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Au petit matin, un message s’affiche : un hôpital propose un créneau de dernière minute pour un proche dépendant. L’accepter, ou attendre trois semaines. Avant même la fin de la matinée, les réunions ont été annulées, les priorités réorganisées, les enfants gérés, et une journée minutieusement planifiée s’est dissoute au profit d’une contrainte aussi impérieuse qu’imprévisible. Le soir venu, les courriels sont partis, les dossiers ont avancé, les urgences ont été traitées. Le travail, en apparence, a été accompli. Mais quelque chose de moins visible s’est défait : la continuité de la journée, la possibilité d’être présente au bon endroit, au bon moment. Ces ajustements si fréquents, qui ne figurent pourtant dans aucune base de données RH, n’en façonnent pas moins les trajectoires professionnelles de tant de femmes. Un nouveau regard de notre contributrice Marie-Victoire Chopin sur les véritables conditions de l’égalité salariale femme/homme dans la vie professionnelle.
Partout en Europe, la transparence salariale s’impose désormais comme un instrument majeur des politiques d’égalité. La directive européenne de 2023 sur la transparence des rémunérations doit être transposée d’ici au 7 juin 2026. Son ambition est claire : réduire l’opacité qui entoure les salaires, donner aux salariés des points de comparaison plus solides, et obliger les employeurs à objectiver davantage les écarts. L’idée est simple, presque irréfutable : lorsque l’information circule mieux, les écarts injustifiés deviennent plus difficiles à dissimuler. Reste à savoir si cette visibilité nouvelle donnera réellement aux femmes les moyens d’agir.
Les données les plus récentes rappellent toutefois que l’ampleur du phénomène ne tient pas seulement à un déficit d’information. Selon l’Apec, en 2025, les hommes cadres perçoivent en moyenne 58 000 euros bruts annuels, contre 50 000 euros pour les femmes, soit un écart de 16 %. Même à poste et profil équivalents, une différence de 6,8 % subsiste encore. Plus significatif encore, cet écart apparaît dès le début de carrière et atteint 12 % après 55 ans. Loin de se résorber spontanément avec l’âge, l’expérience ou l’ancienneté, il se maintient dans le temps avec une remarquable stabilité.
À ces écarts mesurés s’ajoutent des perceptions qui, loin de contredire les chiffres, les prolongent. Toujours selon l’Apec, 40 % des femmes cadres estiment avoir moins de chances de réussir que leurs homologues masculins, contre 16 % des hommes. Une femme cadre sur deux juge sa rémunération insuffisante au regard de sa contribution. Et 44 % d’entre elles considèrent devoir fournir davantage d’efforts pour obtenir une augmentation, contre 13 % des hommes. L’étude souligne en outre que leurs demandes de revalorisation aboutissent moins souvent. Plus révélateur encore, alors même que le droit à l’information salariale doit être renforcé, 40 % des femmes cadres se disent peu enclines à l’utiliser, contre 32 % des hommes, principalement parce qu’elles redoutent qu’une telle démarche soit mal perçue ou demeure sans effet.
La transparence apparaît donc comme une avancée nécessaire. Elle ne saurait toutefois être regardée comme une réponse suffisante, car elle intervient tard dans la formation des écarts.
Une part substantielle des inégalités tient, en effet, à la distribution différenciée des postes dans la hiérarchie des entreprises. Si l’écart à poste et profil équivalents est plus faible que l’écart global, c’est qu’une partie du problème réside moins dans le salaire attaché à un poste que dans l’accès, même aux fonctions les mieux rémunérées. L’Apec souligne d’ailleurs la sous-représentation persistante des femmes dans plusieurs fonctions parmi les plus rémunératrices. Or l’accès à ces rôles ne relève jamais exclusivement de critères formalisés. Il dépend aussi de recommandations informelles, de visibilité interne, d’exposition à des missions stratégiques, d’une disponibilité supposée au bon moment, d’une capacité à accepter une mobilité rapide ou une surcharge ponctuelle. La transparence peut documenter un écart une fois qu’un poste est occupé ; elle saisit beaucoup moins bien les mécanismes par lesquels certaines candidatures sont suggérées, encouragées ou, plus discrètement, écartées.

Les contraintes extra-professionnelles jouent ici un rôle décisif.
En France, les femmes continuent d’assumer une part plus importante du travail domestique et familial. L’Insee montre qu’en 2020, parmi les couples avec enfant, 25 % des femmes consacraient quatre heures ou plus par jour aux tâches domestiques, contre 10 % des hommes. Dans les couples sans enfant, l’écart demeure très marqué : 22 % des femmes, contre 3 % des hommes. Ces chiffres ne décrivent pas seulement une inégalité dans la répartition des tâches ; ils disent aussi quelque chose des conditions concrètes dans lesquelles s’inscrivent les carrières. Car ces charges ne prennent pas toujours la forme visible d’une interruption longue. Elles se traduisent souvent par une suite de micro-arbitrages : un déplacement refusé, une réunion écourtée, une mobilité reportée, une disponibilité réduite pour ces moments périphériques du travail — dîners, voyages, conversations informelles, temps de présence prolongés — où se nouent pourtant bien des décisions de carrière.
La comparaison italienne éclaire utilement ce point, tant les structures sociales y présentent, avec la France, des proximités familières. D’après l’Istat, l’indice d’asymétrie du travail familial, qui mesure la part du temps domestique total du couple assuré par les femmes, s’établissait encore à 61,6 % en 2023.
