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Avec cette petite ethnographie du terme «populiste», observée dans son habitat naturel, le dîner en ville, Frédéric Arnaud-Meyer nous revient très en forme. Il propose ce texte aux lecteurs de Sans Doute qui interroge la défiance des gouvernés à l’égard des gouvernants en France (et ailleurs). Le populisme a une généalogie, du Kansas d’hier à la France périurbaine d’aujourd’hui et une fonction : servir à disqualifier ce qu’on refuse d’entendre. Notre contributeur, qui aime jeter du sel sur les plaies ouvertes de nos sociétés contemporaines, émet une hypothèse gênante : et si ce n’était pas le peuple qui posait problème mais ceux qui répètent à l’envi ce mot de « populisme »? Une analyse de ce terme méprisant devenu arme de confort intellectuel, et modeste plaidoyer pour qu’on ose enfin dire ce qu’on veut vraiment dire.
Il est 22 h 40 dans un appartement du sixième arrondissement où le parquet coûte plus cher que le vin, ce qui n’est pas peu dire. Une dame en cachemire beige, essayiste occasionnelle et membre permanente de trois comités éditoriaux, vient de lâcher le mot. Elle l’a lâché comme on relâche un pet aristocratique, sans y penser, avec la certitude d’être approuvée par le mobilier.
« Enfin, c’est du populisme. »
Un frisson d’assentiment parcourt la table. On hoche. On ressert du sancerre. L’affaire est réglée. Le sujet, la colère fiscale des classes moyennes périurbaines, vient d’être classé sans suite par un mot de trois syllabes. Le débat n’aura pas lieu. Il n’aura d’ailleurs jamais lieu, puisque le mot existe précisément pour empêcher qu’il ait lieu.
C’est le miracle sémantique de notre époque : nous avons inventé un vocable qui dispense de penser. Un préservatif intellectuel. Enfilez-le sur une objection, elle ne vous fécondera plus.
I. Généalogie d’une insulte propre
Prononcez le mot « populiste » à voix haute. Écoutez sa musique. Il finit en « iste », comme nihiliste, fasciste, terroriste. Ce n’est pas un hasard prosodique, c’est un dispositif. La langue française a fabriqué là un signifiant qui sonne déjà comme un verdict.
Or, à l’origine, nous sommes dans le Kansas des années 1890, le People’s Party fédérait des fermiers ruinés par les monopoles ferroviaires et bancaires. Ils demandaient l’élection directe des sénateurs, l’impôt progressif, la nationalisation des chemins de fer. Ils étaient, disons-le poliment, plus proches de Bernie Sanders que de Mussolini. Ils avaient aussi, on ne le cachera pas, un antisémitisme diffus et un nativisme anti-chinois ; le peuple n’est pas un ange, il n’a jamais été un ange, et prétendre le contraire est déjà lui mentir.
Puis vinrent les Narodniki russes, les péronistes argentins, une partie du gaullisme, et le mot fit une carrière européenne. Il servit d’abord à décrire. Il sert désormais à disqualifier. Entre les deux, quelques décennies pendant lesquelles les classes dirigeantes ont compris qu’un mot bien placé économisait une réforme.
Cas Mudde, politologue néerlandais que personne n’a lu au dîner mais que tout le monde cite, a fourni la définition académique standard : une idéologie « fine » qui divise la société en deux camps homogènes et antagonistes, le peuple pur contre l’élite corrompue. Définition utile. Elle a le mérite de reconnaître que le populisme est une forme, pas un contenu, et qu’on peut donc être populiste de gauche, de droite, du centre, ou vétérinaire.
Pierre Rosanvallon, plus français, plus prudent, plus historien, décrit dans Le Siècle du populisme le fantasme du « peuple-Un » incarné par un leader charismatique, dérive possible du projet démocratique. Diagnostic sérieux. Il a le tort de ne s’appliquer qu’aux autres.
II. Le peuple, cet enfant qu’il faut coucher tôt
Voici où je voudrais qu’on s’arrête un instant. Chantal Mouffe (la Belge, celle qui a formé Iglesias et fasciné Mélenchon) soutient que le populisme est une stratégie de construction du peuple contre les élites, et que la gauche a tort de s’en priver. Jean-Claude Michéa, plus rêche, plus solitaire, plus lu qu’on ne l’admet dans les dîners cités plus haut, rappelle que la tradition populiste accorde un privilège politique au point de vue des humbles ; pas parce qu’ils seraient plus intelligents, mais parce qu’ils sont les premiers à sentir ce qui casse.
Jacques Rancière, enfin, dans La Haine de la démocratie, pose la vraie question, celle qui gêne : et si toutes les formes de refus du consensus étaient rangées sous le nom de « populisme » précisément parce que l’élite voudrait gouverner sans les limites de la démocratie ?
Trois auteurs, trois sensibilités, une même hypothèse gênante :
Quand une classe dirigeante répète le mot « populiste » trois fois par jour, ce n’est peut-être pas le peuple qui a un problème.
III. Le peuple français vote non. Le peuple français vote oui quand même.
29 mai 2005. Les Français rejettent à 54,68 % le traité établissant une Constitution pour l’Europe. Un vote massif, participatif, informé ; les débats télévisés de l’époque étaient plus denses qu’un colloque de Sciences Po aujourd’hui.
