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À 14 mois de l’élection présidentielle, une consultation citoyenne d’une ampleur exceptionnelle dresse un portrait sans fard de la France contemporaine. Portée par l’association “Les Ponts Neufs“ et réalisée par l’institut Odoxa, cette enquête qualitative et quantitative révèle une société traversée par un sentiment profond de fragilisation, plus en quête de réparation que de révolution. Sans Doute est heureux de pouvoir vous en présenter en exclusivité une synthèse complète, sous la plume de notre directeur de la publication, Edouard Boccon-Gibod. Tous les (trop?) nombreux candidats à la fonction suprême sauront-ils en tirer des conclusions adaptées au moment de proposer leurs programmes? A voir…
Plus de 12 000 Français interrogés, 30 000 réponses spontanées recueillies : rarement une enquête d’opinion n’aura capté avec autant de précision le pouls d’un pays. Et le diagnostic est sans appel. Derrière la diversité des préoccupations exprimées – du pouvoir d’achat à l’insécurité, de l’environnement à la santé – un fil rouge se dessine : le sentiment que, malgré leurs efforts, la vie se referme pour beaucoup de Français. Les marges de choix se réduisent, la projection devient difficile. C’est ce que l’enquête nomme la fragilisation du « pouvoir de vivre », (expression forgée avec bonheur par Céline Bracq d’Odoxa), notion qui dépasse largement le seul pouvoir d’achat pour irriguer l’ensemble des priorités exprimées.
Le pouvoir d’achat, cristallisation d’une vie sous contraintes.
Sans surprise, le pouvoir d’achat domine largement le palmarès des préoccupations. Cité spontanément par 37% des répondants comme préoccupation personnelle, il culmine à 48% lorsqu’il s’agit de désigner les priorités collectives. Mais au-delà des chiffres, ce sont les mots qui parlent.
« Ce qui nous préoccupe en ce moment c’est le pouvoir d’achat, les assurances augmentent. Le coût de la nourriture élevé, surtout avec un enfant, mais les salaires stagnent. La vie est de plus en plus chère », confie une participante. Un autre ajoute : « Les factures d’énergie augmentent, le prix des courses de tous les jours aussi et nous renonçons à entreprendre ou reportons des projets faute de financement“.
Cette préoccupation économique ne se limite pas à une question de revenus. Elle renvoie à un sentiment plus large : celui d’une vie sous contraintes permanentes, où les efforts fournis – travailler, payer, respecter les règles – ne permettent plus de dégager des marges de manœuvre. L’impossibilité de se projeter, de mener des projets, d’entrevoir un horizon meilleur touche particulièrement les jeunes, les classes populaires et les électeurs du Rassemblement national ou de La France insoumise. Ces catégories expriment avec force cette impression de déclassement et d’asphyxie du quotidien.
L’insécurité, angoisse quotidienne et exigence politique
L’insécurité s’impose comme la deuxième préoccupation majeure des Français, citée spontanément par 29% d’entre eux. Loin d’être une peur abstraite, elle traduit un sentiment de fragilisation des conditions mêmes de la vie ordinaire : se déplacer, habiter, élever ses enfants, vivre ensemble en paix.
Les témoignages collectés sont éloquents. « Mon quartier est devenu impraticable, les agressions se multiplient, on ne sort plus le soir, raconte un habitant d’une métropole. « L’insécurité mine notre qualité de vie au quotidien“, témoigne un autre. Cette attente sécuritaire est particulièrement forte chez les seniors, les électeurs de droite et dans les grandes villes. Elle traduit une demande claire de cadre, de protection et surtout d’effectivité de l’action publique, perçues comme des conditions essentielles pour pouvoir vivre sereinement.
Au-delà de la simple répression, les Français appellent à faire respecter les règles de base du vivre-ensemble. La justice cristallise cette exigence: application effective des peines, fin du sentiment de laxisme, exécution des décisions. C’est une question d’autorité, mais aussi de cohérence et de crédibilité de l’État.
L’environnement, une inquiétude générationnelle
Troisième préoccupation personnelle avec 24% de citations, l’environnement occupe une place à part dans le paysage des préoccupations françaises. Contrairement au pouvoir d’achat qui fait consensus, cette thématique divise selon les générations et les appartenances politiques.
Les verbatim soulignent une peur très concrète liée au changement climatique : « Les canicules répétées, les inondations, la sécheresse… on le vit dans notre chair“, témoigne un répondant. « Je m’inquiète pour l’avenir de mes enfants, pour la planète qu’on leur laisse* », confie un autre.
