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Qui aurait pu décemment prédire que le chef d’oeuvre de George Orwell publié en 1948, et disponible dans une nouvelle traduction depuis peu, hanterait aussi vite nos démocraties avancées, 80 ans à peine après sa rédaction ? Il était entendu que ce futur effrayant de la surveillance généralisée était consubstantiel du totalitarisme soviétique et certainement pas des sociétés libérales. Résultat l’URSS et ses satellites se sont écroulés mais l’asservissement numérique triomphe partout dans le monde. En exclusivité pour Sans Doute, un réquisitoire de Sylvain Lévy pour défendre ce qui nous reste de liberté.
On nous avait prévenus. Une fois. Très fort. Presque trop fort, comme si le mal devait nécessairement arriver avec fracas, cris et uniformes. Des écrans, des slogans, un œil braqué sur chacun. Cela nous rassurait : la domination aurait un visage brutal, centralisé et reconnaissable. Elle viendrait avec des bottes, pas avec des applications. Avec des ordres, pas avec des mises à jour.
Ce que nous vivons aujourd’hui est plus discret. Et pour cette raison, elle est plus redoutable.
Nous sommes entrés dans l’ère de l’humain 3.0 : un individu connecté, assisté et augmenté, mais gouverné par des systèmes qu’il ne maîtrise ni ne comprend vraiment. Il délègue sa mémoire, son jugement, voire son identité, à des architectures présentées comme neutres. Le contrôle n’a plus besoin de crier. Il se fait doux. Utile. Presque bienveillant. Il promet la simplicité et parle d’efficacité.
L’identité devient un service. La citoyenneté devient un identifiant. L’existence devient un dossier qui s’ouvre plus rapidement lorsque tout va bien.

1984 n’est pas revenu. Il a été mis à jour.
Dans cette version, rien ne s’impose frontalement. Nous consentons. Nous cliquons sur « Accepter ». Nous échangeons les aspérités contre la fluidité. Le papier disparaît, mais la trace demeure. Le dossier n’est plus rangé dans une armoire ; il circule, se recoupe et s’anticipe. Vous n’êtes pas surveillé en permanence, seulement lorsque cela est jugé nécessaire. Et cette notion de « nécessaire » devient, sans bruit, une habitude.
Le danger ne réside pas seulement dans la surveillance. C’est la réduction.
Sapien 3.0 est lisible, traçable et ajustable. Mais dès qu’il échappe aux catégories prévues, il devient fragile. Lorsque l’identité se réduit à des données, l’humain n’existe plus que par ce qui peut être vérifié. Ce qui ne peut pas être prouvé s’efface : le doute, la contradiction, la métamorphose, le silence. Le droit de changer. Le droit d’être opaque. Le droit, tout simplement, d’être complexe.
Pourtant, quelque chose résiste. Toujours. L’humain ne se laisse jamais entièrement réduire. Il reste une part indocile, lente, intérieure et imprévisible, que les systèmes ne savent ni lire ni capter. Résister aujourd’hui, ce n’est pas refuser la technique, mais refuser de s’y dissoudre. Préserver ce qui échappe est déjà un acte de liberté.
L’histoire nous l’a appris : la bureaucratie n’a pas besoin de haine pour nuire. Il lui suffit de règles appliquées sans imagination. Les systèmes n’ont pas d’intention ; ils rendent les décisions mécaniques. Dès lors que l’identité devient information, l’exclusion se transforme en incident technique. Personne n’est responsable. Le processus a suivi son cours.
Les artistes l’ont compris avant les décideurs. Ils rappellent que la visibilité n’est jamais neutre et que voir n’est pas reconnaître. L’art insiste sur ce qui échappe aux grilles de lecture : l’intériorité, la mémoire, l’excès.
La commodité n’est pas un mal en soi. Mais lorsqu’elle devient la valeur suprême, tout le reste se contracte. La liberté devient alors un défaut du système. L’ambiguïté devient une menace. La lenteur devient une anomalie.