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Au cours d'un banal trajet sur l'autoroute, une collégienne demande à la voiture électrique dans laquelle elle roule de lui concevoir un programme de révisions pour son prochain contrôle d'histoire. La machine s'exécute, endossant le rôle du précepteur. Mieux encore, la machine encourage la jeune femme. Derrière cette anecdote en apparence anodine se cache un séisme anthropologique majeur. En déléguant à des véhicules, à des brosses à dents ou à des balances connectées la capacité de structurer notre propre pensée, l'humanité franchit un cap irréversible. Du premier éclat de silex taillé par nos ancêtres jusqu'aux algorithmes embarqués de la Silicon Valley, roulons à vive allure au cœur de la plus grande opération d'externalisation cognitive de l'histoire humaine. Une ère où l'outil ne se contente plus de prolonger la main, mais prétend modéliser notre intellect. Une fois de plus, pour Sans doute, Marc Lipskier semble avoir fait voeu de nous déciller devant notre fascination vis-à-vis des IA et autres "machines" qui ont envahi notre quotidien. Il nous rappelle que l'externalisation technologique devient une entrave dramatique à l'acquisition de connaissances profondes et pérennes.
Dernier week-end des vacances de printemps. La scène se déroule dans l'habitacle feutré et silencieux d'une Tesla lancée à pleine vitesse (avec limiteur enclenché tout de même). Elle m’a été racontée par ceux qui l’ont vécu. Une mère de famille et sa fille collégienne, ont entrepris un long trajet vers la Bretagne. Plus de six heures de route. Pour tromper la monotonie de l'autoroute et anticiper les échéances de la prochaine rentrée des classes, le conducteur a alors demandé à la voiture de créer un programme audio-vidéo interactif qui permettrait à la collégienne de réviser son contrôle d'histoire à venir. La machine s'est exécutée, livrant une synthèse structurée, sans trop d’erreurs, sous forme d’un dessin animé. Évidemment, ce n’est pas le châssis de tôle de la Tesla qui a généré ce contenu, mais bien l'intelligence artificielle (IA) surpuissante embarquée dans son système informatique. Pourtant, dans l'esprit de la collégienne, de sa mère et du conducteur, la frontière entre le moyen de transport et le “turbo-prof” s'est rapidement volatilisée.
En poussant un peu la logique de ce cas vécu, il est aisé d'imaginer que l'on pourra bientôt exiger des services cognitifs similaires de sa brosse à dents, de sa balance connectée, et de la quasi-totalité des produits manufacturés à venir, à l'exception d'une minorité d'objets non connectés (des objets rares, des objets de luxe donc).
Mais le plus stupéfiant dans cette anecdote n'est peut-être pas la prouesse technique en elle-même. C'est le silence assourdissant qui l'entoure. Depuis que des Tesla roulent avec cette intelligence artificielle embarquée, des scènes similaires ont dû se produire des milliers de fois, peut-être même des millions ou des milliards de fois à travers le monde, sans que personne ne s'en étonne publiquement.
Cette indifférence généralisée est la preuve éclatante que la prophétie de l'«Informatique Ubiquitaire», formulée en 1991 par le chercheur Mark Weiser, s'est pleinement accomplie : la technologie s'efface pour ne laisser place qu'à l'usage pur. Nous avons franchi un point de bascule sans même nous en apercevoir : la substitution de notre propre réflexion par l'intelligence artificielle est devenue un acte d'une banalité absolue.
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