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Depuis quelques années, les gouvernements parlent des adolescents et des réseaux sociaux avec les mots autrefois réservés au tabac ou à l’amiante : addiction, toxicité, dommages irréversibles. En Australie, l’accès aux plateformes sociales est désormais interdit avant seize ans. En France, le législateur s’oriente vers une interdiction pour les moins de quinze ans. Ailleurs en Europe, des seuils similaires sont à l’étude, parfois assortis d’un consentement parental ou de dispositifs techniques de contrôle. Pour Sans Doute, Marie-Victoire Chopin nous livre son analyse, et nous prévient : attention aux solutions miracles. Ce dont les enfants et les adolescents auront toujours besoin, en réalité, c'est de parents présents et la loi ne pourra rien y faire.
L’élan est compréhensible. Les adolescents passent un temps inédit dans des systèmes conçus pour capter l’attention, monétiser l’émotion et aplatir la complexité. L’architecture des réseaux sociaux est indifférente à l’enfance. Les algorithmes ne reconnaissent ni la fragilité, ni l’ironie, ni l’hésitation, ni la lente maturation. Ils récompensent l’intensité, la répétition, l’indignation et la visibilité. Ils amplifient la cruauté avec la même efficacité que l’humour. Pourtant, la réponse politique s’est largement concentrée sur un seul outil : l’interdiction. Dès lors, la question demeure : la restriction prépare-t-elle réellement les enfants au monde qu’ils habitent déjà ?
Les limites de la contrainte
Les interdictions par âge ont l’avantage de la clarté. Elles rassurent les parents. Elles offrent aux responsables politiques un cadre tangible à faire respecter. Elles donnent le sentiment d’une frontière nette entre protection et danger. Mais elles reposent sur une hypothèse fragile : que le principal risque auquel sont exposés les adolescents serait l’accès lui-même.
Or les écrans, pris isolément, ne blessent pas. Les adolescents sont façonnés par des rapports de pouvoir, par des hiérarchies sociales, par une exposition à la violence - symbolique et réelle - bien avant l’ouverture de leur premier compte. Le harcèlement ne commence pas en ligne. La pression sexuelle ne naît pas d’une application. La cruauté, l’exclusion, l’humiliation existaient bien avant que les algorithmes n’apprennent à les accélérer. Les réseaux sociaux n’ont pas inventé la souffrance adolescente. Ils l’ont réorganisée.
Une approche purement coercitive traite le numérique comme un contaminant, plutôt que comme un espace où se condensent et s’intensifient des dynamiques sociales déjà existantes. Elle risque ainsi d’éluder l’essentiel : préparer les jeunes à les reconnaître, les comprendre et y répondre, où qu’elles se manifestent.
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