29 mai 2025. Vingt ans plus tard, Le Monde diplomatique rappelle, avec cette froideur que donne l’évidence : « Les institutions permirent ensuite au président Nicolas Sarkozy de bafouer ce vote en faisant adopter un texte jumeau, le traité de Lisbonne. »
Traduisez en français ordinaire : le peuple a voté non, on lui a fait passer oui par la fenêtre. Et l’on s’étonne, ensuite, qu’il devienne « populiste ». On s’étonne comme s’étonne le mari qui trompe : chérie, pourquoi es-tu si méfiante ?

Le baromètre CEVIPOF 2025 (vague 16, 9 092 répondants, la meilleure série longue française sur la confiance politique) livre les chiffres du désamour. 78 % des Français n’ont pas confiance dans la politique. 61 % font confiance à leur maire (le seul élu qu’ils touchent du doigt), 40 % aux députés, 27 % au Premier ministre, 15 % au président de la République.
Ce n’est pas une crise de la démocratie. C’est une crise de la représentation, laquelle a été organisée par les représentants eux-mêmes, méthodiquement, dossier après dossier, contournement après contournement. Chaque fois qu’un référendum est ignoré, chaque fois qu’une consultation est enterrée, chaque fois qu’un « grand débat » se solde par zéro décision structurante, on tire une balle dans le pied de la confiance. Et l’on va dire au patient boiteux qu’il est populiste de vouloir marcher droit.
IV. Populisme n’est pas démagogie, et confondre les deux, c’est déjà démagogique
Aristote (puisqu’il faut toujours en revenir au vieux Grec qui pensait sous l’olivier) distinguait la démocratie de sa dégénérescence, qu’il nommait démagogie, forme corrompue où le tribun flatte la foule pour la piller. Polybe ajouta ochlocratie, le pouvoir de la multitude manipulée.
Notez la subtilité, elle a deux mille ans mais elle tient encore : la démagogie n’est pas le peuple qui gouverne, c’est le prince qui prétend être le peuple pour mieux le voler. La différence est capitale. Elle décide qui est le sujet, qui est l’objet, qui parle, qui est parlé.
Un dirigeant qui tient compte des préférences révélées par les urnes n’est pas ipso facto démagogue. Il peut même être le seul, dans son écosystème, à faire son travail. Inversement, un technocrate qui impose contre l’opposition majoritaire, tout en donnant des leçons de démocratie libérale sur les plateaux, peut être considérablement plus anti-démocratique, même s’il porte des chaussures Aubercy et parle un français qu’on n’entend plus qu’en préface d’essais chez Gallimard.
Le vrai clivage n’est pas populisme contre raison. Il est : les décisions servent-elles le bien commun du peuple concerné, ou servent-elles d’autres intérêts en méprisant celui-ci ?
Christopher Lasch (Américain, sociologue mort en 1994, plus lucide sur notre situation que la moitié des chroniqueurs vivants) l’avait posé net dans La Révolte des élites : le danger contemporain ne vient plus de la « révolte des masses » chère à Ortega y Gasset, mais du sécessionnisme des classes dirigeantes qui ont cessé de partager le sort commun. Écoles séparées, quartiers séparés, hôpitaux séparés, aéroports séparés, langue séparée.
Traiter de « populiste » celui qui pointe cette sécession, c’est demander à la victime du cambriolage de baisser le ton pour ne pas réveiller le cambrioleur.
⁂
V. Ce que je propose, puisqu’il faut proposer
Trois hygiènes minimales, à l’usage du dîner du sixième et de tous ceux qui lui ressemblent.
Un. Cesser d’employer le mot « populiste » comme adjectif de disqualification. Le remplacer par le grief précis. Si vous voulez dire démagogue, dites démagogue. Si vous voulez dire xénophobe, dites xénophobe. Si vous voulez dire autoritaire, dites autoritaire. Si vous voulez seulement dire je n’aime pas ses électeurs, ayez au moins le courage de le dire.
Deux. Reconnaître que la défiance populaire est un signal, pas un bruit. Le patient qui se plaint a peut-être mal quelque part. Le médecin qui répond « vous êtes populiste » n’est pas un médecin, c’est un communicant.
Trois. Rétablir le référendum comme mécanisme normal, pas comme concession humiliée. Un peuple qu’on ne consulte plus finit toujours par voter avec ce qu’il a sous la main, et ce qu’il a sous la main est rarement doux.
Coda. Yi King et haïku
Je tire, pour clore, l’hexagramme 43, 夬 (Guài), « La Percée » : le lac au-dessus du ciel, la vérité qui déborde la digue. Wilhelm en dit : « Il faut annoncer la chose résolument à la cour du roi. Il faut la proclamer véridiquement. Il convient d’entreprendre quelque chose. »
La cour du roi, en 2026, c’est le dîner du sixième. Et la chose à proclamer, tenez, la voici, trois lignes, dix-sept syllabes, offertes en repartant.
Mot devenu piège,
qui nomme « populiste »
mord sa propre langue.
Passez le sel !
Sources et lectures : Cas Mudde, The Populist Zeitgeist(Government and Opposition, 2004) ; Pierre Rosanvallon, Le Siècle du populisme (Seuil, 2020) ; Chantal Mouffe, Pour un populisme de gauche (Albin Michel, 2018) ; Jean-Claude Michéa, entretiens dans Cause commune et Revue des Deux Mondes ; Jacques Rancière, La Haine de la démocratie (La Fabrique, 2005) ; Christopher Lasch, La Révolte des élites et la trahison de la démocratie (Flammarion, 1996) ; Serge Halimi et Pierre Rimbert, « Vingt ans après le non », Le Monde diplomatique, mai 2025 ; Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF, vague 16, Sciences Po, janvier 2025 ; Aristote, Politique ; Polybe, Histoires, livre VI.

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