sujets critiques se renforcent et que toutes nos protections ne font pas remonter les emplois industriels bien au contraire.
Alors que fait-on ? On rabâche les évidences.
Trois chocs en 5 ans donc, qui trois fois disent la vulnérabilité mais aussi l’influence considérable de l’Europe dans les échanges mondiaux d’énergies fossiles. Son influence parce que nous sommes les premiers importateurs mondiaux de gaz naturel liquide (depuis la guerre en Ukraine) et seconds de pétrole. En effet, en 2024 selon les derniers chiffres connus, l’Union européenne a importé environ 9,1 millions de barils de pétrole brut par jour, contre 11,1 millions pour la Chine, premier importateur mondial. Sa vulnérabilité parce que ce sont respectivement 90 et 95% de nos besoins qui sont importés et au total toujours plus de 50% de nos besoins énergétiques totaux. Ainsi, quand le monde tousse, nous tombons malades. Ainsi également, quand nous prescrivons de nouvelles règles d’usage ou conditions d’accès, le monde suit ! L’épopée erratique de l’hydrogène en est le meilleur exemple, quand l’Europe a mobilisé puis rétropédalé par manque de cohérence, laissant sans direction les grands pays du Sud.
Premier choc : Le COVID avait montré à l’ensemble de la planète la nécessité de revoir nos flux trop intenses de commerce mondial qui sont porteurs d’une accélération de la propagation des virus. L’épidémie avait plus généralement inauguré une vaste introspection sur les limites de la croissance mondialisée et d’un monde qui marchandise tout à tout prix. Cela a probablement aussi accéléré la mutation digitale de nos vies, des visioconférences au télétravail en passant par le renforcement des infrastructures de stockage et de diffusion des données, ingrédients socles de l’étape actuelle qui généralise l’usage de l’IA avec toutes ses dérives possibles sur ce que vivre veut dire et conséquences exponentielles sur les enjeux énergétiques et l’indépendance européenne.
Les grandes leçons tirées de ce repli de la croissance qui a permis d’ailleurs pour la première fois de voir nos émissions globales baisser ont été un début de recentrage sur les approches régionales des échanges et notamment dans l’énergie et pour les régions dépendantes, des stratégies de relocalisation, notamment autour des énergies vertes.
L’Europe en est sortie avec une stratégie de relance très centrée transition, qui s’est traduite dans le programme Fit for 55, qui enclenchait une volonté de bascule de notre modèle énergétique vers les énergies propres[1].
Deuxième choc : L’arrivée de la guerre en Ukraine a accéléré la prise de conscience et déclencher l’ambition « RePowerEU ». Ceci a entraîné une avalanche de projets de réglementations pour renforcer notre bascule, toutes plus impressionnantes les unes que les autres. La liste est telle qu’il faut un livret d’acronymes pour lister les livres de règles…
Puis la fatigue est arrivée. Personne n’est content.
Ceux qui essaient de déployer parce que les transpositions nationales des règles européennes ne viennent pas ou sont d’une complexité incroyable : RED2 et 3 et directives RefuelEU et RFNBO sur le maritime et l’aérien, la directive sur la sortie des moteurs thermiques, les dispositions spécifiques sur les camions. Toute cette somme est illisible et indigeste, inefficace et peu opératoire. Les textes se perdent dans des méandres, fruits de tous les compromis possibles au prix d’une démocratisation devenue anarchique des avis, ceux des États, des associations, des mouvances politiques, des grands acteurs industriels seuls ou de leurs groupes d’intérêts.
Ceux qui essaient de bloquer parce que cela bien sûr affecte les équilibres économiques du passé, et qui savent bien qu’on va quand même devoir changer de monde et surtout qui ont compris que ceux qui gagnent en Europe sont ceux qui attendent, à l’envers de toutes les leçons entrepreneuriales professées d’un ton docte par nos représentants.