Les jeunes et les urbains placent cette question au cœur de leurs préoccupations. Ils attendent des mesures concrètes, crédibles et applicables: développement des mobilités douces, lutte contre la pollution, actions contre le réchauffement climatique. Mais ils rejettent toute approche culpabilisante ou punitive. Le futur Président devra agir sans infantiliser, en impliquant les acteurs locaux et le monde agricole.
La santé, un droit fondamental menacé
Si elle n’arrive qu’en septième position des préoccupations personnelles (11%), la santé explose comme enjeu collectif prioritaire. L’extension des déserts médicaux, le manque de généralistes, les difficultés d’accès aux spécialistes, les renoncements aux soins : autant de réalités qui touchent désormais tous les territoires.
« Je ne trouve plus de médecin généraliste, le plus proche est à 40 km“, déplore un habitant de zone rurale. « Pour voir un spécialiste, c’est six mois d’attente minimum“, ajoute un autre. Ces inquiétudes, particulièrement fortes chez les seniors et dans les zones rurales, sont vécues comme une rupture du droit à une vie décente.
L’attente est simple mais massive: garantir un généraliste, un spécialiste à moins d’une heure de chez soi. Il ne s’agit pas de réinventer le système de santé, mais de le faire fonctionner. Les Français veulent retrouver des services de base opérationnels, portés par des soignants visibles et valorisés.
Immigration: un condensé des peurs collectives
Peu citée spontanément (8%), la question de l’immigration prend une importance considérable lorsqu’elle est abordée comme priorité collective, où elle occupe la quatrième place. Elle est alors fréquemment associée à l’insécurité, à la délinquance et à une perte de repères culturels.
Les verbatim révèlent une demande de fermeté claire: contrôle des flux, expulsions effectives, restriction des aides. « Stopper l‘immigration clandestine et arrêter l’incitation à l’immigration en donnant accès trop facilement aux aides sociales“ réclame un répondant. « S’occuper en priorité des Français dans le besoin avant d’aider d’autres“, insiste un autre.
Cette thématique cristallise plusieurs peurs: le déclassement social, l’insécurité, la perte de repères, la dilution perçue des droits sociaux. Elle renvoie à l’exigence que l’État garantisse un cadre de vie, un ordre social et un contrat collectif permettant de vivre sereinement. Particulièrement marquée chez les sympathisants de droite, les hommes et les seniors, cette préoccupation traduit aussi un besoin de cohésion nationale et de priorité à ceux qui contribuent au système.

Une crise démocratique qui paralyse le pays
Le fonctionnement politique occupe la cinquième place des préoccupations personnelles spontanées (13%). L’analyse sémantique des verbatim est édifiante : le vocabulaire de l’impuissance ressort massivement.
Cette crise n’est plus seulement idéologique ou abstraite. Elle est vécue comme un obstacle concret à la résolution des problèmes du quotidien. « On ne sait plus sur quel pied danser avec le gouvernement en place“, témoigne un Français. « L’instabilité politique aggrave tous les autres problèmes“, ajoute un autre.
La défiance envers les institutions, le sentiment d’incompétence de la classe politique, la crainte des effets de l’inaction: autant d’éléments qui dessinent une crise politique ressentie comme systémique, bien au-delà des clivages partisans traditionnels. Les Français dénoncent l’inefficacité, les blocages, mais sont aussi dubitatifs sur l’existence d’alternatives crédibles.
Un paysage politique en pleine recomposition
L’auto-positionnement des Français sur l’axe gauche-droite révèle une transformation profonde du paysage politique. En 2025, 37% des répondants refusent de se situer sur cet axe. Ce chiffre, bien qu’élevé, marque un léger recul par rapport à 2022 (41%) et 2021 (39%), après une explosion entre 2005 (14%) et 2021.
Parmi ceux qui se positionnent, la droite progresse nettement : 30% des Français s’y rattachent désormais, contre 26% en 2022 et 25% en 2005. En vingt ans, la droite est devenue la première famille politique déclarée. Cette évolution traduit une attente de fermeté sur les enjeux régaliens, mais aussi un réflexe d’ancrage dans un paysage jugé instable.
La gauche stagne à 20% depuis 2021, mais a perdu 14 points depuis 2005, où elle rassemblait 34% des répondants. Son socle ne se reconstitue pas, malgré un contexte qui aurait pu lui être favorable: hausse des inégalités perçues, crise du pouvoir d’achat, inquiétudes sur les services publics.
Le centre est le grand perdant de cette recomposition. Il réunissait 27% des Français en 2005. Ils ne sont plus que 13% en 2025 – une division par deux en vingt ans. Cela traduit l’essoufflement de l’idée de dépassement des clivages et une forme de désenchantement vis-à-vis de la promesse centriste d’efficacité apolitique.
