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Pour Sans Doute, notre contributeur Sylvain Lévy fait le bilan de son utilisation de l’intelligence artificielle. Une manière pour ce très grand collectionneur d’art de mettre en relief la portée des usages rendus possibles, que chacun d’entre nous, derrière son téléphone portable ou son ordinateur, teste régulièrement. Loin d’un catastrophisme que l’on entend trop souvent, il nous rappelle que l’IA n’est pas constitutive d’une menace en soi. Elle ne porte le risque d’une homogénéisation ultime que si chaque utilisateur renonce à ses propres aspérités. Une IA bien maitrisée, c’est une IA à qui son utilisateur ne délègue jamais son pouvoir de décider, d’interpréter et de tenir une position dans le temps. A méditer la prochaine fois que vous utiliserez ChatGPT, Claude, Copilot ou Gemini…
Cela fait un an que j’utilise l’intelligence artificielle de manière quotidienne, dans l’écriture, dans la recherche, dans la gestion de projets éditoriaux. Un an, c’est suffisant pour dépasser les premiers effets — la fascination, la méfiance, l’ajustement — et commencer à voir ce que cette pratique transforme en profondeur, non pas dans les outils, mais dans les habitudes de pensée. Ce texte n’est pas un bilan technique. C’est une tentative de nommer ce que la durée révèle : comment une technologie d’accélération peut, si on la tient bien, devenir une discipline de clarification.
Ce que les journalistes décrivent de leur propre usage mérite d’être lu comme un symptôme, non comme un témoignage. L’IA ne remplace pas : elle déplace. Elle ne produit pas à la place de l’humain, elle reconfigure la manière dont celui-ci distribue son attention, hiérarchise ses urgences, arbitre entre vitesse et profondeur. Traduire, transcrire, synthétiser, indexer — autant d’opérations désormais accélérées, libérant en théorie une capacité accrue pour ce qui résiste encore à la délégation : l’enquête, le jugement, la phrase. Mais cette promesse n’est pas gratuite. Elle introduit une discipline nouvelle, plus exigeante que la précédente : produire juste, sans délai, et sans perdre la voix qui distingue un organe d’un agrégateur.
L’exemple du Monde est précis. Sans les progrès d’outils comme DeepL, l’édition anglophone quotidienne du journal serait intenable à cette échelle et à ce rythme. Et pourtant l’IA ne suffit pas — elle doit être relue, réorientée, contextualisée.
Industrialiser n’est pas abdiquer : c’est, au contraire, renforcer les protocoles éditoriaux, affermir une ligne, assumer une voix d’autant plus nettement que les outils tendent à les lisser. L’IA devient une infrastructure silencieuse ; la responsabilité reste, elle, nommée. Ce que cette situation révèle n’est pas une économie de moyens, mais une économie d’attention — redistribuée, non supprimée.

Dans mon propre usage, l’IA intervient d’abord comme un outil de commutation, de registre. La collection exige d’écrire simultanément dans des modes en apparence incompatibles : la lettre adressée à un directeur de musée, l’essai analytique destiné à une publication, le texte de transmission conçu pour des héritiers, la prise de position publique sur un marché. Ce ne sont pas des variantes d’une même voix — ce sont des postures distinctes, gouvernées par des intentions différentes, adressées à des interlocuteurs qui n’attendent pas la même chose. L’IA accélère le passage de l’une à l’autre, réduit le coût de la conversion, compresse le temps de reformulation. Mais elle ne résout pas la question que chaque registre pose : qui parle, et dans quel but ? La polyphonie n’est pas un effet de style ; c’est une architecture éditoriale. Et une architecture ne tient que si quelqu’un a décidé de ses fondations — et continue de les assumer à chaque texte.
Transposée à la collection dans son ensemble, cette mutation est décisive et sous-estimée. Une collection n’est plus un ensemble d’œuvres conservées dans le temps comme dans un silence protégé ; elle est devenue un système de circulation, de traduction et d’activation continue. L’IA peut accélérer cette circulation — produire des récits, multiplier les formats, élargir les accès — mais elle pose une question que les outils ne tranchent pas : à quelle vitesse une collection peut-elle se déployer sans perdre sa cohérence interne ? Trop lente, elle disparaît du champ de l’attention dans un monde saturé de propositions ; trop rapide, elle se dissout dans le flux qu’elle prétendait traverser. La gouvernance ne consiste plus seulement à sélectionner des œuvres — elle consiste à régler un tempo. C’est une décision éditoriale, pas une décision logistique.
Dans ce contexte, la véritable rareté n’est plus l’objet mais la signature. Quand les outils tendent à homogénéiser les formes, à fluidifier les surfaces, à produire de l’abondance sans friction, ce qui fait valeur est précisément ce qui résiste à cette fluidification : une voix maintenue, une discipline tenue, une architecture de sens qui ne cède pas à la pression du volume.
L’IA peut amplifier une collection ; elle peut aussi l’aplatir jusqu’à la rendre méconnaissable. La ligne de partage est nette : utiliser ces technologies pour intensifier le regard, jamais pour le déléguer. Ni le journaliste ni le collectionneur ne sont menacés par l’IA en elle-même — ils le sont seulement s’ils renoncent à ce qui ne se délègue pas : décider, interpréter, tenir une position dans le temps. C’est cela, et rien d’autre, que l’IA ne fera jamais à leur place.
Chaque jour Sans Doute vous donne accès à de nouvelles manières de voir les choses, accueille la diversité des points de vue, cultive la nuance comme exigence et vous ouvre de nouvelles perspectives quitte, sans doute, à déranger les repères habituels et les idées reçues.
C’est l’esprit Sans Doute.