Et surtout les citoyens et petits entrepreneurs européens, les « petits », ceux qui subissent, doivent s’ajuster, changer de véhicule ou de chaudière ou encore revisiter leurs chaînes de « scope 1 » ou « 2 » parce que cela a beau être merveilleux, ce sont eux qui payent à la fin, et pour ceux-là, qui assument la bascule, le surcoût n’est pas vraiment aidé parce qu’il y a la dette ma bonne dame, la fameuse dette !
Alors la fatigue prend le pas et comme les amis américains ont décidé une nouvelle fois de faire la course en tête dans le backlash et le révisionnisme climatique (il aurait pu en être autrement, mais c’est ainsi), cela permet de relâcher les précautions oratoires et de rouvrir les chakras de l’ici et maintenant. « Revenons donc au bon vieux temps, T-Bone steak sur le barbecue et moteurs V8 à tous les étages, et au revoir Rousseau et Hidalgo ! »
Et puis patatras, troisième choc – voilà Ormuz et son rappel : oui, quand on veut être souverainiste, ne pas dépendre des autres pour sa défense et son énergie, on ne peut pas dépendre d’Ormuz ! Et là, de nouveau, ceux qui nous ressemblent le plus ce ne sont pas les Américains mais les Chinois. Le populisme a le vent dans le dos, mais il qu’il nous explique comment on peut à la fois être souverainiste et défendre le fossile quand on n’a pas de fossile, et quand le fossile est désormais très généralement plus cher pour faire de l’électricité que le renouvelable.
Par ailleurs on sait que l’électrification des usages va se renforcer et donc accélérer la compétitivité de ceux qui ont des infrastructures d’actifs renouvelables sérieuses et les vecteurs non électriques en soutien (les dérivés hydrogénés). Comme par hasard la Chine a le même problème que nous, plus le charbon, avec l’avantage en plus qu’elle détient toute la panoplie des solutions de décarbonation et en fait « profiter » le monde entier. Je dis bien profiter.
Les subventions chinoises massives font en effet baisser les prix au niveau mondial et permettent à l’ensemble du monde d’accéder aux énergies renouvelables à des prix que nul autre n’aurait su atteindre. Je ne suis toujours pas convaincu en revanche que les subventions européennes aux différents secteurs de l’économie aient permis de faire baisser les prix finaux payés par les consommateurs. Préserver quelques emplois et de stabiliser les marges des grands acteurs certainement. Baisser les prix ? Pas vu. Pas sûr. Pas clair. A l’inverse la vitesse des déploiements et les prix des industries chinoises n’est juste pas rattrapable. Alors il faut s’appuyer dessus et trouver le bon deal pour nous.
Au total, la nécessité de mener à bien la transition énergétique est venue par le COVID et les bons sentiments pour la planète, elle a accéléré ensuite avec les enjeux de dépendance énergétique à l’égard de la Russie et nous a enfin fait prendre conscience qu’il est difficile de donner des leçons de géopolitique au monde quand on vit grâce aux voisins les moins fréquentables.
Ormuz rappelle que les Etats-Unis et les Européens ne font pas face à la même équation. Pour les Etats-Unis, le fossile est un outil de souveraineté et même de poursuite de la domination américaine par d’autres moyens et une stratégie de capture, quand l’Europe doit viser les stratégies dites d’accès. Les énergies fossiles sont le cœur de notre fragilité européenne car la dépendance énergétique touche notre capacité à investir plus sur nos industries et nos territoires. Cette dépendance entrave de surcroit notre capacité à parler souverainement à nos alliés sur les enjeux géopolitiques car ils nous tiennent par les fournitures de systèmes de défense …et de GNL.
Pendant ce temps les faits.
Cela tombe bien on a fêté les 10 ans de l’accord de Paris il y a quelques mois à peine. Les chiffres montrent bien une inflexion majeure de la consommation d’énergie au niveau mondial. Alors que les émissions de CO2 ont progressé de 10%, elles ont crû moins vite que la population, qui a augmenté de 12%. Ce rythme est également demeuré bien inférieur à la croissance du PIB, qui s’est élevée à 50 % (30 % en dollars constants), ainsi qu’à celle de notre consommation d’énergie (15 %). Tous les ratios de la fameuse équation de Kaya qui mesure les déterminants de la croissance des émissions, sont en stabilisation. Ce n’est pas suffisant et l’effet du COVID joue, mais la dynamique est bien là ! Par ailleurs, la part des investissements dans les énergies s’est inversée : alors que le ratio en 2015 était de 1200 milliards de dollars dans les énergies de transition, il est passé à 2000 milliards de dollars en 2024. On observe une tendance inverse sur les énergies fossiles, de 1500 milliards à 1200 milliards de dollars.
