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Qui en dehors de Maurizio Cattelan pour succéder à Marcel Duchamp et son urinoir renversé, à Edouard Manet et son Olympia, et plus loin encore à Andrea Mantegna et sa Lamentation sur le Christ mort ? Pour Sans doute, notre contributeur et grand collectionneur Sylvain Levy s’inquiète d’un art devenu sans aspérités, consensuel et presque conformiste, comme si les créateurs avaient oublié leur mission première : affronter l’obscur, oser un autre récit. Ainsi de manière subreptice et presque insidieuse, nous désapprenons petit à petit à penser autrement.
Depuis des années, on répète que l’art doit « s’ouvrir », « se rapprocher du public », « entrer dans la vie quotidienne ». Mais derrière ces formules se profile une mutation plus inquiétante : l’art cesse peu à peu d’être un lieu de résistance pour devenir un instrument d’adhésion culturelle — soutenu par un environnement numérique qui mesure, classe et oriente nos désirs.
Notre époque exige que tout soit lisible, partageable, immédiatement compréhensible. Les expositions rassurent, les œuvres se racontent sans heurt, et le conflit se dissout dans la médiation. L’inconfort devient « expérience », la dissonance se transforme en harmonie pédagogique. Les logiques d’algorithmes et de recommandations renforcent ce mouvement : ce qui confirme les attentes s’amplifie ; ce qui les contredit s’efface doucement du champ visible.
Ainsi, sans fracas, l’art n’interrompt plus la réalité : il l’accompagne. Il ne la fissure plus : il l’orne. Ce que l’on célèbre comme « démocratisation » ressemble parfois à une pacification générale du sensible. On attend de l’art qu’il soit utile, apaisant, rassembleur ; qu’il console, qu’il répare. Les promesses liées à l’IA — mieux cibler, mieux raconter, mieux “engager” — s’inscrivent souvent dans cette même logique de confort. Mais un art qui apaise trop, qui suit ce qui “fonctionne”, finit par n’interroger presque plus rien.
Le risque principal ne réside pas seulement dans le spectaculaire, facile à repérer. Il se glisse dans une douceur plus discrète : celle d’institutions qui cherchent à intégrer toute critique dans un récit commun, raisonnable, méthodique — piloté par des indicateurs, des tableaux de bord, des analyses anticipatives. On croit accueillir la complexité ; on construit en réalité un espace où plus rien ne déborde, où même la contestation doit rester compatible avec les mesures d’attention.
Ce qui s’érode alors, ce n’est pas l’existence de l’art — plus abondant, plus circulant, plus “augmenté” que jamais — mais sa capacité à produire une dissidence sensible. L’œuvre demeure, mais sa force d’inquiétude et de déviation est concurrencée par des systèmes qui préparent et capturent notre attention avant même que l’événement esthétique puisse advenir.

Quand les institutions n’osent plus accueillir l’indécidable, l’obscur, l’irréductible — ce qui ne se laisse ni expliquer, ni optimiser, ni modéliser — elles cessent d’être des lieux de pensée. Elles deviennent des environnements culturels impeccables : efficaces, fréquentés, admirés, mais lissés, polis, arrondis, où l’IA sert surtout à réduire l’incertitude plutôt qu’à la travailler. On y cherche la confirmation plus que le trouble.
Il manque alors un espace pour ce qui ne rentre pas dans les cases : un lieu où la valeur d’une œuvre tient justement à son refus de coïncider avec les attentes, les formats, les récits et les cadres que l’IA et les institutions stabilisent ensemble. Un contre-champ plutôt qu’une périphérie : non pas une foire supplémentaire, mais un lieu pour ce qui ne “performe” pas.
La question n’est plus seulement de rapprocher l’art du public. Elle devient plus rude et plus discrète : qui a encore le courage de soutenir des œuvres qui refusent d’être absorbées ? Des œuvres qui ne consolent pas, qui ne cherchent pas à devenir aimables, qui échappent à la logique du contenu et du “recommandable”. Non par goût de la provocation, mais par fidélité à cette inquiétude que l’on appelle parfois vérité.
Car si tout doit être intégré, expliqué, valorisé — et désormais anticipé — plus rien ne résiste vraiment. Ce qui est trop vite compris est trop vite neutralisé. L’IA peut aider à diffuser et contextualiser ; utilisée comme filtre dominant, elle peut aussi refermer le champ du sensible sur l’attendu.
L’art continue alors de circuler, de remplir les musées, d’alimenter les flux. Mais quelque chose de plus précieux se retire en silence : notre capacité à sentir autrement, à penser autrement, à être déviés de nos trajectoires probables. Et c’est peut-être là, à l’ère de l’IA, l’urgence véritable : défendre non seulement les œuvres, mais les conditions fragiles qui permettent encore à certaines d’entre elles de résister — discrètement, obstinément — à tout ce qui voudrait les rendre immédiatement compatibles.