Ce que les Français attendent du prochain Président
L’enquête le montre clairement: ce n’est pas une nouvelle révolution politique qu’attendent les Français, mais le bon fonctionnement des services essentiels. Santé, école, justice, sécurité: ils veulent moins de promesses, plus de résultats, et une action publique qui tienne ses engagements de base.
Le futur Président est attendu sur sa capacité à réparer et à reconstruire, plus qu’à inventer. À travers toutes les thématiques, les Français expriment une attente très opérationnelle : des mesures concrètes, rapides et visibles pour remettre en marche ce qui ne fonctionne plus. Actions visibles sur le panier de courses, exécution effective des décisions de justice, application des peines : autant de marqueurs d’efficacité attendus.
Le rejet du statu quo traverse toutes les catégories sociales et politiques. La figure présidentielle reste centrale dans l’imaginaire collectif, à condition d’incarner efficacité, clarté et capacité d’action. Plus qu’un projet de transformation radicale, c’est une promesse de rétablissement du « pouvoir de vivre » qui est aujourd’hui attendue.
Redonner du pouvoir de vivre: cinq priorités essentielles
Faire baisser les prix du quotidien. Le pouvoir d’achat est la priorité numéro un dans toutes les catégories, sauf chez les retraités. L’urgence n’est pas de créer de nouveaux dispositifs, mais de faire baisser concrètement les dépenses contraintes. Les Français veulent des gestes visibles, rapides, ciblés, loin des grandes politiques économiques qui leur paraissent abstraites.
Retisser les liens de la sécurité et de la justice. La demande n’est pas seulement sécuritaire mais aussi civique : faire respecter les règles de base du vivre-ensemble. Le Président attendu est celui qui remet de la clarté, de l’autorité et de la fermeté. La justice doit devenir le point de focalisation : application des peines, fin du laxisme perçu, exécution des décisions.
Réarmer les services publics du quotidien. En santé, l’attente numéro un est l’accès aux soins. Il ne s’agit pas de réinventer un système mais de garantir un généraliste, un spécialiste à moins d’une heure de chez soi. Dans tous les territoires, les Français veulent retrouver des services de base qui fonctionnent : moins de bureaucratie, plus de proximité, plus d’efficacité.
Recréer une cohésion nationale. L’enjeu n’est pas seulement économique ou sécuritaire, mais aussi social et symbolique. Les Français expriment un besoin de cohésion, de respect des efforts et du mérite, de priorité à ceux qui cotisent et participent. Cela vaut pour les aides sociales, l’intégration ou l’attribution des logements.
Agir sur l’environnement sans culpabiliser. Les jeunes et les urbains placent l’environnement au cœur de leurs préoccupations. Ils attendent des mesures concrètes, crédibles et applicables : mobilités douces, lutte contre la pollution, action contre le réchauffement climatique. Le prochain Président devra agir sans punir, sans infantiliser, en impliquant les acteurs locaux et les agriculteurs.
Restaurer la confiance dans l’État
La politique est devenue une source d’inquiétude personnelle pour 13% des Français. Ils dénoncent l’inefficacité, l’impuissance, les blocages, mais sont aussi dubitatifs sur l’existence d’alternatives.
Le prochain Président est attendu comme une figure de clarté et de responsabilité : capable de trancher, d’incarner, d’assumer. La transparence, le respect des décisions prises, l’écoute et la mise en œuvre effective sont devenus essentiels. Au-delà des programmes et des promesses, c’est la capacité à tenir ses engagements et à faire fonctionner l’État qui sera scrutée.
En conclusion, cette vaste consultation citoyenne dessine le portrait d’une France en attente. Attente de réparation plus que de révolution. Attente de résultats plus que de discours. Attente d’un État qui protège, d’une justice qui sanctionne, de services publics qui fonctionnent. Attente, surtout, de retrouver ce « pouvoir de vivre » qui permet de se projeter, de choisir, d’espérer. À 14 mois de l’élection présidentielle, c’est cette promesse simple mais fondamentale que les Français attendent du futur chef de l’État: leur rendre la maîtrise de leur vie.
(Données techniques de l’étude réalisée par Odoxa : échantillon de 12183 Français représentatifs de la population française, âgé(e)s de 18 ans et plus, en termes de sexe, d’âge, de catégorie socio-professionnelle, de région, de département, et de catégorie d’agglomération. Enquête réalisée par internet du 18 septembre au 1er octobre 2025, avec un échantillon répresentatif d’au moins 1000 personnes dans chacune des 12 régions métropolitaines. Représentativité assurée par la méthode des quotas).