L’Europe d’ailleurs tient plutôt son rang, à peu près alignée sur sa trajectoire, malgré les à-coups. Depuis les accords de Paris, l’Union européenne a réduit ses émissions nettes de gaz à effet de serre d’environ 8 à 10 %, et elles sont désormais environ 37 % inférieures au niveau de 1990.
Par ailleurs l’Union européenne utilise l’outil du droit, bras armé de la révolution démocratique qu’a porté notre continent et qui permet avec la règle et les contrats de déployer notre stratégie d’alignement des méthodes de production et rapports aux ressources du monde pour devenir vertueux.
Le nombre de stratégies de transition transposées dans les législations des pays progressent, les procès aux Etats ou aux acteurs économiques pour non-respect des questions climatiques ou mise en danger de la vie d’autrui par l’utilisation délibérée de solutions nuisibles pour l’environnement, la biodiversité et le climat progressent également partout. D’importantes avancées ont eu lieu, avec par exemple les arrêts de la Cour internationale de justice, notamment celui du 23 juillet 2025, sur les obligations des Etats en ce qui concerne le réchauffement climatique. Par ailleurs, les différents procès portés et gagnés contre des États ou entreprises relatives à leurs décisions ou manquements pour lutter contre le réchauffement, sont des démonstrations que le ressort du recours juridique progresse. Le volume cumulé des plaintes pour des sujets liés au respect de l’environnement a été multiplié par 3,5 depuis 2017, avec plus de 3000 cas en cours dans plus de 60 pays !
Notre force tient paradoxalement de notre capacité à réguler parce que nous restons le premier importateur de nombreux biens et services mondiaux.
La dynamique des énergies renouvelables est ainsi devenue irréversible, proprement déployée sur les continents les plus pertinents : les coûts ont été divisés par 10 à 20 sur 20 ans, son expansion connaît un rythme inédit dans l’histoire des énergies, de près 1% de l’énergie mondiale chaque année, alors même que le nucléaire a atteint 3% au bout de 70 années de déploiement.
Pour l’Europe c’est une stratégie d’accès plus vertueuse, plus diversifiée et moins dépendante à long terme, que l’approche de capture américaine car de surcroît le pourtour méditerranéen est le lieu des énergies propres parmi les plus compétitives du monde, tandis que les plaines ukrainiennes complètent l’ossature à l’est et que l’hydroélectricité du nord apporte la base verte et compétitive, que le nucléaire français reproduit encore aujourd’hui de manière à peu près compétitive également à l’ouest du continent.
La bascule vers les énergies vertes diffusant vers les industries permettrait de renforcer, renouveler ou stabiliser les grands bassins industriels sur de nouveaux procédés vertueux.
A condition d’être accompagné d’un Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières (CBAM) efficace. Ce CBAM est critiqué, mais c’est le seul moyen pour « pricer » la valeur de notre continent, de nos ambitions et de nos efforts, bref ce qui compte pour nous. Il faut bien faire comprendre à nos partenaires extérieurs américains ou chinois que si les valeurs européennes ont un prix, c’est qu’elles ont aussi un coût, sinon pourquoi diable appelle t’on cela des valeurs ?!

Il reste néanmoins des inconséquences européennes sur ces sujets qui sont probablement désormais arrivées à un point de non-retour :
1 : Le cas de l‘acier
Il a fallu des forces privées solides pour sortir Stegra, le projet emblématique de l’industrie verte en Europe, de l’ornière. De l’Union européenne ? Rien. Il a fallu quelques heures à Trump pour organiser une exfiltration d’un président souverain d’un Etat voisin, abritant d’immenses ressources de pétrole, afin de mettre la main dessus au moins indirectement. On n’a pas trouvé en six mois deux milliards d’euros d’une agence européenne (et pourtant Dieu sait s’il y en a) pour sauver provisoirement le projet le plus emblématique du pacte vert européen.