L’institut italien note, de surcroît, que les progrès en matière de conciliation entre travail et famille demeurent limités. L’OCDE relève pour sa part qu’en Italie l’écart de gains sur l’ensemble de la vie entre les femmes et les hommes dépasse 40 %, tandis que la durée de carrière attendue des femmes demeure inférieure de neuf années à celle des hommes. Dans les deux cas, l’une des explications centrales tient au poids du travail domestique et de soin aux proches non rémunéré.
Ces données, sans être transposables mécaniquement à la France, rappellent que l’inégalité salariale ne se comprend pleinement qu’à condition de la replacer dans l’économie plus vaste du temps, des charges et des renoncements ordinaires.
Ces contraintes pèsent également sur la mobilité professionnelle, qui reste pourtant un levier majeur de progression salariale. Pour les cadres, l’Apec observe qu’en 2024 l’augmentation individuelle médiane atteint 14 % après un changement d’entreprise, contre 6,5 % après une mobilité interne. Dès lors, tout ce qui rend le changement d’employeur plus coûteux — enracinement résidentiel, charge familiale, difficultés associées aux modalités de garde partagée ou alternée, moindre capacité à absorber une période d’ajustement — peut, avec le temps, produire un désavantage cumulatif sur les revenus. Une carrière ne se joue pas seulement dans l’entreprise que l’on habite ; elle se joue aussi dans la faculté, socialement inégale, de la quitter.
La structure même des rémunérations constitue un autre angle mort.
Le débat public se concentre volontiers sur le salaire fixe, alors que, chez les cadres, une part croissante de la rémunération passe par des éléments variables : bonus, primes, actions, enveloppes discrétionnaires. Or ce sont précisément ces composantes qui résistent le mieux à la standardisation, parce qu’elles reposent souvent sur des critères plus souples, plus interprétatifs, plus dépendants du jugement managérial. Une entreprise peut afficher des grilles salariales apparemment cohérentes et laisser néanmoins se reconstituer les écarts dans le variable, dans l’évaluation de la performance, ou dans l’attribution des missions qui préparent les promotions futures. La transparence éclaire alors une partie du tableau, mais pas nécessairement sa zone la plus mouvante.
Les inégalités se préparent aussi bien en amont de l’entrée dans l’entreprise. Dans l’enseignement supérieur français, les femmes représentent 56 % des inscrits, mais seulement 30 % dans les formations d’ingénieur. Elles demeurent moins présentes dans plusieurs filières qui alimentent ensuite les secteurs les plus rémunérateurs. Notamment les métiers technologiques, l’ingénierie ou certaines fonctions quantitatives. Il ne s’agit pas de réduire les choix d’orientation à une causalité unique, ni de confondre trop vite préférences individuelles et contraintes sociales. Mais il serait tout aussi artificiel d’ignorer que la distribution future des revenus commence à se dessiner très tôt, dans des trajectoires éducatives. Elles-mêmes structurées par des anticipations sociales, des modèles disponibles, des encouragements différenciés et une certaine idée de ce qu’il est raisonnable d’envisager pour soi. La transparence salariale intervient, à cet égard, au terme d’une chaîne causale déjà ancienne.
À cela s’ajoute une dimension plus rarement discutée dans le débat public : l’accès au capital et à l’entrepreneuriat de croissance. Les données genrées publiées par Bpifrance montrent qu’en 2022, 11 % seulement des montants levés en capital-risque ont bénéficié à des entreprises fondées par des femmes. Or la création d’entreprise constitue, dans les économies contemporaines, l’un des principaux vecteurs d’accumulation patrimoniale. Une lecture strictement salariale des inégalités tend donc à réduire l’ampleur du problème. La divergence ne se loge pas seulement dans le bulletin de paie ; elle se joue aussi dans l’accès au financement, à l’investissement, aux actifs, autrement dit dans les conditions d’accès à la richesse future.
Reste enfin la question des normes managériales, sans doute la plus difficile à objectiver, mais non la moins décisive. La transparence ne supprime pas la subjectivité. Tant que la performance demeurera, dans certaines organisations, confondue avec la présence visible, la disponibilité permanente, l’acceptation sans friction des contraintes ou l’aisance dans l’exposition de soi, les écarts auront toutes les chances de se recomposer dans les évaluations, les bonus, les promotions et les nominations stratégiques. La règle formelle peut imposer de publier des chiffres ; elle ne transforme pas d’elle-même les critères implicites qui gouvernent les carrières, ni les représentations ordinaires du leadership, de l’engagement ou de la loyauté professionnelle.
La transparence salariale constitue ainsi une condition nécessaire, en ce qu’elle rend visibles des écarts longtemps dissous dans les usages de l’entreprise, les négociations individuelles ou les zones grises de l’évaluation. Mais elle ne saurait, à elle seule, corriger des mécanismes qui se forment plus tôt, s’accumulent plus lentement et débordent largement le cadre strict de la relation salariale. L’enjeu ne se réduit donc pas à l’égalité de rémunération à travail égal, principe qu’il serait absurde de minorer. Il touche aussi aux conditions d’accès aux postes les plus rémunérateurs, à la distribution du travail invisible, à l’inégale exposition aux filières d’avenir, à l’accès au capital, et au coût silencieux qu’implique encore, pour beaucoup de femmes, l’occupation des fonctions de pouvoir.
La transparence rendra les écarts plus lisibles. Reste à savoir si, dans les entreprises comme dans l’organisation sociale plus vaste qui les entoure, elle suffira à en infléchir durablement la trajectoire.
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