2 : Le cas des engrais
Un exemple désolant de l’inconséquence française : Il suffit que quelques agriculteurs se lèvent pour qu’on demande de décaler, voire suspendre l’application du CBAM et permettre ainsi de renforcer l’économie russe qui est devenue en deux ans le principal exportateur d’engrais en Europe (parce que c’est avec cela qu’elle nous renvoie son gaz naturel), au lieu d’avoir un mécanisme provisoire de soutien aux agriculteurs les plus fragiles avant de dérouler le CBAM aux bornes aval des engrais.
3 : le cas de l’automobile
Le cas des allers et retours des constructeurs automobiles qui jouent la montre pour forcer l’Europe à décaler les échéances est un autre exemple criant de notre pusillanimité, puisque les Chinois ont déjà créé la nouvelle industrie électrique. Comment imaginer les arrêter, alors même qu’ils représentaient environ 70% de la production mondiale en 2024 selon l’Agence Internationale de l’Energie, et que cette bascule nous permet de sortir de notre dépendance fossile. C’est une blague !
4 : Le cas des fuels de synthèse
Un parfait exemple de ce que peut faire l’Europe si elle est plus vigoureuse et directive sur ces sujets, permettant d’un seul coup d’imposer que les réserves stratégiques européennes ne soient plus alimentées en pétrole importé mais en fuels synthétiques ce qui permettrait de renforcer l’autonomie stratégique et de défense du continent. Cela permettrait que les projets puissent enfin être décidés. Cela servirait l’investissement, l’emploi local et le décollage de la filière (plusieurs dizaines de milliards d’euros sur l’Europe, une dizaine de milliards simplement en France).
L’Europe n’avance pas assez clairement. Elle ne peut pas, malgré toutes les bonnes volontés, et elles sont nombreuses : elle est ballottée entre fédéralisme à l’américaine, parlementarisme intégral, tentations autoritaires ou bureaucratiques de la Commission à la chinoise et du coup nous avons les trois modèles qui se surajoutent, qui dit mieux ?
Pourquoi faut-il 8 ans pour transposer des directives énergétiques et climatiques qui sont critiques pour nos industries, nos emplois, notre souveraineté et notre planète ?
Fatigue donc.
Parce qu’il faut aller vite pour déployer le temps de l’énergie, mais nous avons confondu agilité et versatilité. L’Europe est comme une girouette qui est secouée par les vents au lieu d’être un phare qui tient la lumière et nous évite de changer de focus à chaque crise. L’agilité c’est l’adaptation du cap sans le changer. A force de confondre les deux nous sommes en train de réussir à ne plus avancer du tout, en perdant notre influence sur le monde devant une myriade de phares parallèles qui ne se parlent plus. Il est urgent que cela cesse. Les pays qui attendaient nos règles pour déployer leurs propres stratégies au moment de l’ambition RePowerEu se tournent vers nous et demandent : on fait quoi ?
En relâchant l’ambition et la tension qu’elle a produit nous venons juste de lâcher le manche de l’histoire.
La mutation énergétique de l’Europe combine les principaux sujets de court, moyen et long terme de notre continent : souveraineté à court terme, compétitivité à moyen terme – nous basculons d’une économie de flux, et donc dépendante des autres, à une économie d’assets, donc à la main de notre coût du capital, parmi le moins cher du monde grâce à notre stabilité institutionnelle et démocratique – et à long terme avec l’enjeu climatique, l’influence par la norme et le supplément d’âme.
Cette stratégie devrait être la ligne de foi du projet Européen, cette ligne imaginaire qui définit l’assise des navires entre la proue et la poupe, et fait sa force.
What else ?
Fatigués ? Alors on danse :) !
[1] Chiffres clés du climat – France, Europe et Monde – Édition 2025 | Données et études statistiques

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